vendredi 5 septembre 2014

"Bon rétablissement" de Jean Becker: le temps qui passe...

Bonjour à tous

Le dernier film de Jean Becker sortira en France le 17 septembre 2014. 5ème collaboration avec Rhône-Alpes Cinéma, ce film bénéficie d'un casting très hétéroclite, avec des valeurs plus que confirmées (Gérard Lanvin et Jean-Pierre Darroussin), d'autres qui s'affirment (Fred Testot et Claudia Tagbo) et enfin certains qui viennent d'ailleurs (Maurane, Daniel Guichard et Anne-Sophie Lapix). Si le film Hippocrate propose un point de vue de l'hôpital du côté des médecins, le film de Becker se place lui de celui de l'hospitalisé. Et consciemment, et inconsciemment aussi, Becker raconte plus un film sur le temps qui passe... pas toujours bien d'ailleurs, ce que le titre du film évoque d'ailleurs de fait: Bon rétablissement indique implicitement une notion de temps.




Bande Annonce


Être hospitalisé: un calvaire
Pierre qu'incarne Lanvin est un homme qui tourne autour de la soixantaine même si son âge n'est pas donné précisément. Victime d'un étrange accident puisqu'il s'est retrouvé projeté d'un pont de Paris dans la Seine, le tout en robe de chambre, il est sauvé par Camille, jeune homme homosexuel. Le voici donc alité dans un hôpital dont nous ne verrons presque rien sinon la chambre évidemment, et un peu le couloir, la cafétéria et le jardin.
En revanche, Pierre verra son temps d'hospitalisation de plusieurs semaines dont la mise en scène laisse comprendre qu'il ne va pas passer une période reposante, bien au contraire.
Filmé en huis clos avec quelques rares sorties de la chambre (plans des alentours ou flash backs), Bon rétablissement est tourné tel un vaudeville, avec des allées et venues permanentes de la part de tout le personnel (chirurgien, infirmière, aide-soignantes, personnel d'entretien, kiné) mais aussi des visites de Pierre, de l'arrivée d'un autre hospitalisé et donc de sa famille, et encore le policier, celui qui l'a sauvé et enfin une autre personne hospitalisée, une jeune fille un peu sans-gêne.
Ainsi, ce temps que l'on croit être un temps de repos est en fait un temps extrêmement haché, scandé par les ouvertures et claquement de portes.
En compressant le temps de ces semaines passées à l'hôpital en 1h21, Becker joue sur la durée réelle du temps qu'y a passé Pierre,et sur notre propre perception, réduisant ce séjour à un enchaînement rapide de situations contrariant le héros, faisant irruption dans sa vie et en en modifiant sa compréhension.
Le point de vue adopté par Becker permet à tous les spectateurs de se projeter et de s'identifier dans ce que subit Pierre. Des relations parfois (souvent) peu cordiales avec un chirurgien sans aucune empathie pour son patient, l'impression que la douleur du patient n'est jamais prise en compte, ou du moins pas assez, une restriction des plaisirs parfois les plus simples comme celui de bien manger ou de bien boire. C'est surtout le manque de tact et de psychologie qui fait que quiconque a été déjà hospitalisé peut se sentir concerné par ce que vit Pierre. Infantilisé ou interpellé à la troisième personne, traité de "personne âgée" par le chirurgien devant ses internes, peu respecté par le dévoilement de son intimité traumatisée à ces mêmes internes, torturé par un kiné un peu sadique, Pierre ne vit pas l'expérience hospitalière comme une période particulièrement agréable. Et de fait, les rapports humains entre le personnel et le soigné sont plutôt froids. Seule l'infirmière Myriam (Claudia Tagbo) apporte une chaleur humaine à Pierre.
Ainsi, le temps qui passe à l'hôpital est l'occasion pour Pierre de voir que le temps passe aussi pour lui, découvrant autour de lui des personnes de tous les âges vivant des expériences qu'il a ou aurait pu vivre, mais aussi découvrant que le temps est compté. Veuf, il sait que la mort des autres est possible. Quand le chirurgien le traite de "personne âgée", il est projeté dans une réalité qu'il semble rejeter mais que son voisin de chambre ne tarde pas à lui faire comprendre. Hospitalisé comme lui, sa mort est annoncée... et il s'en est fallu de peu que celle de Pierre le soit également...


Le temps qui passe autour de Pierre
Le personnage de Pierre constitue une sorte d'axe central autour duquel évoluent les différents protagonistes, sortes de satellites ne suivant pas tous les mêmes orbite et gravitant depuis plus ou moins longtemps autour de lui. Son frère semblait éloigné de lui mais s'en est rapproché par l'accident. Sa femme désormais absente puisque morte reste pourtant présente dans ses souvenirs. Sa maîtresse Florence, interprétée par Anne-Sophie Lapix, a été présente avec lui quand il était marié mais il l'a éclipsée avant qu'elle ne réapparaisse à lui mais désormais mariée. Son ami Serge (Daniel Guichard) est présent de manière très originale. Visible grâce à Skype, il se rend à l'hôpital puis est à nouveau en communication par Skype.
Pierre constitue donc une sorte d'étoile à la fois attractive et répulsive où chaque personnage décrit une orbite qui lui est propre et qu'il semble contrôler, peut-être parce que son caractère et son métier l'y forcent. Concernant ce dernier, travaillant sur les plateformes pétrolières, il ne partage donc pas le même temps que ses satellites qui doivent vivre en fonction de son temps à lui. Ce qui lui confère certainement une posture de supériorité peut-être inconsciente.

