vendredi 7 février 2014

Frozen River: le rêve américain, en petit

Bonjour à tous,

le cinéma américain a ceci de vertigineux qui est de savoir présenter ce qu'est le rêve américain même en restant dans des espaces les plus petits. La liste est longue des films qui ne s'ouvrent pas sur les grands espaces pourtant si caractéristiques du Nouveau Monde. Même La prisonnière du désert nous invite à imaginer que le bonheur réside dans l'établissement d'une famille dans une ferme. Voyage au bout de l'enfer ne déroge pas à la règle, la ferme s'étant transformée en petite ville sidérurgique. Plus récemment, Gran Torino, sorti aux USA la même année que Frozen river n'étendait pas ses prises de vue bien au-delà de quelques quartiers pavillonnaires populaires. En 2013, The place beyond the pines reprenait encore cette idée que malgré le gigantisme du pays, l'espace se résumait pour nombre d'Américains pas beaucoup plus loin que la ville.
Ainsi donc, en 2008, Courtney Hunt écrivait et réalisait son premier, et
à ce jour son seul long métrage, film indépendant récompensé au festival de Sundance et plutôt bien reçu par la critique et par le public. À partir d'un scénario assez simple, elle agrège finalement différents éléments constitutifs du modèle américain venant à la fois bousculer les idées reçues, déboulonner ce modèle et en même temps le conforter.




Une chronique sociale
Le film pourrait se résumer en une histoire sociale, presque à la Ken Loach, tant les personnages font partie des classes sociales les plus défavorisées des USA. Rien n'est sexy dans ce film. Ray, une femme mariée à qui on ne peut donner véritablement un âge, n'a pas les atours des personnages féminins d'Hollywood, même quand ceux-ci sont censés représenter des femmes de milieux très populaires. Ainsi, Courtney Hunt la filme en dessous et rien ne renvoie au désir. Elle est une femme et cela se limite à cela. À l'écran, sa vie se résume à s'occuper de ses enfants, comme elle peut, à travailler à mi-temps dans un supermarché, à empêcher son mari de dépenser l'argent de la famille au jeu. Elle fume et semble se servir facilement de son revolver.
Son univers est d'une pauvreté sans nom. Elle n'a que des pop corn et du tang à offrir à manger à ses enfants durant des jours avant que la paie ne tombe. Elle vit dans un mobile home vétuste dont les canalisations gèlent l'hiver. Ses enfants sont étonnamment calmes, le fils aîné, 15 ans, servant de père, voire de mère, de substitution pour le petit frère âgé de 5 ans.
Le rêve ultime de Ray n'est pas de fuir là où elle vit. Son rêve est celui de pouvoir acheter un nouveau mobile home flambant neuf, un "Versaille", valant quelques milliers de dollars. On est loin des films présentant des self made men partis de rien devenus multi-millionnaires. L'ambition est modeste. Elle s'appuie aussi sur la possibilité d'un jour pouvoir travailler à plein temps.



Cinématographiquement, le personnage de Ray est caractérisée comme insignifiante. Personne ne l'appelle par son prénom durant le film. Deux fois seulement nous savons le nom qu'elle porte. La première par l'étiquette sur sa blouse de vendeuse. La seconde quand un policier vient la voir dans son mobile home. Nous sommes loin des héros classiques dont le nom est martelé toutes les cinq minutes et à chaque séquence!

Cette chronique sociale se dédouble avec le parcours d'une héroïne secondaire, une jeune indienne Mohawk, Lila, qui elle aussi connaît l'absence du père de son enfant. À cela se rajoute un environnement tribal qui impose une loi tout aussi féroce à cette jeune mère qui se voit déposséder de son enfant, âgé d'à peine un an. Comme Ray, elle est en marge de sa société, celle d'une communauté amérindienne dont la réserve se situe à cheval sur les territoires étatsunien et canadien.

La frontière et l'étranger
Les mythes américains sont cependant tout le temps présents dans ce film. Le premier d'entre réside justement dans cette notion de frontière. Notion à la fois figée et floue. Celle qui sépare les territoires et les autorités. Celles canadiennes et celles du côté des USA. Pourtant, l'Histoire du peuplement de ce continent jaillit à l'écran par l'existence de cette enclave Mohawk dans laquelle un droit particulier et singulier s'impose. Il concerne d'abord les natifs de la communauté, comme s'il y avait une extra-territorialité sur laquelle l'État américain n'aurait pas de contrôle. Et pourtant, ce concept relève au fil du film davantage d'une concession que d'une réalité. Une reconnaissance de l'identité d'un peuple dont le territoire se définit autrement que par les frontières internationales mais qui peut cependant se contester à tout moment.
Le film évoque ensuite le principe de l'étranger par la race et par l'origine géographique. Celui de la race d'abord. La jeune Mohawk rappelle sans cesse que Ray ne se fera pas arrêter par la police parce qu'elle est blanche. Celui de l'origine géographique ensuite. En effet, Ray est celle qui vient d'ailleurs que de la réserve pour les Mohawks. Mais c'est surtout avec la prise en charge de migrants clandestins que cette notion d'étrangers prend tout son sens. Les étrangers n'ont pas tous la même valeur. Il y a ceux qui ne constitueraient pas une menace pour les USA et ceux qui au contraire, symbolisent un danger.

