lundi 20 mai 2013

Ali: un vrai héros américain

Bonjour à tous,

À l'occasion des 5èmes Lundis du Mégaroyal consacrés aux "NOIRS AMÉRICAINS" et soutenus par le consulat des USA, le film Ali était projeté en ouverture le lundi 6 mai 2013.

En 2001, Michael Mann reprenait un projet de film devant retracer la vie du boxeur Cassius Clay devenu Mohammed Ali, peut-être le plus grand boxeur de tous les temps. Avec Will Smith dans le rôle principal, ce film pouvait compter attirer alors des spectateurs plus jeunes qui méconnaissaient ce que représentait Ali.
Loin de faire un biopic retraçant la vie exacte de ce champion d'exception, le réalisateur s'est appuyé sur un scénario maniant l'ellipse pour que surgisse les points saillants d'une vie extraordinaire au sens propre du terme de celui qui traversa une époque charnière des USA.

Point de Jeux Olympiques donc, que ce soit sa victoire en 1960 à Rome ou son rôle de dernier relayeur aux JO d'Atlanta en 1996. Juste une décennie exceptionnelle qui marqua l'Histoire de la communauté noire américaine.

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1. Un personnage sensible à la cause de sa communauté
Dès la séquence d'introduction, Michael Mann plonge le spectateur dans l'univers de Clay: la ségrégation et ses conséquences (bus avec places réservées aux noirs, lynchages racistes...), une forme d'acceptation de cette situation avec son père peignant un Jésus blond, lui le noir, une musique noire qui pousse les spectateurs à la transe, et enfin la boxe comme moyen de s'extraire de cette situation mais également comme seul domaine dans lequel les noirs, avec la musique, peuvent être reconnus pour leur talent.
Cette séquence utilise habilement des flash-backs dans lesquels apparaît Cassius, alternativement enfant ou jeune adulte, expliquant alors comment il s'est construit à la fois une identité et une motivation pour s'opposer à ce que subissent les membres de sa communauté. C'est alors tout naturellement que cette séquence intègre la rencontre de Clay avec Malcom X alors que ce dernier prêche à des Noirs de tous âges la nécessité de ne plus accepter leur condition de vie et la ségrégation.

Ce sera donc au nom de cette non acceptation du sort qui est réservé à sa communauté aux USA que Cassius Clay agira désormais et servira de fil rouge au film. Ce qui domine de l'œuvre de Michael Mann, c'est bien ce souffle de liberté qui existe chez son héros. Cette liberté le pousse paradoxalement à renier non pas ses origines, son père ou de son frère sont omniprésents, mais ce que les USA voudraient faire de lui: un chrétien portant le nom des maîtres de ses ancêtres, un boxeur soumis, un soldat prêt à combattre pour n'importe quelle cause. De fait, le scénario insiste sur tout ce qui fait la légende de ce boxeur de légende: un provocateur pour son premier championnat du monde, un converti à l'Islam l'amenant à changer de nom, d'abord Cassius X - pour la même raison que Malcom Little est devenu Malcom X - puis Mohammed Ali après sa conversion à l'Islam après son rapprochement avec le mouvement Nation de l'Islam. C'est encore ce souffle de liberté qui est filmé quand Clay, désormais Ali, refuse d'être incorporé dans l'armée américaine pour partir combattre au Vietnam.

Le dernier quart du film amène alors le spectateur avec ce qui termina le mythe d'Ali. Ce désir de connaître la terre de ses ancêtres, l'Afrique, le conduit à accepter un combat organisé au Zaïre contre George Foreman, nouveau champion du monde. Si cet épisode sera évoqué plus loin dans cet article, il faut néanmoins insister sur la manière dont Mann introduit cet épisode, montrant la préparation du combat d'Ali à Kinshasa. Si la musique qui était présente jusqu'alors dans le film était du rythm'n blues, celle utilisée devient une composition plus africaine, certes anachronique par rapport à 1974, mais plongeant le spectateur dans une ambiance africaine. 

Celle-ci semble alors plonger Ali dans une compréhension de ce qu'il est devenu et de ce qu'il représente. Il n'est plus le boxeur, il est le porteur d'un message identitaire. Le voir courir dans les rues de la ville zaïroise entouré par une nuée de supporters scandant "Ali Bomayé" (Ali détruis-le) est un moment d'une grande intensité. Visuellement, de nombreux dessins muraux le représentent en boxeur détruisant et matant tous les ennemis possibles et imaginables: Foreman mais aussi les bombes, les tanks et toutes les formes d'oppression possible. Autour de lui, Ali réalise qu'il court dans une ville pauvre, peu dissemblable aux quartiers populaires des ghettos américains. Son combat de boxe devient un combat universel pour la cause des noirs. Le film atteint là son climax, car outre le fait qu'il n'y avait pas de suspense sur sa victoire, un spectateur qui aurait ignoré l'issue de ce combat du siècle ne pouvait pas imaginer qu'Ali puisse perdre. La question était alors plutôt comment allait-il gagner.



