mercredi 22 mai 2013

Training day: radioscopie de la société américaine?



 Bonjour à tous,

lundi 13 mai était projeté Training day d'Antoine Fuqua aux Lundis du Mégaroyal à Bourgoin Jallieu. Réalisé en 2001, ce film a permis à Denzel Washington de recevoir l'Oscar du meilleur acteur en 2002, son premier pour un premier rôle, le second après son interprétation dans Glory dans un second rôle. Si le film s'appuie sur une base réelle, celle d'un officier ripoux de Los Angeles, Rafael Perez, les choix tant de casting que de récit ancrent cette œuvre dans une Amérique toujours en proie à la violence et à une forme de ségrégation, autant sociale que raciale.


1. Un jour à l'écran et la question du point de vue
En ouvrant sur le lever du soleil, le réalisateur se tient au titre de son film. Il s'agira bien d'évoquer une journée, du lever jusqu'au coucher. De même, en débutant son film par Jake Hoyt interprété par Ethan Hawke, son histoire passera forcément par son regard. Ce sera d'ailleurs par lui que le film se terminera, forcément dans la nuit suivant la journée du film.
Ainsi, tous les éléments qui se mettront en place, toutes les informations qui seront révélées seront montrés aux spectateurs tels qu'ils apparaissent à Jake durant cette journée de mise à l'épreuve avec un policier chevronné des stups, Alonso Harris, interprété par Denzel Washington. Ce personnage  agit donc à l'écran comme autonome, imprévisible. Jamais le spectateur ne suit ce personnage isolé de Jake. Si bien que l'évolution que connaît leur relation entraîne les mêmes questions pour le "Bleu" (Rookie) que pour les spectateurs.


Denzel Washington à gauche (Alonso Harris) face à
Ethan Hawke à droite (Jake Hoyt
D'ailleurs, Jake est exactement dans cette situation, celle du spectateur qui découvre un personnage  évoluer, ne comprenant pas toujours les enchaînements de situations. Dès leur premier contact, téléphonique d'abord, dans le café ensuite, tout semble les opposer, à commencer par la table qui divise l'écran en deux, avec de part et d'autre chacun des protagonistes.
Cette division de l'écran comme des personnages se remarque aussi dans la narration. Chaque élément de l'histoire trouve un écho par la suite, avec une scène de fracture: la rencontre entre Alonso et différents hauts fonctionnaires (un membre du FBI, un procureur, un policier). Tout ce qui se passe avant et auquel participe Jake avec Alonso paraît n'avoir aucun sens véritable, si ce n'est de l'extravagance policière de la part d'un as des stups. Tout ce qui se passera après ressemble à des révélations pour Jake sur la nature réelle de son supérieur. Rien n'est dû au hasard, que ce soit le vol de l'argent d'un simple dealer ou la rencontre amicale avec Roger; un grand trafiquant de drogue. La seule vraie coïncidence du film est due à un acte de Jake contre l'avis d'Alonso et dont les répercussions, inattendues, bouleverseront les destinées des deux personnages.

2. Flic ou voyou?
La trame du film repose sur une montée progressive de la tension, avec de manière récurrente des moments d'opposition entre Alonso et Jake. Régulièrement, le supérieur franchit la ligne jaune ou incite son "stagiaire" à faire de même. Ainsi lui demande-t-il d'abord s'il a déjà eu une relation avec une des policières du commissariat où Jake travaillait auparavant, puis il lui fait fumer de la drogue. À chaque refus de Jake, que chaque spectateur soutient forcément, les arguments d'Alonso font mouche. Dans le premier cas, il rappelle qu'un policier doit laisser sa vie affective de côté pour ne pas risquer d'être en situation de faiblesse face à des gangsters. De même, pour la drogue, Alonso explique, violemment et spectaculairement que pour travailler dans les stups, il faut avoir des relations avec les trafiquants, parfois sous couverture, et ne pas risquer de se faire prendre en ne consommant pas de la drogue.
Au fur et à mesure de la journée, les entorses aux règles sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus graves. Pourtant, comme Jake, le spectateur s'étonne de suivre le raisonnement de ce flic iconoclaste. Le voir se comporter en caïd dans un quartier dans lequel vit sa maîtresse et son fils correspond alors au sommet, apparemment, de ce qui peut être acceptable. Mais là encore, l'explication liée au métier de flic est mise en avant, comme une évidence: la loi du terrain impose de composer avec les voyous pour mieux intervenir et interrompre les trafics.


