samedi 25 septembre 2021

Lumière 2021 - "Jacques Tati, tombé de la lune", un documentaire pour l'Oncle du cinéma français

Bonjour à tous,

Beaucoup de documentaires ont été consacrés au génie français. Il est vrai qu'en très peu de films, il a su imposer un personnage, des situations qui connus parfois par les générations nées après sa mort.

Le documentaire de Jean-Baptiste Péretié va pourtant plus loin que l'analyse des films ou du personnage. Grâce à la collaboration des héritiers de Jacques Tati, le documentariste a réussi à proposer une lecture à la fois chronologique de la carrière du cinéaste mais également une analyse de ses ambitions artistiques. Ainsi, le spectateur suit les débuts de Tati comme comédien jusqu'à la fin de sa carrière de réalisateur, tout en comprenant comment il a de manière obsessionnelle travaillé sur l'observation de la société et ses mutations. 

Cette collaboration avec "Les films de mon Oncle" permet à Jean-Baptiste Péretié des ressources qui raviront les fans du cinéaste, retrouvant des extraits riches et souvent magiques de ces films qui ont tous laissé des souvenirs passés pour certains dans une mémoire collective. Mais plus émouvant, c'est bien les images d'archives, les interviews de Tati aux différentes périodes de sa carrière qui font la richesse du documentaire. De ses prix remportés à Cannes ou à Hollywood à sa folie créatrice pour la réalisation de Playtime, chaque image périphérique aux films eux-mêmes donne une épaisseur au réalisateur de Mon oncle, faisant de lui un véritable démiurge perdu dans un monde qui n'était déjà plus tout-à-fait le sien.

Enfin, que ce soit ceux qui connaissent son oeuvre ou ceux plus jeunes qui la découvriraient, le documentaire montre combien la vision du futur proposée par Tati était à la fois mélancolique, poétique mais également très critique sur une évolution reléguant les relations humaines au second plan, ne passant plus que par des outils de communication moderne. Les extraits choisis par Jean-Baptiste Pérétié créent d'ailleurs un certain trouble car certains datent de plus de 60 ans et ce qui y est décrit ressemble parfois à l'environnement urbain ou technologique de ce début de XXIe siècle. 

Le documentaire de Jean-Baptiste Péretié est donc moins un bain de jouvence que le constat qu'un artiste, mime, clown et cinéaste, pouvait sentir le sens du progrès et les transformations qu'il allait apportées, pour le meilleur ou le pire.


MERCREDI 13 OCTOBRE - 16h45 - Institut Lumière Salle 2

Jacques Tati, tombé de la lune de et en présence de Jean-Baptiste Péretié (1h, VFSTA) 

Réservation


vendredi 24 septembre 2021

Lumière 2021 - Ida Lupino à l'honneur !


Bonjour à tous

Les hasards de la production ont amené cette année à la réalisation de deux documentaires sur l'actrice-réalisatrice-productrice Ida Lupino, projetés en avant-première au Festival Lumière.

Certains pourraient se dire que voir l'un des deux suffira. En réalité, les deux sont absolument complémentaires. 

Celui réalisé par Géraldine Boudot insiste sur la carrière de l'actrice avant qu'elle ne devienne réalisatrice quand celui de Clara et Julia Kuperberg mettent en avant surtout sa spécificité d'être une des rares femmes à Hollywood à produire des films. Ainsi, même si les deux documentaires mêlent parfois des archives ou des extraits communs, l'angle abordé est très différent.

Le traitement l'est également avec là encore un point commun. Les deux font parler Ida Lupino. Mais si Géraldine Boudot choisit d'incarner l'actrice américaine dans une décor de cinéma - celui de la Ciné-Fabrique à Lyon et de la faisant raconter sa vie avec la voix rauque et grave d'Anna Mouglalis, Clara et Julia Kuperberg la font également parler mais cette fois-ci sur des archives et à partir des textes de l'autobiographie de l'actrice.

Deux traitements différents, deux approches différentes et également des expertises différentes. En effet, Géraldine Boudot a recours à des spécialistes français du cinéma américain parmi lesquels un ami du festival, Antoine Sire, auteur en 2016 du livre référence Hollywood, la cité des femmes. Au contraire, Clara et Julia Kuperberg, à l'instar de leurs documentaires précédents, proposent encore deux experts américains d'Ida Lupino.

