dimanche 31 août 2014

"Les combattants": les angoisses de la jeunesse à l'écran

 Bonjour à tous,

Très remarqué lors du Festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs en 2014, le film Les combattants de Thomas Cailley a été extrêmement bien accueilli par la critique et les festivaliers. Sa sortie au mois d'Août était attendue mais pouvait ne pas rencontrer le succès public. Il n'en est rien et il fait partie des bonnes surprises, même si annoncée, du cinéma français cet été quand tant de blockbusters américains ont pu décevoir.





Bande annonce:


Avec des comédiens jeunes, Adèle Haenel, absolument grandiose dans le rôle de Madeleine et Kévin Azaïs, très sensible dans le rôle d'Arnaud, des moyens finalement limités, un scénario très original (même si on peut lui reprocher une résolution un peu faible au regard de la crédibilité), le film offre un point de vue suffisamment hors des sentiers battus par les jeunes cinéastes pour être apprécié par les spectateurs.
Le scénario se rapproche de ceux du cinéma américain dit indépendant, capable de raconter une histoire simple, de personnages n'ayant pour vocation à sauver LE monde, au mieux LEUR vie.

Thomas Cailley, pour son premier long métrage, semble couvrir, au travers de ses deux personnages principaux, la difficulté de la jeunesse française, en proie à une anxiété polymorphe et justifiée, combinée à des réactions parfois plus irrationnelles, que le scénario exagère, ou pas!

C'était mieux avant
Les valeurs que le film semble défendre s'étalent dès la séquence introductive avant le générique. On découvre deux fils devant acheter un cercueil pour leur père mort soudainement. De manière très drôle, on découvre que le cercueil proposé par le vendeur n'est pas de la qualité annoncée, qu'il est vendu bien plus cher que ce qu'il ne vaut. Et ce n'est pas du flan! C'est qu'ils s'y connaissent en bois puisqu'ils en vendent eux-même. Derrière cette scène apparaît déjà une critique d'une société qui galvaude la qualité, arnaque les clients et s'enrichit par des moyens plus ou moins loyaux. Et quoi de plus fort alors que de dénoncer une société de pompe funèbre en mettant en scène des orphelins suffisamment lucides et éduqués pour ne pas accepter de se faire "arnaquer", en affirmant que leur père ne s'en serait pas remis s'il avait vu cela!
Cette idée du travail de qualité qui serait celui des valeurs d'antan se retrouve ainsi durant le reste du film, quand Arnaud doit notamment se déterminer entre rester travailler avec son grand frère Manu dans l'entreprise de bois héritée de leur père ou trouver une autre voie. C'est aussi le souci de la qualité de production et de suivi que Manu essaye de transmettre à son frère alors qu'ils ont un chantier de construction d'abri de jardin.
Ces valeurs qui semblent s'effacer sont aussi celles du respect d'une autorité. Thomas Cailley montre pourtant un paradoxe puisqu'il présente un stand de l'armée de terre qui est là pour recruter de nouveaux soldats, stand qui propose des activités et des cadeaux pour séduire des potentiels candidats. Or s'il y a bien une institution qui renvoie aux valeurs conservatrices, c'est bien l'armée. Or le film dresse une galerie de portraits de jeunes Français venus de tous les horizons, acceptant finalement de se soumettre à des ordres parfois absurdes qu'ils auraient certainement refusés dans la vie civile, comme celui de se jeter sur une grenade pour se sacrifier et sauver les autres soldats visés.

Plus que de valeurs, c'est certainement des repères qui font défaut aux jeunes. Ce genre de propos n'est pas original en soi et d'autres films ont pu l'évoquer. Mais le réalisateur ne se contente pas de ce constat. Il ne juge pas la jeunesse ni ne vient mettre au pinacle les défenseurs des valeurs supposées conservatrices. Au contraire, il apporte des éléments de compréhension de cette situation.