Son hospitalisation lui apporte cependant d'autres satellites qui vont s'imposer à lui et sur lesquels il n'aura pas de contrôle. L'infirmière lui donne les règles qu'il doit suivre. Camille (Swann Arlaud) son sauveur revient le voir mais n'a que faire de la morale que lui assène Pierre. Maxime (Fred Testot), le policier qui enquête sur l'accident troublant dont Pierre fut victime, continue à lui rendre visite quand bien même l'affaire a été classée. Mais l'histoire de Pierre rappelle celle du père de Maxime et celui-ci projette dans le personnage joué par Lanvin son père disparu. Enfin, Maeva, jeune fille hospitalisée à un étage différent, s'incruste de plus en plus régulièrement dans la chambre de Pierre malgré ses vociférations. De guerre lasse, il accepte de plus en plus souvent qu'elle vienne se servir de son ordinateur.
Sans révéler le reste, le personnage de Pierre se métamorphose lors de son séjour. Un dialogue l'évoque d'ailleurs, se rendant compte qu'il commençait à accepter ce qu'il n'aurait jamais accepté avant. Et cette mutation ne concerne pas seulement les nouveaux satellites de son monde. Ses relations avec les autres, les préexistants, changent aussi. Sa situation de faiblesse semble permettre aux autres de s'imposer à lui, non pour le dominer, mais comme une sorte de rétablissement d'équilibre.


Et le cinéma de Becker dans tout ça?
Le film présente un monde relativement conservateur incarné par le personnage de Pierre. Le mâle dirige, contrôle. S'il ne le fait pas, il n'est pas vraiment un homme. C'est par exemple le cas pour le frère de Pierre, Hervé, qui se laisse mené à la baguette par sa femme. Jusqu'à ce qu'il réagisse et s'impose. En v'là un mec!
Alors certes, Pierre change de comportement, accepte des situations nouvelles qui s'imposent à lui. Il se fait sympathique avec le personnel, il essaie de comprendre la petite Maeva, se rapproche de Maxime et aide Camille. Mais il n'y a pas foncièrement de remise en cause de ce schéma traditionnel. Il a une femme à reconquérir et au mieux, il accepte les mutations sociétales. Ce qui n'est déjà pas mal pour une "personne âgée"!
Si Becker évite l'écueil d'un film qui ferait de son personnage principal un conservateur soudain devenu un chantre de l'homosexualité, un apôtre de la sexualité libre et autres aspects en contradiction avec le modèle traditionnel, il ne peut cependant pas éviter un happy end convenu. Aucune part d'ombre ne vient ternir le tableau. De fait, et un peu comme la citation du Guépard de Visconti, il faut que tout change pour que rien ne change. Par son acceptation de la situation, Pierre est redevenu le centre de tous ses satellites qui évoluent certes avec une trajectoire désormais différentes mais toujours autour de lui, y compris Camille qui aurait pu s'extraire de l'attraction exercée par Pierre.
Becker propose également un cinéma assez misogyne. Les femmes n'ont pas le beau rôle avec lui. L'épouse de Hervé est ennuyeuse à souhait, Myriam la secrétaire est amoureuse mais finalement assez volage, Florence, sa maîtresse, n'a pas hésité à l'être quand il était marié et n'hésitera pas à l'être encore alors qu'elle est désormais mariée. Seule la femme de Pierre semble épargnée par le constat que dresse Becker. Elle est d'ailleurs une sorte de sainte ayant subi trois fausses couches et morte de désespoir en plus de sa rupture d'anévrisme.
Lanvin face à Daroussin
Son film s'inscrit enfin dans une sorte d'hésitation entre deux époques, un peu comme son personnage principal d'ailleurs. Tour Eiffel et les quais du fleuve pour arriver au point de départ de l'action: la chute de Pierre dans la Seine. Le générique de fin est quant à lui beaucoup plus moderne, en animation très épurée et assez drôle. Ce n'est pas révolutionnaire, mais cela contraste nettement avec celui du début et avec les génériques des autres films de Becker. Le casting en est un autre exemple, avec des acteurs très sûrs, bankable, que sont Lanvin et Daroussin, auxquels il incorpore d'autres anciens, mais nouveaux acteurs, Maurane et Daniel Guichard, symbole d'une chanson française plutôt populaire. Si on sent qu'il prend plaisir à faire jouer ces acteurs qui le renvoient à la société qu'il aime, Becker manque cependant de direction d'acteur notamment avec Daniel Guichard qui ne devrait pas renouveler l'expérience cinématographique. Et parallèlement à ce casting convenu - malgré l'audace de l'intervention de ces deux chanteurs, il a recours à des talents nouveaux, tournant pour des réalisateurs plus connotés "jeunes" et dont l'humour s'est révélé à la télévision ou dans le stand up. Et comme pour Daniel Guichard, Becker trouve son pendant en ayant choisi Anne-Sophie Lapix, journaliste populaire animant une émission tout aussi populaire. Ce choix multi-générationnel est à l'image de ce que le film propose pour son personnage. Comme Pierre, Jean Becker s'est métamorphosé en ouvrant son cinéma à des comédiens venus d'un autre monde que le sien. Mais comme Pierre, c'est lui qui contrôle tout et ne donne pas à ces nouveaux le rôle de pourfendeur du modèle sociétal qui est le sien.


Le film est donc une œuvre honnête d'un cinéaste qui derrière une comédie sympathique montre une certaine acceptation des mutations sociétales qui s'imposent à lui. Il ne propose pas une vision réactionnaire. Il n'y a jamais du "c'était mieux avant". Il y a juste une volonté d'intégrer dans la société existante ceux qui en constituent les marges. C'est ce qu'on appelle, sans notion péjorative, le conservatisme. "Il faut que tout change pour que rien ne change"... sauf peut-être la vie des patients à l'hôpital?

À bientôt
Lionel Lacour

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