Le 11 septembre 2001 n'est pas loin. Dans une séquence constituant une sorte de premier climax, Ray refuse dans un premier temps de prendre en charge des clandestins car ils ne sont pas chinois mais Pakistanais. Elle ne sait pas vraiment qui ils sont ni d'où ils viennent. Mais en bonne américaine, elle redoute de pouvoir être celle par qui les troubles pourraient venir. Parce qu'un Paki, c'est un musulman, donc un terroriste potentiel, donc un ennemi des USA. Les Chinois n'inspirent pas cette crainte! Certes Ray transporte finalement ce couple de Pakistanais mais abandonne un paquet suspect sans savoir ce qu'il contient sur cette rivière gelée qui lui permet de passer sans se faire repérer par la police.


Une remise en cause du modèle social américain très mesurée
Malgré la misère sociale que connaissent Ray et sa famille, le film ne propose pas une contestation un temps soit peu gauchiste . Jamais les institutions ne sont critiquées. Au contraire, la police se manifeste avenante, compréhensive voire pédagogique. Ainsi, quand le fils aîné de Ray escroque une vieille dame par téléphone, un policier vient lui faire une leçon sans qu'il ne soit pour autant inquiété. Quand Ray doit se soumettre à un autre policier, elle le prend comme quelque chose de normal car elle sait que ce qu'elle a fait est mal!
Courtney Hunt joue aussi avec les spectateurs en les amenant à croire aux clichés et stéréotypes des drames domestiques liés à la pauvreté. Le jeune fils s'entortille dans une guirlande électrique et chacun pense que le malheur va encore frapper la famille. De même, lorsque les canalisations gèlent, l'aîné manque de brûler le mobile home en utilisant un chalumeau. Dans les deux cas, la catastrophe n'aboutit pas. Comme si la réalisatrice voulait à la fois rappeler ce que risquent ces familles marginalisées sans vouloir user de ces ficelles dramaturgiques pour son film.

Le scénario montre pourtant quelques dérives de ce modèle américain. Le père absent a abandonné sa famille et dépense manifestement l'argent économisé pour un mobile home neuf dans des casinos à Atlantic City. La mère utilise son arme avec une facilité déconcertante, y compris sur sa famille! Pourtant, c'est bien ce dernier point qui lui permettra de se sortir d'un mauvais pas et de récupérer, malhonnêtement certes, l'argent qui lui est dû.



ATTENTION - DES RÉVÉLATIONS SUR LA FIN SE TROUVENT DANS CETTE PARTIE

Frozen river offre une morale assez surprenante pour un public européen. Ray s'est sacrifiée pour sa famille afin de leur offrir ce mobile home flambant neuf. La séquence de fin compresse alors scénaristiquement la résolution de l'intrigue et l'épilogue. Ce dernier apparaissant même à l'écran avant!  Le fils aîné, T.J. a enfin finalisé ce qu'il bricolait depuis le début du film sans qu'on ne puisse alors comprendre de quoi il s'agissait vraiment. Le happy end surgit donc à l'écran avec ce manège à énergie humaine, mu par un système adapté d'une bicyclette. Ce manège de fortune fait alors la joie de son petit frère et du fils de Lila. Soudain, un convoi arrive, transportant le mobile home Versaille en kit.
Si on peut se réjouir sur ce bonheur simple qui arrive à la famille de Ray, il est au prix du sacrifice de celle-ci. Sauf qu'on peut aussi voir que ce film montre à quel point il peut y avoir un décalage entre la représentation dans les films de la prospérité de la population blanche américaine et cette réalité sociale, généralement appliquée aux populations noires ou autre minorités. De fait, le film ne remet pas en cause le modèle américain, défend les principes de la responsabilité individuelle, valorise les cadres institutionnels dont fait partie la police. Mais il apporte une preuve fondamentale en cette fin de période de gouvernement de George Bush: la misère touche aussi les Blancs aux USA et elle n'est pas conditionnée à une origine ethnique ou religieuse.

À bientôt
Lionel Lacour

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