Une remise en cause de la société française
Loin des films didactiques classiques des années 1970 (Costa Gavras ou Tavernier) ou plus récemment avec Mathieu Kassovitz, Thomas Cailley ne proclame rien. Il ne revendique rien. Il témoigne. Les amis de Manu sont de gentils losers mais ils ont la conviction que leur avenir ne se fera pas en France. L'un d'eux veut partir au Canada pour apprendre l'anglais, mais aussi pour s'éloigner de la France dans lequel il ne voit aucune porte s'ouvrir. Ce lieu commun correspond évidemment à la fois à une réalité sociale que vivent ceux qui entrent dans le monde du travail et qui voient le dynamisme économique de certains pays d'immigration comme les USA ou le Canada. Mais il correspond aussi au mythe de l'eldorado américain vers lequel il faut se rendre pour réussir.
Pas d'explications de texte, de commentaires derrière les paroles, le réalisateur s'adresse aux spectateurs qu'il sait être au fait de la situation économique et sociale des jeunes adultes en quête de premier emploi. Cela allège le film d'analyses qui seraient déplacées dans le dialogue. Cela apporte aussi une touche d'humour. Et surtout, cela conforte cette atmosphère de non dit pour ces jeunes, chacun d'entre eux se nourrissant des remarques des autres, des "pistes à suivre" pour trouver LA solution.
Arnaud est d'ailleurs dans une situation particulière. Il n'a manifestement pas de diplômes et la mort de son père lui ouvre, en quelque sorte un avenir. Celui de travailler en reprenant l'entreprise familiale que son frère Manu veut sauver de la faillite en développant d'autres activités en plus de la seule vente de bois. Quand Arnaud hésite, sa mère lui demande si c'est parce qu'il veut faire le point, se projeter. Or le film montre la difficulté qu'il y a à se projeter dans cette société qui ne semble pas offrir de perspectives à ses jeunes. L'idée même de reprendre l'entreprise du père, comme cela était autrefois la tradition, est finie car il y a justement la difficulté de résister face à des concurrents de la grande distribution.
Il faut dire que tout semble fait pour empêcher les plus modestes à réussir. L'exemple est notamment donné lorsque Madeleine découvre le cercueil que les deux frères avaient décidé de faire pour leur père, cercueil de meilleure qualité mais qui ne pouvait être utilisé car il n'avait pas les certifications nécessaires. Et le spectateur de se demander, comme les deux frères, quel est l'intérêt d'une certification pour un produit qui doit servir à accueillir un mort. L'aspect administratif ridicule facilite donc la réussite des entreprises suffisamment puissantes pour répondre à la paperasserie administrative. Là est la finesse du film. Faire comprendre sans s'appesantir dans des explications inutilement didactiques.
Ainsi, pour Arnaud, la rencontre avec Madeleine, après quelques tourments, va constituer une sorte de solution. S'il décide de la suivre, c'est moins par rejet de l'entreprise de son frère, qui lui reproche cependant d'être immature et de le laisser dans l'embarras face à des chantiers qu'il devra réaliser désormais seul, que par amour d'une jeune femme elle aussi apparemment perdue dans la société. Mais pas pour les mêmes raisons.

Un modèle occidental sans futur?
Madeleine n'est pas une non diplômée. Elle est en Master d'économie mais en est arrivée à la conclusion que le monde occidental et son modèle de consommation conduit les peuples à leur perte. Ainsi, au lieu de chercher à sauver ce monde en essayant d'en conserver le confort qu'il induit, Elle décide d'anticiper le chaos et de se préparer à sa venue.
L'armée est pour elle un champ d'expérimentation. Si elle s'y inscrit, ce n'est pas pour suivre les valeurs que la grande muette est censée transmettre, à savoir la défense de la patrie, et à échelle d'un régiment, la solidarité entre les combattants, mais pour y acquérir les techniques de survie. Cailley détourne donc la fonction de l'armée, institution à la fois collective et ultra-hiérarchisée, pour en faire une sorte d'école de la survie pour une jeune femme qui n'a nullement l'envie de défendre des valeurs dans lesquelles elle ne croit pas.
De manière très drôle, le réalisateur dresse alors un état des lieux de ces jeunes se tournant vers l'armée pour y trouver un avenir. Hormis un des "stagiaires" qui semble avoir clairement une vocation pour le monde militaire, les autres viennent d'horizons différents, souvent des laissés pour compte de la société, en échec scolaire manifeste. Thomas Cailley y montre une institution qui attire beaucoup de jeunes d'origine immigrée, faisant de l'armée une sorte de creuset de substitution à ce que l'école républicaine devrait être.
Arnaud y est présent pour une autre raison. Il est amoureux de cette Madeleine qui se force à vivre de manière spartiate alors même que ses parents vivent confortablement dans un pavillon avec piscine.