Les deux documentaires donnent ainsi un regard croisé sur cette actrice, qui ne s'est jamais revendiquée comme cinéaste féministe mais qui fut si inspirante pour nombre de femmes artistes du cinéma. Ils montrent à la fois son importance dans la production filmique en osant aborder des sujets sensibles comme l'avortement ou le viol, insistant sur ses qualités de jeu tout comme celles esthétiques dans la réalisation. Ils confirment surtout que son talent ne consistait pas d'être une femme parmi tous ces réalisateurs mais bien une précurseur d'un cinéma plus social qui allait être repris bien des années plus tard, aux USA comme ailleurs.


Salle 2 - Institut Lumière

DIMANCHE 10 OCTOBRE 2021 - 14H30 

Ida Lupino, la fiancée rebelle d'Hollywood de et en présence de Géraldine Boudot

Réservation

SAMEDI 16 OCTOBRE 2021 - 18H 

Gentleman et Miss Lupino de et en présence de Clara et Julia Kuperberg

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mercredi 22 septembre 2021

Lumière 2021 - Un documentaire sur le film mythique "¡ Que Viva Mexico !"

 

Bonjour à tous.

Tous les cinéphiles aimant le cinéma d'Eisenstein savent qu'il est allé au Mexique pour y tourner un film connu sous le nom de  ¡ Que Viva Mexico ! Mais qui en sait plus? Qui en a vu seulement des images? Peut-être certains pensent que ce film n'est pas ressorti en salle depuis qu'il a été montré la première fois ou qu'ils sont passés à côté?

Claudia Collao revient donc au Festival Lumière pour présenter un deuxième volet consacré aux films "maudits". Et après son excellent documentaire consacré aux Rapaces d'Erich Von Stroheim, c'est donc à ce film d'Eisenstein qu'elle a décidé de se consacrer.

Ceux qui auront vu le premier voler y reconnaitront la structure. Un rappel de qui est Sergei Eisenstein avant son départ pour les Amériques, puis la partie production du film et enfin la postérité de l'oeuvre, forcément maudite. Mais il ne faut pas y voir une facilité dans l'écriture. Au contraire, en adoptant un découpage similaire, Claudia Collao permet à ses spectateurs de bien identifier cette série. D'autant qu'elle n'adopte pas le même procédé opposant deux figures s'affrontant, Von Stroheim faisant face à son producteur. Non, dans  Europa maudits : ¡ Que Viva Mexico ! Claudia Collao nous plonge dans la puissance créatrice du plus grand maître du cinéma soviétique, mais aussi dans ses envies de libertés artistiques comme personnelles.

Des spécialistes brillants accompagnent et étayent la réflexion de la réalisatrice et nous permettent d'appréhender tout autant le génie du cinéaste, le contexte historique dans lequel il a dû travailler, tant dans l'Union soviétique de Staline qu'avec Hollywood, les conditions économiques de production d'un film qui différaient selon que le film était fait dans une logique de propagande d'Etat ou financé par des fonds privés. 

Mais derrière ce film maudit dont Claudia Collao nous retrace l'histoire, c'est bien en réalité un portrait de Sergei Eisenstein qui surgit de ce documentaire. Celui d'un homme qui a été sans cesse tiraillé par son désir de travailler dans un idéal communiste tout en étant contrôler par un pouvoir se méfiant des libertés que s'accordait le cinéaste. 

Un documentaire particulièrement brillant donc qui donne à la fois envie de voir les images de ce film inachevé mais également de voir ou revoir ses autres films sous un angle nouveau. Celui d'un cinéaste tout autant admiré que censuré, en URSS comme dans le monde entier.

VENDREDI 15 OCTOBRE - 9h30 DOCUMENTAIRE 

Europa maudits : ¡ Que Viva Mexico ! (2021, 52 min) de et en présence de Claudia Collao 

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mardi 21 septembre 2021

Lumière 2021 - "Casser la baraque – L’âge d’or du Blockbuster américain 1980 – 2000"

 

Bonjour à tous

Il est de bon ton de critiquer le cinéma dit « Blockbuster » aujourd’hui. Mais Nicolas Billon, le réalisateur de ce documentaire enthousiasmant, fait un travail enthousiasmant en nous rappelant à la fois les origines de ces blockbusters (jusqu’à l’étymologie), la diversité de ce type de films et son dévoiement depuis la surexploitation des superhéros semblant supplanter ce qui pourrait presqu’être appelé un genre.