Sauf que les méthodes d'Alonso souffrent soudain d'une autre réalité. Quand ses agissements ne servent plus le bien commun, il se transforme clairement en voyou, en caïd autoritaire que tout le monde redoute. Ainsi, quand il vole de l'argent à un dealer, alors emprisonné, dans la maison où sa femme vit encore, celle-ci s'en rend compte et appelle à l'aide. Alonso doit donc affronter seul plusieurs truands à coups de puissants pistolets. En isolant cette séquence du film, impossible d'envisager qu'il puisse être un détective de la police.
Et plus le film avance, moins les arguments assénés par Alonso ne paraissent désormais crédibles au regard de ses comportements de type mafieux. 
Le doute est définitivement effacé pour Jake comme pour les spectateurs quand Alonso organise avec d'autres policiers l'exécution du trafiquant dont on pouvait penser quelques heures auparavant qu'ils étaient amis. Cette exécution est savamment préparée, avec corruption du juge pour avoir un mandat de perquisition, récupération de l'argent du trafiquant avec commission occulte au passage pour chacun des membres, et enfin mise en scène de la mise à mort pour faire croire à une fusillade durant laquelle Jake serait celui qui avait tué Roger. 
Quand celui-ci refuse de porter la responsabilité du meurtre puisque c'est Alonso qui l'a tué de sang froid, le piège se referme sur Jake: la drogue prise le matin aura laissé des traces dans son sang et ses dénégations ne pèseront pas lourd face aux témoignages de quatre policiers expérimentés.
À ce moment précis, Alonso n'est plus un policier. Il a agi avec préméditation, bien avant que le début ne film ne commence. Nous ne sommes pas hors champ mais hors temps du film. Ce qui a été décidé avant se retrouve dans cette journée, Alonso se servant de son statut de flic pour se sortir d'une affaire privée le mêlant à la mafia russe.



3. L'ordre ou la morale?
Ainsi, ce qui se pose tout le long du film est la justification des agissements d'un policier. En premier lieu, le personnage de Jake est celui qui ne cesse de rappeler à Alonso et aux spectateurs pourquoi il a choisi d'être policier: établir l'ordre par le respect de la loi. Si dans les premières heures de la journée, il peut accepter que l'ordre puisse être établi quitte à se détourner d'une loi ordinaire, jamais il ne remettra ses principes moraux en cause. C'est ainsi qu'il intervient quand une jeune fille est agressée et menacée de viol par deux hommes alors qu'Alonso ne s'en souciait pas puisque ne relevant pas du trafic de drogue. À cette occasion, Jake démontre ses qualités physiques et il n'a beau être qu'un jeune policier, il est à la fois courageux et sait se battre au corps à corps.


Comme dit précédemment, cette frontière très fine entre le flic et le voyou sur laquelle évoluerait Alonso est donc aussi une limite entre ce qui est acceptable au nom de la société. Ainsi, quand Alonso participe à une réunion entre hauts représentants de la loi de Los Angeles, une anecdote du chef de la police montre combien un criminel a pu manipuler une juge au point d'être enfermé dans un asile au lieu d'être condamné en prison. Et tandis qu'Alonso reconnaît les mérites de ce criminel, le chef de la police quant à lui affirme qu'il l'éliminera dès sa sortie de l'hôpital psychiatrique. Il apparaît alors clairement un déni de droit de la part des deux, l'un reconnaissant au criminel le génie d'avoir menti en jouant avec la loi, quitte à ce que l'ordre publique puisse être ensuite à nouveau perturbé, l'autre comprenant ceci et se tenant prêt à oublier la loi et donc la morale pour maintenir l'ordre.


Entrée dans la jungle: vue derrière des barreaux, cet espace
est clairement montré comme un lieu de réclusion!
Cette société reposerait donc sur un ordre établi, entre bandits d'un côté et honnêtes gens de l'autre. Du point de vue géographique et ethnique, ce même ordre est présent. Les quartiers difficiles dont la jungle sont ethniquement très "typés": quartier latino, quartier noir. De l'autre, banlieue pavillonnaire où vivent les blancs. Aucun noir n'est présent à l'image parmi les décideurs, les chefs, y compris chez les trafiquants. Roger est blanc, les dealers sont noirs. 
Cet ordre crée une unité et Alonso devient un élément perturbateur. Il est un flic, censé donc faire régner l'ordre et la loi. Mais il se comporte en caïd dans la jungle dans laquelle il trafique et joue le rôle du parrain, craint et haï. Sa confusion va même plus loin, d'ordre racial. En effet, il traite tout au long de la journée son jeune partenaire, blanc, de nègre, lui le flic noir. 