2. Un génie de la communication
La sensibilité au sort des membres de sa communauté aux USA d'abord, au-delà ensuite, n'était certainement réservée à Mohammed Ali. Ce qui était remarquable fut qu'elle put s'exprimer alors qu'il n'était qu'un boxeur, c'est-à-dire par principe un genre de personnage dont on ne peut s'attendre à une quelconque réflexion. Mann insiste alors régulièrement sur les éléments qui ont fait de lui ce qu'on appellerait aujourd'hui "un bon client des médias". La progression de cette communication fait tout d'abord de lui un personnage narcissique et égocentrique. Son assurance lors de son premier championnat du monde face à Liston avait de quoi être considérée comme de l'arrogance. De même ses conférences de presse avant son combat contre Foreman relève du théâtre dans lequel Ali est à la fois l'auteur, l'interprète et le metteur en scène. Ses entretiens avec le mythique journaliste Howard Cosell (interprété par John Voight) sont également des morceaux d'anthologie. Michael Mann n'a pourtant rien inventé. Tout au plus parfois adapté les choses. Ainsi, quand Ali doit rencontrer Joe Frazier pour son premier championnat du monde après que la fédération américaine lui a retiré son titre, il récite dans une émission animée par Cosell un poème annonçant comment il va battre le champion. En réalité, ce poème fut celui qui fut déclamé avant son combat contre Sonny Liston, quelques années auparavant. Peu importe cette erreur. Mann avait donc de la matière et il n'a eu qu'à distiller régulièrement une des caractéristiques de son héros. 


C'est d'ailleurs une limite de son film et en même temps un exercice obligé. La force et le charisme d'Ali font que quiconque ayant vu les images originales du boxeur se les rappelle pour longtemps. Et le spectateur du film les attend autant qu'il redoute de les voir interprétées par un acteur. Le talent de Will Smith est énorme pour réussir à incarner ce qui n'était d'ailleurs pas si spontané. La grimace d'Ali à la caméra après sa victoire sur Liston est mémorable. Elle ne pouvait pas être éliminée du film. Mais il saute aux yeux du spectateur du film que cette grimace est artificielle tandis que le téléspectateur n'y voyait qu'arrogance, suffisance et spontanéité chez Ali.

Cette supériorité affichée par Ali aurait eu de quoi déplaire à bien du monde, y compris et surtout ses adversaires. Or le film montre combien ceux-ci comprenaient le message d'Ali. Ainsi, alors que Ali se moque dans les médias de la laideur de Frazier alors qu'il sollicite la possibilité de l'affronter dans un championnat du monde, celui-ci lui propose de l'aider financièrement. En effet, Ali était ruiné de par l'interdiction de combattre par la fédération américaine de boxe et par les procédures judiciaires liées à son refus d'être enrôlé dans l'armée. De même, si Cosell est régulièrement moqué par Ali, Mann montre comment en off le journaliste appréciait, soutenait et conseillait le champion américain. 
De même, son message si populaire dans sa communauté ne manquait pas d'irriter d'autres personnes que des boxeurs ou journalistes. Ses prises de position contre la ségrégation n'étaient pas si différentes de celles de Malcom X ou de Martin Luther King. Si Mann s'appesantit sur l'assassinat de Malcom X dont Ali fut un proche, il évoque également l'attentat conduisant à la mort du pasteur. La radicalité des propos d'Ali en faisait un ennemi des Américains les plus conservateurs d'un ordre excluant les noirs de la communauté américaine. Si bien que le refus d'Ali d'aller combattre au Vietnam apparaissait comme être davantage que de la désertion. Dans une séquence du film, Ali répond alors à un journaliste sur les motivations de son acte. 
"Ou est le Vietnam? C'est à la télévision
En Asie? Ah? C'est là-bas aussi?"
Ces quelques répliques en disent long sur ce que pouvait imaginer un journaliste de la conscience géopolitique d'un boxeur, qui plus est noir. Mais en disent tout autant sur le talent d'Ali. Et lui de continuer: "Aucun Vietcong ne m'a traité de sale nègre".
Cette citation, authentique, faisait de fait du boxeur un ennemi des USA. Mais il le posait en leader d'opinion comme pouvaient l'être d'autres grands noms des mouvements noirs. 