S’appuyant sur de vrais spécialistes (critiques de cinéma, réalisateurs, universitaires), le documentaire égraine une filmographie riche en œuvres qui ont marqué à la fois les spectateurs les ayant vus en salle mais également l’histoire du cinéma. A commencer par le pionnier des films ayant été considéré comme un blockbuster, Les dents de la mer réalisé par celui qui allait devenir la référence absolue, Steven Spielberg.

Ce que le documentaire de Nicolas Billon transmet est une réflexion sur ce qu’est le cinéma populaire, s’appuyant sur des acteurs devenus des stars parce qu’ils incarnaient des héros de ce type de films (Arnold Schwarzenegger, Tom Cruise etc.), et proposant de vraies thèmes de société sur un traitement mêlant effets spéciaux parfois énormes et minimalisme de l’intrigue. Ainsi en est-il des films de Paul Verhoeven ou de James Cameron. Mais le réalisateur montre aussi combien ce cinéma touchait des publics variés, de part et d'autre de l'Atlantique, car le discours de ces films avait une portée universelle.

Le documentaire aborde aussi les techniques de réalisation permettant de rendre de plus en plus spectaculaires des films étant avant tout des grands spectacles familiaux – avec un focus sur Les Gremlins – ou pour un public plus âgé en recherche de sensations fortes – ou on retrouve Spielberg avec Jurassic Park. Nicolas Billon montre que cette débauche d’effets spéciaux correspondait aussi à la mutation technologique du cinéma faisant de plus en plus appel à la numérisation de l’image permettant de produire des images non réalisables autrement que par un traitement informatique. Pour le meilleur comme le pire.

Pour tous ceux qui ont grandi avec ces blockbusters dans les années 80 et 90, ce documentaire est une madeleine de Proust qui réhabilite nombre de films parfois méprisés par la critique à leur sortie. Pour les plus jeunes, ils découvriront combien les cinéastes pouvaient être imaginatifs, créatifs et divers pour proposer des films dont les héros n’avaient pas forcément des super pouvoirs et surtout, horreur absolue, étaient très genrés !

Mardi 12 octobre - 14h15 - Salle 2 Institut Lumière

Casser la baraque – L’âge d’or du Blockbuster américain 1980 – 2000 (2021, 52 min) 

de et en présence de Nicolas Billon

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Lumière 2021 – « Trintignant par Trintignant », un portrait subtil

 Bonjour à tous

Avec Trintignant par Trintignant, Lucie Cariès réalise un documentaire révélant toute la délicatesse d’un acteur dont elle révèle aussi, non pas une part sombre, mais la complexité de celui qui fêtera ses 91 ans le 11 décembre prochain.

Pas de voix off hormis celle de Jean-Louis Trintignant qui est le seul témoin invité à parler de lui, accompagné d’innombrables archives. La réalisatrice construit son documentaire de manière à la fois chronologique mais également de manière thématique, des tous débuts de la carrière de l’acteur à son dernier film Amour, intégrant la citation de Jacques Prévert lors de la remise de la Palme d’Or à Michael Haneke.

Audacieux dans la forme, le documentaire de Lucie Cariès est tout sauf une hagiographie mais bien un regard sur ce qu’est un acteur de la dimension de Trintignant, aîné de la génération d’acteurs des Delon et Belmondo. Ecartelé entre ses doutes, ses névroses, ses malheurs, son soi réel et l’image qu’il renvoie de lui. Trintignant se révèle sans concession à son égard et pas seulement maintenant qu’il s’est retiré du monde artistique. La réalisatrice a su agréger des archives confirmant toute l’ambivalence de celui qui pouvait être un père à la fois tendre et cruel, de celui qui s’est découvert une passion pour la course automobile tout en étant un expert du poker.

Trintignant  Finalement, Trintignant par Trintignant est presque un documentaire résume ce que devrait être un acteur : un artiste qui sait quand et comment tricher, quitte à se faire saigner en s’enlevant les croutes de ses plaies.

