vendredi 22 août 2014

"Dallas": une analyse de Florence Dupont, grille de lecture pour les autres séries!

Bonjour à tous,

En 1991, Florence Dupont, grande historienne de l'Antiquité, et surtout romaine, publiait chez Hachette une des premières analyses (sinon la première) sur une série culte, en donnant à Dallas, série si méprisée, critiquée comme apologie d'un capitalisme sauvage (Ah! JR et les puits de pétrole de South Fork!), sinon des lettres de noblesse, du moins un intérêt majeur en comparant cette série aux œuvres d'Homère. Et avec ce livre, la série devenait enfin un objet d'études universitaires... enfin, il fallut encore quelques années!

Générique français de Dallas:


C'est que Dallas a su captiver pendant des années les spectateurs du monde entier.

Cela peut paraître hallucinant aujourd'hui mais il faut se remettre dans le contexte de l'époque. Dallas est alors diffusé en France à partir de janvier 1981 (soit près de 3 ans après le premier épisode diffusé aux USA) à raison d'une (seule) fois par semaine sur TF1 pas encore privatisée. Plus incroyable encore, puisqu'il n'y avait pas encore cette folie des séries et cette consommation boulimique des productions audiovisuelles, personne ne pouvait savoir ce qui allait se passer la semaine à venir car personne n'avait vu avant l'épisode ou n'avait pu en être informé (internet n'existait pas et ne permettait donc pas d'avoir des scoops!). Surtout que rapidement, la diffusion sur TF1 allait rattraper son retard sur les diffusions américaines, permettant de réduire encore les décalages entre les deux pays.

La série, annoncée comme culte avant même la diffusion du premier épisode en France allait rencontrer un succès progressif pour devenir un vrai phénomène de société. Ainsi, la fameuse émission "Droit de réponse" de Michel Pollack allait consacrer une émission sur cette série, juste après qu'un épisode avait été diffusé. Et les spectateurs allaient assister à une attaque en règle de ce genre de production télévisuelle, même si certains, comme Jean Dutourd, allaient reconnaître apprécier les tribulations de la famille Ewing.

La force de cette série relève aussi de son adaptabilité à la demande des spectateurs. En effet, le format a évolué rapidement, passant d'une série classique avec chaque épisode racontant une histoire indépendante de l'épisode suivant (comme c'était le cas des séries américaines du genre L'homme qui valait trois milliards, Columbo, Drôle de dames ou encore Magnum) à une série feuilletonnante comme pouvaient l'être les Soaps (genre Les feux de l'amour). La recette donne un produit original avec les moyens des séries à grand budget et aux héros récurrents et des histoires parfois invraisemblables des soaps. Les sujets se mêlaient également: relations père - fils, antagonismes entre familles, histoires de business, crimes, histoires d'amour, relations internationales... le tout s'entrecroisant parfois. Dallas, c'était déjà une série avec un caractère chorale où chaque personnage pouvait trouver un spectateur qui s'identifierait et se projetterait en lui. Parfois, on pouvait se reconnaître un peu dans chacun des héros: un peu de Bobby ou de Cliff, en peu de JR, pas trop de Ray pour les hommes par exemple. Chaque personnage représentait une facette qui peut être en chacun des téléspectateurs. Si bien que lorsque la production LORIMAR orienta l'écriture du personnage de JR, méchant parmi les méchants, les spectateurs américains s'insurgèrent-ils pour réclament LEUR JR, celui qu'ils aimaient détester. À quoi cela pouvait servir d'avoir deux Bobby?

Le kaléidoscope que représentaient les héros de Dallas se concrétisait dès le générique. Là encore, l'originalité était de présenter chaque personnage par ordre alphabétique dans un split screen dans lequel il apparaissait en trois images différentes, présentant rapidement les caractéristiques physiques, stylistiques et comportementales des héros. Un travelling permettait de découvrir la ville de Dallas et ce qui faisait sa force. Les buildings, le stade de football américain, et bien sûr les derricks. Mais pas d'habitants bien sûr. Ceux-ci ne sont pas au générique. Ils ne le seront pas non plus dans la série. Au mieux, ils ne seront que des faire valoir des héros millionnaires, ou des parvenus.

Mais ce qui faisait le succès de Dallas est bien sûr l'origine sociale de Jock Ewing, le patriarche. Simple cowboy, il fit fortune en trouvant du pétrole à une époque où celui-ci était déjà une matière première convoitée mais n'était pas encore entièrement exploitée sur le sol américain. La richesse amassée vient donc du sous-sol, ce qui serait impossible en France mais que les spectateurs français admettent volontiers. Mais surtout, cette richesse tombe dans les bras d'une famille assez modeste (même si Ellie, la femme de Jock, avait hérité de South Fork, immense ranch, laissant imaginer que sa famille n'était pas dans le besoin). Or une fois riche, Jock va devenir un notable, un personnage dont la puissance est reconnue et incontestée. Forcément, cela séduit aux USA. Mais cela séduisit en France également car on avait devant nous chaque semaine l'histoire d'une famille dont la réussite n'était pas remise en cause par des familles bourgeoises d'avant méprisant ces parvenus et se comportant comme une classe aristocratique comme peuvent l'être certaines familles bourgeoises des grandes villes de Province, à Lyon notamment. Et même si chaque père, Jock pour ses fils, JR pour le sien ensuite, essaie de transmettre son patrimoine et son influence à sa descendance, la série rappelle sans cesse que l'un et l'autre peuvent être contestés par des adversaires, des concurrents ou des opposants plus coriaces. Ainsi, régulièrement, la faillite de la société Ewing est une éventualité, souvent due il faut le reconnaître à des coups tordus de JR. Or cette menace touche également les spectateurs, comme si la faillite Ewing pouvait constituer la leur!

La récurrence de ces histoires - la série dura jusqu'en 1991 - avec des apports incroyables de personnages, et notamment des membres de la famille dont personne n'avait jamais parlé (!) permit à Florence Dupont de faire cette analyse comparative avec L'Iliade et L'Odyssée. Le livre fut un choc en 1991, année de la fin de la série, mais sa relecture permet de mieux comprendre ce qui rend accroc aux séries d'aujourd'hui. De fait, l'historienne proposait sans le savoir une grille de lecture et de compréhension des Lost, House of cards et autres séries cultes en provenant des USA ou d'ailleurs.

À très bientôt
Lionel Lacour

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