Une telle communication avait bien évidemment des répercussions sur sa vie quotidienne. Mann ne manque pas de les montrer. Sa vie amoureuse puis familiale furent agitées du fait de ses positions parfois radicales, soit de par sa volonté d'appliquer à ses compagnes des principes de l'Islam, soit par sa ruine entraînant sa famille dans une situation précaire, avec des dettes importantes. Mais c'est surtout sa vie de boxeur qui fut un temps compromise. Or s'il fut un roi de la communication, Ali était surtout le roi du ring.

3. Vole comme un papillon, pique comme une abeille
Cette citation mémorable est évoquée dès le premier combat montré dans le film. Et de ce point de vue, le réalisateur réussit à faire de ce poids lourd qu'était Ali un véritable danseur, léger et gracieux. Après la projection, le spectateur peut avoir oublié le nombre de combats présentés à l'écran dans le film de Mann. Il y en a pourtant plusieurs, parfois assez violents. Mais la caméra ne cherche pas tant à représenter le noble art en tant que tel mais plutôt la virtuosité et l'intelligence d'Ali. De nombreux plans sur ses pieds montrent un boxeur léger, aérien, inconcevable pour sa catégorie de poids. Il s'agit d'un athlète moderne, musclé certes mais aussi habile, avec un sens tactique qui, conjugué à la force, ont permis à Ali d'être invaincu jusqu'à son combat contre Frazier. 
Pourtant, le combat le plus important de la carrière d'Ali fut celui où cette légendaire vélocité et légèreté furent absentes. 
Organisé en Afrique par Don King, personnage intéressé davantage par l'argent du dictateur zaïrois Mobutu que par la cause des noirs et des Africains, le combat l'opposait à un monstre de puissance, George Foreman, vainqueur en quelques instants seulement de Joe Frazier, tombeur lui-même d'Ali. Mann retranscrit alors cet affrontement presque intégralement. La tension qui se dégage des images, l'intensité des coups de Foreman sur le corps d'Ali plonge le spectateur dans une incompréhension totale. Ceux qui connaissent l'histoire ne peuvent alors que savourer cette attente car ils savent ce qui va se passer. Quant aux autres, ils ne peuvent que se demander par quel miracle Ali pourrait l'emporter. La puissance du film de Michael Mann relève alors de la combinaison entre réalisme, événement historique, esthétisme, le tout en partant du point de vue unique d'Ali. Sa stratégie se révèle petit-à-petit. Au lieu d'épuiser son adversaire en lui tournant autour, Ali l'épuise en le forçant à frapper jusqu'à n'avoir plus de puissance. Alors, Mann saisit cet instant magique de la victoire d'Ali en filmant son dernier coup entraînant l'effondrement lourd de Foreman sur le ring, image elle aussi mythique, saisie par la caméra avec un Will Smith plus Ali que jamais. La victoire est totale. Celle du boxeur, celle du leader, celle d'un homme libre qui fusille du regard Don King, l'organisateur vénal du combat. Le héros noir devenait demi dieu. 



En un combat, tous les talents, tous les messages portés par Ali trouvaient sens. Sa défaite aurait peut-être fait oublier le champion qu'il avait été, le défenseur des droits des noirs qu'il était devenu. Son triomphe a fait de lui un mythe vivant. Les cartons sur le générique de fin évoque alors succinctement ce que fut ensuite sa carrière, marqué par des victoires et des défaites que tout le monde a finalement oublié, et ce que fut sa vie familiale. Ce film, réalisé par un blanc montre finalement ce que représente aujourd'hui Mohammed Ali. Mark Schapiro, consul des USA à Lyon, ce lundi 6 mai 2013 à Bourgoin Jallieu, présenta ce film aux spectateurs des Lundis du Mégaroyal, rappelant combien Ali était encore important pour de nombreuses générations d'Américains, constituant un modèle de liberté, et malgré ses oppositions au gouvernement américain dans les années 1960, un modèle d'Américain.
Sept ans après ce film, le premier président noir des USA était élu. Une révolution à laquelle Ali n'était pas complètement étranger.

Pour ceux qui voudraient continuer à découvrir Ali, je vous recommande le visionnage du documentaire When we were kings de Leon Gast réalisé en 1996 et portant sur l'histoire du boxeur avec un focus important sur le combat du siècle à Kinshasa.

Et vous? Qu'avez vous pensé de ce film?

À bientôt
Lionel Lacour


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