Lundi 11 Octobre - 14h15 - Institut Lumière - Salle 2

Trintignant par Trintignant (2021) de et en présence de Lucie Cariès

Réservations

 

 

lundi 13 septembre 2021

"Délicieux" vs "Bac Nord": de la faillite de l'autorité

 

Bonjour à tous,

Cet été sont donc sortis deux films aux antipodes. Bac Nord de Cédric Jimenez sorti le 18 août 2021 a été suivi quelques semaines plus tard de Délicieux d'Eric Besnard, en salles depuis le 8 septembre. Ces deux films ont vu leur sortie repoussée à cause de la crise du COVID. Aucun rapport entre ces deux films puisque le premier relate, même si les faits seraient modifiés, une affaire mêlant des policiers de la Bac de Marseille ayant eu lieu en 2012 et le second se place en 1789 et évoque comment fut inventé le premier restaurant en France.
Au-delà des thèmes et de la période, c'est aussi le style des films qui est radicalement différent. Bac Nord est tendu, sec, la caméra instable, le montage incisif et une surexposition de la lumière créant une sensation de fébrilité permanente. Et puis un vocabulaire évidemment vulgaire, les flics parlent comme les racailles qu'ils arrêtent, le tout sous une musique envahissante, parfois interrompue par les bruits des kalach ou des hurlements des prisonniers. Tout le contraire pour Délicieux où la lumière semble n'être que naturelle, les bougies venant déchirer l'obscurité de la nuit quand les arbres atténuent l'ardeur du soleil. Le montage est plus calme, les plans plus longs, les séquences parfois séparées par des natures mortes. Et la musique renvoie à cette fin de XVIIIe siècle, veille de la Révolution française. Nous sommes loin de la funk et du rap de Bac Nord


BANDES ANNONCES


Deux films, deux ambiances pour reprendre une expression désormais commune. Pourtant, il est quelque chose d'assez étrange en voyant ces deux films. En effet, les histoires aussi éloignées soient-elles témoignent d'une similitude quant au rapport entre la population et les autorités. Que ce soient Manceron le cuisinier du Duc ou Greg, le flic de la Bac, les deux ont été lâchés par ceux censés les protéger, et ce après avoir été encensés. Pour Délicieux, l'affaire est entendue. Les spectateurs comprennent que l'arrière-plan est la Révolution française nourrie par les idées des Lumières, que le fils de Manceron ne manque pas de citer. La contestation populaire est rapportée dans une province loin de Paris. Et les remises en cause du pouvoir par les députés ne sont comprises ni par le roi ni par le duc de Chamfort et les autres nobles qui méprisent ce peuple en leur daignant le droit de manger ce que eux mangent. Ces nobles incarnent les privilégiés à plus d'un titre. Ils sont nobles par leur sang, mais aussi par le droit qu'ils ont d'humilier ceux qui ne le sont pas. Une supériorité morale qui leur permet tantôt de soutenir un roturier puis de l'insulter. Ces représentants d'une société d'ordre vivent sur des valeurs artificielles et ce qui justifiait initialement leur rang ne signifie plus rien qu'une injustice. Habillés et coiffés de manière excentrique, se rengorgeant de bons mots et de traits d'humour, ils ne représentent plus la fonction qui leur est assignée dans cette société hiérarchisée.

Dans Bac Nord, la hiérarchie politique et administrative se fiche du sort de la population sous contrôle d'une voyoucratie organisés en gangs occupant le territoire. Cet abandon des citoyens par le pouvoir politique saute aux yeux de ces flics qui reçoivent l'ordre de reculer face à ceux qui terrorisent les habitants des quartiers nord de Marseille. Certes la société n'est plus officiellement divisée en ordres comme sous l'ancien régime, Jimenez montre pourtant combien chaque strate de la hiérarchie lâche les flics pour mieux se faire valoir de la République qu'ils prétendent incarner. Tout comme le duc de Chamfort accablait Manceron pour montrer combien lui l'aristocrate défendait cette société où un cuisinier était traité comme un moins que rien car non noble. Chamfort est remplacé par l'officier Jérôme, chef de Greg et de ses coéquipiers, prêt à abandonner ses hommes pour sauver sa carrière. Tout comme le Duc pour être reçu à Versailles.

