mardi 5 septembre 2017

Etre Blanc et filmer les Noirs: quand le communautarisme envahit l'écran

Bonjour à tous,

Après la sortie du film de Sofia Coppola Les proies et avant celle du film Detroit de Kathryn Bigelow (déjà sorti aux USA), certains noirs prétendus intellectuels montent au créneau. Coppola blanchirait ses personnages pour effacer les noirs du roman et Bigelow serait incongrue en tant que blanche à filmer une révolte de noirs. Voir l'article du Monde "Le débat sur la légitimité de l'artiste à s'emparer de sujets qui échappent à sa culture est effarant"

L'argument n'est pas nouveau aux USA. Depuis que la question des droits civils est abordée par le
cinéma hollywoodien, la communauté noire s'est divisée à ce sujet comme je l'écrivais déjà dans La question noire dans le cinéma américain. En 1987, Eastwood tournait Bird et avait dû affronter les critiques acerbes de Spike Lee comme je le rappelais également dans Bird: un blanc peut-il filmer la vie d'un noir?

La question noire, sensible aux USA, semblait être réglée depuis longtemps, malgré la récente polémique de l'absence de nommés noirs aux Oscars. Mais les chiffres et les noms sont là: les comédiens et comédiennes noirs sont aujourd'hui des stars comme les autres, des réalisateurs noirs émergent enfin, avec des budgets équivalents à ceux des cinéastes blancs. Et aussi perfectible soit la représentativité des noirs dans les récompenses attribuées pour les artistes, l'évidence est de reconnaître que le mouvement est enclenché depuis longtemps et qu'il ne semble pas être prêt de s'arrêter.

Pourtant, l'été 2017 semble frappé par une série de polémiques qui ravivent cette question. C'est tout d'abord l'affaire d'Autant en emporte le vent dont une projection fut contrainte d'être annulée à Memphis (cf. Accusé de racisme, Autant en emporte le vent dans la tourmente aux USA). Quelques semaines après les émeutes à Charlottesville opposant des suprémacistes blancs aux anti-racistes, ce renoncement prétendu apaisant selon le responsable de la salle marquait surtout déjà la bêtise qui s'empare du monde de la culture. Interdire la projection d'un film tourné en 1939 sous prétexte que ce film évoque l'esclavage des noirs dans les plantations du vieux Sud américain sans le critiquer de fait revient à nier que cette acceptation du fait esclavagiste existât. Mais c'est aussi s'empêcher de comprendre l'évolution de la situation de la communauté noire depuis 1939. Empêcher de comprendre que Hattie Mc Daniel fut la première artiste à être récompensée par un oscar pour son rôle de Mammy, esclave domestique de Scarlett O'Hara. Empêcher de comprendre que ce qui peut apparaître pour un spectateur de 2017 comme inacceptable était pourtant une représentation favorable à la cause noire en 1939 de la part des studios. Avec cette affaire, les revendications de certains anti-racistes sont de fait des négations de l'Histoire. L'Histoire ne juge pas ce qui s'est passé, et encore moins les œuvres d'art. Celles-ci permettent justement de constater les représentations des faits de sociétés. Et le 7ème art a cet immense mérite de pouvoir donner une image intéressante de ce qui est représentable ou pas, acceptable ou pas par la société de l'époque de sa production. Autant en emporte le vent ne s'adressait pas aux spectateurs de 2017 mais à ceux de 1939. Ne pas comprendre cela, laisser penser aux spectateurs d'aujourd'hui que ce film reflète la société d'aujourd'hui, marque une incapacité à accepter le passé et les traces qu'il a laissées. C'est surtout l'idée qu'une société doit être pure dans son présent.

Mais les affaires Coppola et Bigelow sont tout aussi inquiétantes artistiquement parlant comme pour l'unité des sociétés. En reprochant à l'une d'effacer des personnages noirs d'un roman pour les transformer en personnages blancs, on interdit à la réalisatrice-scénariste un point de vue "dé-racisé". Ce qui importait à la réalisatrice (on peut lui reprocher la qualité du film par ailleurs) n'était pas la question noire. En supprimant ce caractère, elle ne mettait pas les spectateurs dans cette ambiguïté sur un positionnement ou pas sur le racisme du héros masculin car tel n'était pas le point de vue du film. D'autant que la dénonciation du racisme est présente dans tout le long-métrage.

Quant à Kathryn Bigelow, lui reprocher de tourner un film sur une révolte noire de 1967 à Détroit reprend le même argumentaire que Spike Lee avait utilisé contre Clint Eastwood. Or ce point est fallacieux et dangereux.
Fallacieux parce que si les artistes ne devaient raconter que les sociétés qu'ils connaissent de l'intérieur, il faudrait éliminer tous les livres de science fiction, ceux sur les temps passés mais aussi tous les récits de voyages des auteurs n'ayant pas pour autant bougé de leur domicile. Ce à quoi il faudrait interdire aux auteurs de raconter des histoires de policiers quand on ne l'a pas été, ou de professeurs, de prostituées ou de sportives. C'est interdire la possibilité de se documenter pour pouvoir composer une dramaturgie.
Dangereux parce que cela aurait pour conséquence de ne jamais trouver légitime la présence d'un blanc dans la communauté noire ou d'un noir dans la communauté blanche. Et ce faisant, cela empêcherait justement d'éclairer les populations sur les injustices, les inégalités tant sociales que juridiques pouvant exister. John Ford dans Le sergent noir tout comme Steven Spielberg dans La couleur pourpre ont contribué à leur manière à l'idée que la communauté américaine était marquée par l'égalité entre les blancs et les noirs, chacun à leur manière, chacun en fonction de l'acceptation du message par leur propre communauté.

Le cinéma témoigne de l'avancée - ou du recul - des relations sociales, des mutations de la société. Cela passe par les œuvres en tant que tel. Mais aussi par la manière dont ces mêmes œuvres sont exploitées en salles, ou par des parties de la société. Leur instrumentation en dit tout aussi long que les œuvres elles-mêmes. Plus que jamais, le cinéma témoigne sous toutes ses formes des soubresauts des sociétés. Et ce qui se passe en ce moment ne témoigne pas d'un progrès mais bien d'une crispation séparatiste des communautés initiée par des groupuscules minoritaires certes, mais dont les idées prétendues progressistes portent en elles les germes d'un totalitarisme inquiétant.

À très bientôt
Lionel Lacour

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