mercredi 19 novembre 2014

"La grande illusion" ou l'ambiguïté permanente

Bonjour à tous

1937, Jean Renoir réalise certainement son plus grand film. La grande illusion fait partie de ces œuvres qui ont une modernité permanente. Le scénario, le rythme, le jeu des acteurs (si on excepte Carette dont le phrasé est vraiment marqué "années 30"!), tout concourt à faire de ce long métrage un objet cinématographique indémodable. À sa sortie, l'enthousiasme est quasiment unanime. De l'extrême droite à l'extrême gauche, tous voient dans La grande illusion LE chef-d'œuvre. Et il faut reconnaître que le scénario de Charles Spaak et de Jean Renoir et la maîtrise de la mise en scène du réalisateur sont autant d'éléments qui viennent confirmer objectivement la qualité du film. Cependant, le film recèle quelques ambiguïtés dérangeantes.

Bande annonce:




Un film de classes sociales?
Il est commun de dire que le personnage du capitaine de Boeldieu interprété par Pierre Fresnay serait plus proche de celui du Commandant du camp de prisonniers, von Rauffenstein, incarné par Erich von Stroheim, car issu de la même classe sociale aristocratique, que du lieutenant Maréchal, campé par Jean Gabin, icône parfaite du titi parisien, populaire à souhait. Le capitaine et le commandant partagent les mêmes goûts, le même aisance à parler leurs langues mais aussi celle anglaise. Ils côtoient le même monde en constituant une sorte de "jet set" de l'époque. Issus de familles nobles, ils sont officiers de carrière de père en fils et n'attendent pas la conscription pour servir l'armée de leur pays. Au détour d'un détail, des gants blancs, Renoir insiste sur ce qui peut les réunir même futilement apparemment. Rauffenstein fait son possible pour préserver ses gants blancs malgré la guerre et ses restrictions tandis que Boeldieu lave consciencieusement les siens malgré sa situation de prisonnier de guerre.

Avec Maréchal, Boeldieu ne partage presque rien. Quand il parle musique, Maréchal lui répond valse, et manifestement pas celle de Vienne. Au tutoiement de circonstance entre prisonniers, Boeldieu répond par le "vous" solennel dont on apprend qu'il est aussi celui avec lequel il parle à sa mère et ... sa femme, au grand étonnement de Maréchal! De ce point de vue, Renoir satisfait sa "branche gauche" en signifiant que la guerre est menée par des classes sociales qui y ont intérêt, dont c'est même la seule raison d'être, leur mort pouvant les inscrire dans la lignée des héros de leur famille. A contrario, d'autres font la guerre alors qu'ils n'y ont rien à gagner. Issus des classes populaires de tous les horizons, ils ne voient dans ce conflit qu'une occasion au mieux de s'appauvrir, au pire de perdre la vie.

Pourtant, lorsqu'il s'agit de s'évader, Boeldieu est d'un patriotisme absolu. Lui et Maréchal ont déjà tenté de s'évader plusieurs fois. Et malgré la proximité de classe entre Boeldieu et Rauffenstein, le premier est prêt à risquer sa liberté et sa vie pour permettre à d'autres, Maréchal et Rosenthal, de pouvoir s'évader du camp. Le patriotisme de Boeldieu est donc supérieur à tout, même si après que Rauffenstein lui a tiré dessus, ces deux aristocrates se font à nouveau des politesses à la limite de l'obséquiosité. Renoir satisfait donc dans cet élan patriotique, sa branche "droite".