Mais si dans Délicieux, le spectateur connaît la fin de l'histoire avec un grand H, il se trouve dans le même questionnement que celui de Greg qui doit agir sans ordre officiel.  Si en regardant Délicieux nous savons ce qui arrive ensuite en 1789, le spectateur comme le réalisateur ignorent où la faillite du pouvoir et le renoncement de l'autorité à imposer ses valeurs et ses principes mèneront. Manceron a courageusement quitté son protecteur jusqu'à le défier. Et l'Histoire nous a appris que la multiplication des Manceron a donné naissance à un mouvement irréversible renversant un pouvoir dans toutes ses strates qui n'avait pas vu ou su prendre en compte les aspirations nouvelles de son peuple. Bac Nord nous montre Greg, mais aussi Antoine et Yass ses coéquipiers. Eux aussi lâchés par leur hiérarchie. Le spectateur ne peut pas s'empêcher d'imaginer que si les Greg, Antoine et Yass se multipliaient, un autre mouvement irréversible pourrait s'enclencher. Et l'Histoire nous a appris que toute enthousiasmante soit-elle, une révolution porte aussi sa cohorte de violences et d'injustices. Parce que le pouvoir a failli. 

Eric Besnard, lors d'une avant-première lui-même trouvait étrange les similitudes entre la situation en France au moment de faire son film et celle du scénario de Délicieux. Les derniers événements à Marseille ou aux Tarterêts démontrent que Bac Nord tout en étant une fiction n'est pas si éloigné de la réalité. Le cinéma n'annonce jamais rien que ce qui n'existe déjà. 


A bientôt

Lionel Lacour

jeudi 22 juillet 2021

"Kaamelott, Premier volet" ou la nostalgie de l’homme providentiel

Bonjour à tous

Alexandre Astier voit enfin son film Kaamelott sortir sur les écrans le mercredi 21 juillet 2021. Après de longs mois d’attente, le film adapté de la série culte est enfin accessible aux spectateurs. Ceux-ci vont donc voir si Arthur, qui a été vendu en tant qu’esclave, va pouvoir reconquérir son royaume contre le tyran Lancelot. Avec un casting hors norme, rassemblant bien sûr les comédiens de la série, des guests habituels (François Rolin, Alain Chabat…) et d’autres encore (Christian Clavier, Guillaume Gallienne… et Sting !), Kaamelott était une promesse de bon moment de voir se combiner des talents qui assurément se sont plu à jouer dans ce film enthousiaste. Mais un film sur Arthur renvoie forcément à une quête ? Laquelle ?

Attention, l’analyse du film implique forcément des révélations de l’intrigue, aussi mince soit-elle… Et il ne s'agit pas d'une critique de film...

BANDE ANNONCE


La série nous avait plongés dans la quête du Graal, ressort obligé de tout récit sur les chevaliers de la Table ronde. Or cette quête semble quasi inexistante du film. Elle est évoquée mais comme une sorte d’illusion. J’y reviendrai. En revanche, le film montre une succession de quêtes. Celle d’abord de ceux recherchant Arthur après avoir appris qu’il n’était pas mort mais vendu comme esclave. Puis celle de ceux qui veulent remettre Arthur sur le trône. La quête encore des amoureux de la reine Guenièvre. Enfin la quête d’Arthur, inconsciente, de redevenir le roi pour rétablir la concorde entre les peuples du royaume.

Le royaume de Logres, autrefois dirigé par Arthur, est donc dans un état avancé de ruine et de misère. Lancelot dirige en autocrate, obsédé par la mort d’Arthur son prédécesseur et par la reine Guenièvre qui se refuse à lui. Quant au gouvernement, il est constitué d’anciens conseillers d’Arthur l’ayant trahi et sans aucun lien avec la population qu’ils méprisent au point de pressurer les plus pauvres en ayant recours à des mercenaires saxons. Le retour d’Arthur est donc vu comme celui de l’homme providentiel. Rien de très original en soi. C’est un peu le retour de Richard Cœur de Lion dans la geste médiévale ressuscitée par Walter Scott au XIXe s, propulsant Robin des Bois et Ivanhoé comme héros de la concorde entre Saxons et Normands. Mais à la différence de Richard, Arthur refuse de redevenir roi et de reprendre son trône.