Le film change soudain de registre quand Arnaud, victime une nième fois de la violence de Madeleine qui refuse toute hiérarchie et toute aide, décide de quitter le stage alors qu'il dirige un exercice d'orientation. Suivi par Madeleine, ils se retrouvent alors seuls, sans nourriture. Le genre du film bascule l'espace de quelques minutes dans l'univers des films post-apocalyptiques, à ceci près que nous savons que l'autoroute est à quelques kilomètres! Dans cette forêt devenu presque l'île de Robinson Crusoé, les deux déserteurs apprennent à pêcher et à tendre des pièges pour se nourrir. La fin du monde arrive alors prématurément pour Madeleine, qui, malade, ne doit son salut que grâce à Arnaud qui la sauve alors qu'un nuage de fumée les engloutit.

Sans révéler la conclusion, cette séquence revêt plusieurs significations. Elle montre d'abord que Madeleine n'est pas encore prête! Elle montre également que la fin du monde n'est pas forcément celle que l'on croit. Et que c'est cette même société que condamne Madeleine qui va finalement la sauver... pour qu'elle se prépare à une autre fin du monde. Elle montre surtout une jeunesse en proie a beaucoup de doutes et d'angoisses et qui doit se préparer à un avenir plus sombre que ce qu'ont vécu les générations d'après la seconde guerre mondiale.


Parabole de la jeunesse d'aujourd'hui craignant de ne pouvoir vivre aussi bien que ses parents, le film de Thomas Cailley bénéficie d'une fraîcheur bienvenue alors que le sujet abordé est au final extrêmement pessimiste. La séquence de fin est d'ailleurs sur ce même registre, créant une lueur d'espoir pour les deux héros alors qu'ils envisagent un futur bien sombre. On peut critiquer une certaine faiblesse de scénario lorsque les deux tourtereaux décident de vivre dans la forêt puisqu'ils sont censés être en stage avec l'armée et que jamais celle-ci ne semble s'inquiéter de leur absence ou de leur abandon de poste, ni pendant ni après. Mais là où d'autres jeunes réalisateurs proposent comme premier long métrage des représentations très nombrilistes, ce réalisateur réussit très certainement à parler de lui en sachant parler des autres, sans la grandiloquence d'un traitement parlant de LA JEUNESSE, mais en usant des sous-entendus de personnages ordinaires. C'est peut-être d'ailleurs un espoir pour le cinéma français que de voir depuis quelques temps des jeunes cinéastes qui s'intéressent à nouveau aux autres en même temps qu'à eux, comme Kassovitz avait su le faire en son temps.
Par exemple en 2012, Elie Wajeman sorti de la FEMIS et réalise Alyah (voir mon article Alyah, pas un film communautariste ou Stéphane Cazes, diplômé de l'ESRA qui tourne Ombline et quelques autres encore prouvent que le cinéma français trouve une nouvelle génération de bon cinéastes ouvert à la société, redonnant au 7ème art une de ses fonctions: une représentation du monde contemporain, quelque soit le traitement. Souhaitons qu'ils pourront continuer à faire d'autres films et que d'autres cinéastes viendront s'ajouter à eux.

À bientôt
Lionel Lacour

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