Un film pacifiste?
Le patriotisme est donc un enjeu fort du film. Les Français faits prisonniers ne cherchent-ils pas à s'évader en creusant un tunnel dans leur cellule? Le point d'orgue se situe au moment de l'annonce de la prise de Douaumont par Maréchal alors que les prisonniers, dont il fait tout de même partie, produisent un spectacle de cabaret. Tous se lèvent alors et entonnent à gorge déployée la Marseillaise, et ce devant les geôliers allemands. Acte de bravoure se soldats et d'officiers français mais aussi britanniques qui se conclut par la mise au cachot du leader, à savoir Maréchal.
Pourtant, lorsque celui-ci se plaint de sa double peine, de sa situation de prisonnier, le gardien allemand n'a que compassion pour lui. Il lui apporte un harmonica et explique à un autre gardien qui s'étonnait des cris de Maréchal que pour lui aussi, la guerre dure trop longtemps.
Le pacifisme est donc une autre clé de lecture du film, souvent celle la plus souvent évoquée. Elle se caractérise bien sûr par les relations courtoises entre Rauffenstein et Boeldieu, mais surtout entre Elsa (incarnée par Dita Parlo) et les deux évadés français qu'elle héberge, Maréchal et Rosenthal. Au-delà de l'histoire d'amour entre elle et Maréchal, c'est surtout sa manière de ne pas ressentir de haine à leur égard ni de les présenter comme des ennemis à sa fille. Mais c'est surtout face aux photos des hommes de sa vie que le pacifisme du film jaillit. Elle les présente en insistant sur les batailles qu'ils ont faites. À ce moment, le spectateur réalise que ces batailles sont forcément les mêmes que celles des Français! Les soldats des deux camps ont donc vécu les mêmes horreurs, les mêmes combats. L'absurdité de la guerre est donc présente ici. Il n'y a pas de vainqueurs ou de vaincus mais des familles décimées par la guerre. Et que Rosenthal parle allemand en rajoute encore un peu plus sur l'idée de la possibilité de s'entendre avec celui qui est considéré comme l'ennemi. Soudain, celui-ci prend le visage d'une enfant à qui on peut s'adresser tendrement ou celui d'une femme que l'on peut aimer éperdument.
Sauf que le pacifisme du film trouve ses limites dans la séquence de fin dans laquelle les deux combattants français n'envisagent en aucun cas de déserter mais bien de rejoindre une autre unité pour combattre. Le patriotisme, toujours le patriotisme combattant. Et Renoir joue encore sur les deux tableaux, satisfaisant les béats du pacifisme comme les bouffeurs d'Allemands, chacun pouvant y trouver le message qu'il désire.

Un film antisémite?
La grande illusion a été très souvent analysée sous cet angle, et même interdit de projection dans un premier temps au lendemain de la Seconde guerre mondiale avant que Renoir ne vienne clairement témoigner à l'écran de sa haine du nazisme et de son idéologie antisémite aux conséquences barbares. Montée en préambule du film, cette intervention redonnait donc au film une sorte de label "non-antisémite" que pourtant bien des Juifs ne percevaient pas! En regardant le film aujourd'hui, que peut-on trouver d'antisémite dedans? Bien des choses à vrai dire. Tout d'abord, il y a le cliché de Rosenthal, juif dont la famille s'est enrichie en très peu de temps. Il possède des terres et des droits considérables le faisant apparaître comme un véritable privilégié digne de l'aristocratie d'Ancien Régime. S'il est conscient de ses revenus, il reconnaît qu'il a bien des choses à défendre dans cette guerre. Mais ces choses sont matérielles. L'idée de défendre la République ne paraît pas être son premier souci. Et puis il y a bien sûr cette capacité à mobiliser ses réseaux pour améliorer son ordinaire. Il se fait livrer des bouteilles de vin et d'alcool de qualité, de la nourriture en conserve, et ce malgré les Allemands. Ceci prouve qu'il a aussi des moyens de corrompre l'ennemi. Moyens financiers ou autres. Nous n'en saurons pas plus. Il y a enfin cette attitude méprisante de Maréchal à son égard lors de leur évasion, ce "Sale juif" sort comme un véritable aveu d'antisémitisme parce que Rosenthal, blessé, le gêne dans la progression de son évasion. Assurément, le film transpire l'antisémitisme.
Mais comme sur les autres points, Renoir souffle dans les deux sens. Si Rosenthal se fait livrer tant de colis, il ne manque pas d'en faire profiter ses compagnons de cellule, et sans hésitation ni restriction. C'est lui qui réagit en premier à l'annonce de la reprise de Douaumont, signalant l'information à Maréchal. Et quand Renoir fait dire à Rauffenstein qu'il se demande ce que la parole d'un Maréchal ou d'un Rosenthal vaut par rapport à celle d'un Boeldieu, sous-entendant qu'il y a à la fois une inégalité sociale et raciale, ce dernier affirme qu'elles ont la même valeur que la sienne, laissant à penser qu'un Juif français est d'abord un Français. Bien sûr Maréchal insulte Rosenthal mais il s'en excuse. Cela peut paraître comme une saillie dans l'air du temps. Mais il vient s'en excuser immédiatement. Et alors qu'Elsa les accueille, c'est Rosenthal qui positionne Jésus dans la crèche, rappelant qu'il est son coreligionnaire! Cette acculturation cumulée à son comportement permettant de mieux vivre pour tous ceux prisonniers dans sa cellule laisse donc à penser que le film n'est pas antisémite, que Renoir énonce les clichés et stéréotypes antisémites pour mieux les contredire par la suite. Et s'il fallait un dernier argument prouvant que le film n'est pas antisémite, il y a bien sûr la personne de Dalio jouant Rosenthal. Or Dalio était lui-même juif. Peut-on faire un film antisémite quand un de ses personnages principaux, un Juif, est incarné par un Juif?
Mais d'une certaine manière, Renoir ménage encore les opinions françaises. Ceux sensibles aux arguments nationalistes, notamment de Maurras, y trouveront ce qu'ils veulent y trouver: les Juifs ont des biens à défendre quand les autres défendent une nation. Ceux s'opposant à cette dérive antisémite y verront un plaidoyer pour le Juifs de France, Français parmi les Français et dont l'un d'entre eux, Léon Blum, dirigeait alors la France dans ce qui était la grande aventure de gauche appelée le Front Populaire. Ambiguïté donc encore chez Renoir.