Ce renversement des couleurs va plus loin. Il positionne la fonction dans laquelle les noirs, les nègres dans l'acception péjorative (neger et non negro) sont considérés par rapport au blanc: une fonction de subalterne et exécuteur des basses besognes, devant obéir au maître, lui en l'occurence.
L'ordre qu'il prétend maintenir est en réalité dénué de tout principe, de toute identité, de toute éthique, de toute morale, que ce soit la morale individuelle ou communautaire mais également de la morale dans laquelle se reconnaît la société. 

4. Et la justice alors?
En livrant Jake à des tueurs latinos, Alonso finit d'être le truand et on peut alors se demander si sa couverture n'était justement pas d'être policier. Sa perte est liée alors à une coïncidence, à l'ordre et à la morale. C'est parce que Jake a sauvé du viol la cousine de ceux devant l'éliminer qu'il a la vie sauve. Ses valeurs morales mais surtout le fait qu'il se soit comporter en policier le ramènent à un statut "d'intouchable". Et le cousin de lui signaler qu'il n'avait pas de haine contre lui, qu'il ne faisait qu'exécuter un contrat "professionnel". 


C'est ensuite en retournant dans la jungle que Jake rompt avec l'ordre qu'Alonso voulait imposer. S'il entre dans ce quartier interdit aux flics, ce n'est pas en tant que caïd mais en tant que policier. Et c'est à ce titre que son affrontement avec Alonso tourne à son avantage aux yeux des habitants. Alonso n'apparaît plus que comme un caïd dangereux pour la communauté de la jungle. Il s'est dévalué aux yeux des habitants de la jungle. Il ne mérite pas d'être un policier comme le lui dit Jake, et il son autorité de caïd ne reposait que sur sa fonction de flic.
Mais Jake ne peut le livrer à la police puisque la drogue prise le matin lui enlèverait sa crédibilité. En abandonnant Alonso, il le condamne de fait à subir le contrat que la mafia russe à commander pour l'éliminer. Le piège tendu à Jake se referme alors sur Alonso!
Jake rentre alors chez lui. Il est tard dans la nuit. La radio annonce qu'Alonso a été tué et vante le bon policier et père de famille qu'il était. L'ordre est rétabli, l'élément perturbateur éliminé. Mais si la morale est elle aussi préservée puisqu'un ripoux a été éliminé, ce n'est pas la justice légale qui a opéré. Et les Russes ne sont pas des juges respectables quand bien même le spectateur peut se réjouir du sort réservé à ce policier - caïd.



Snoop doggy dog dans le rôle d'un petit dealer
Le film d'Antoine Fuqua se clôt donc sur une fin qui peut satisfaire la morale mais en aucun cas la justice puisque le héros positif, Jake, ne peut faire condamner Alonso du fait même de la manipulation qu'il a subie mais également du soutien des hommes voire des supérieurs d'Alonso. Ces derniers seraient contraints à le soutenir aux risques de tomber à leur tour.
La réussite du film relève bien sûr de la tension qui naît d'emblée entre les deux personnages principaux et qui va crescendo. Mais le film révèle bien d'autres choses. Par la multiplication des gros plans sur les armes à feu, la voiture d'Alonso, en faisant intervenir des comédien issus de la scène du rap (Dr Dre et Snoop Doggy Dog), en s'appuyant sur une bande son identifiant clairement les communautés noires, le film présente un policier qui n'a pas su choisir le monde dans lequel il peut évoluer: soit il choisit le camp de la loi et de l'ordre, et il sait qu'il ne pourra jamais accéder plus haut que le poste qu'il n'a déjà puisqu'il est noir; soit il devient un caïd et il peut jouir des prérogatives de ce statut, ayant droit de vie ou de mort sur chacun. Ces deux choix impliquent une respectabilité au moins à l'intérieur de son camp. Or Alonso ne choisit pas, semblant vouloir profiter des deux statuts sans pouvoir cependant gagner la respectabilité ni d'un côté, ni de l'autre. 
Mais Fuqua montre surtout une Amérique gangrenée par la corruption, violente, marquée par la spacialisation des communautés ethniques et avec cela, des catégories sociales. Loin du melting pot, Training day montre au contraire une société marquée par une extrême atomisation et une étanchéité quasi absolue. Mais surtout, si les valeurs américaines ne sont pas remises en cause, c'est bien une pratique néfaste qui est dénoncée, pratique dans laquelle chaque groupe a une place qui lui est assignée sans pouvoir passer de l'un à l'autre, avec l'illusion d'un traitement égalitaire et hypocrite, comme le montre d'ailleurs le communiqué radiophonique final vantant la carrière d'Alonso Harris.

Si cet article vous a donné envie de voir le film ou s'il vous a permis de le redécouvrir, n'hésitez pas à poser un commentaire!



À bientôt

Lionel Lacour

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