Antisémite ou pas?
Alors quoi? Ces ambiguïtés condamneraient donc définitivement Renoir à n'être qu'un antisémite? Certains évoqueront La règle du jeu réalisé en 1939, autre film avec Dalio incarnant un marquis juif, traité de "métèque" par son cuisinier, mais une sorte de bon juif. Dans le repas des commensaux, la servante jouée par Paulette Dubost, s'insurgeait contre une remarque antisémite d'un autre serviteur. La méthode était la même que dans La grande illusion: on évoque les clichés, on les démonte ensuite mais tout en laissant l'idée que derrière le stéréotype se cache tout de même un brin de vérité.
De fait, et encore aujourd'hui, certains évoquent ces œuvres comme "philo-sémites". Parmi eux, Pascal Mérigeau, auteur d'une biographie complète en 2012 Jean Renoir.
Stéphan Alamowitch écrivait en septembre 2014 peut-être un des meilleurs articles consacrés à ce film sur les usages des stéréotypes juifs dans le film de Renoir: http://www.contreligne.eu/2012/06/la-grande-illusion-images-dun-autre-temps/
S'il en dénonce les maladresses, Alamowitch range justement le film dans une catégorie de films à voir dans son contexte de productions, où le cliché est aussi un produit de son temps.
Pourtant, Pascal Mérigeau évoque combien le réalisateur pouvait dans le même temps chercher le soutien communiste et faire des ronds de jambe aux studios hollywoodiens. Et sous Vichy, il eut des comportement plus proches de la collaboration que de la Résistance!
Mais c'est surtout dans le livre d'Alain Weber La bataille du film au sous titre évocateur: 1933- 1945, le cinéma français entre allégeance et résistance (je remercie à ce propos Samuel Blumenfeld de m'avoir fait découvrir ce livre) que le vrai doute s'installe. En effet, Renoir écrit dans un journal en novembre 1939 que les réalisateurs aux noms finissant par des terminaisons à consonances clairement juives devraient être empêchés de travailler.
La question qui se pose est alors simple, car il n'y a pas à ce moment précis d'opportunisme chez Renoir. En effet, en novembre 1939, qui peut imaginer la victoire d'Hitler, ou plutôt la déroute de la France la conduisant à la collaboration active? Ainsi, soit le point de vue de Renoir sur les Juifs est un point de vue républicain et empreint de son époque dans ses clichés comme l'explique justement Stéphan Alamowitch, ce qui sous-entendrait que Renoir est devenu antisémite ensuite. Soit il l'était déjà et son film doit alors se lire à l'aune de cet antisémitisme. Ainsi, les stéréotypes devraient être vus non sous l'angle de leur dénonciation mais par celui de la réalité de ces points de vue. L'aspect caricatural de tous les personnages amènerait alors à la perception caricaturale de ceux rejetant les clichés.

La grande illusion ne voudrait en fait rien dire d'après Renoir. À bien y regarder, il en reste un très bon film qui comme l'indique le titre, est une illusion totale. Celle d'un réalisateur qui pouvait se présenter sous les aspects les plus humanistes, défendant les classes populaires, mais avoir des idées nauséabondes, effacées par tant d'historiens du cinéma. La statue du commandeur Renoir est difficile à déboulonner. Mais elle commence à vaciller.

À bientôt
Lionel Lacour


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