Forcément, le spectateur ne peut s’empêcher de penser à la situation française. Pas la situation sanitaire, le film ayant été écrit et en partie tourné avant la pandémie. Mais plutôt celle d’un pays qui voit ses dirigeants contestés, vus comme des privilégiés pratiquant les taxes touchant essentiellement les classes populaires ne vivant pas proche des lieux de pouvoir. Et de fait, le personnage d’Arthur incarne ce que les Français apprécient le plus finalement. Un personnage providentiel.

Car derrière le roi déchu, volontairement ou pas, se dissimule le chef que les Français aiment avoir autant qu’ils aiment le détester. De Gaulle avant d’avoir procédé à la synthèse entre république et monarchie avait été cet homme présidentiel, celui qui avait dit non à la collaboration pour rétablir la république dans un territoire fragmenté, pour finalement claquer la porte en démissionnant en janvier 1946. Son retour au pouvoir en juin 1958 ne fut permis qu’à la faveur d’un soulèvement dans une partie du territoire alors français. Il est à nouveau vu comme le seul capable de rétablir l’ordre et la concorde dans un pays en guerre depuis 1954. De fait, le parcours d’Arthur s’inscrit totalement dans cette mythologie. Et malgré son refus initial de redevenir roi, il change d’avis en voyant l’espoir qu’il suscite auprès de la population de ce qui fut naguère son royaume. Alexandre Astier emploie même le terme de « Résistance » pour justifier les actions de Perceval et de Karadoc, expression plutôt chargée du point de vue historique. La vue d’une table ronde faite de bric et de broc l’émeut car ce sont des humbles qui se rêvent chevaliers, fidèles à l’idéal que représentait Arthur, à sa vision du royaume. Et même si ses soutiens sont de qualité médiocre, ses adversaires, internes ou externes, ne valent de fait pas beaucoup mieux. Reste à Arthur de prouver qu’il est bien l’homme providentiel. Au « Je vous ai compris » répond le retrait de l’Excalibur de son rocher. Il est bien celui qui a été et qui est désormais à nouveau le roi de Longres.

La quête du film serait donc celle inconsciente d’Arthur pour redevenir roi. Derrière sa figure se rallient à lui des groupes ayant été parfois ses opposants mais qui lui étaient malgré tout fidèles. Car le message d’Arthur imposait une vision pour la société et imposait une éthique pour ses chevaliers que la quête du Graal symbolisait. Une fois encore, la parabole gaullienne peut se lire en filigrane. Le général fut rejoint en 1940 par des hommes et des femmes de toutes obédiences religieuses comme politiques mais qui avaient la défense de la France et de ses valeurs en commun. De la même manière, de Gaulle en 1958 rassemble au-delà des lignes politiques traditionnelles car il propose à la fois un idéal, maintenir la France comme une grande nation, et une ambition, la modernisation d’un pays prospère. Le pouvoir est dénoncé comme autocratique, Mitterrand parla même du Coup d’Etat permanent en 1964 pour un régime conçu par ses fondateurs comme une monarchie républicaine. Le message d’Astier n’est donc en rien révolutionnaire et son « bon » roi s’inscrit pleinement dans la tradition française de se satisfaire d’un homme incarnant les valeurs du pays et son histoire.

Bien sûr, les analogies ne sont pas permanentes au gré du scénario. Pourtant l’alliance objective avec le roi des Burgondes, ennemi ancestral du royaume de Logres, ne manque pas de ressembler à celle entre de Gaulle et la perfide Albion. D’ailleurs, le roi des Burgondes dans le film ne serait-il pas un peu gras comme pouvait l’être Winston Churchill ? Point de discours sur le présent alors ? Peut-être que si… Car les Français n’ont de cesse de se rechercher un chef providentiel. Or cette providence n’était possible jusqu’alors qu’avec des personnages à forte épaisseur historique et incarnant un vrai changement. De Gaulle l’a été évidemment. Mitterrand aussi. Or depuis, les présidents sont régulièrement désavoués. Et si Chirac a fait deux mandats, il a subi deux désaveux cinglants, un en 1997 après la dissolution de l’Assemblée nationale et un autre en 2005 après que le peuple a refusé massivement de soutenir un projet de constitution européenne. Le film d’Astier s’inscrit donc parfaitement dans le sentiment des Français d’être orphelin d’un dirigeant à la légitimité historique et au projet fédérateur et ambitieux.

Un flash-back du film vient pourtant poser question. En effet, Arthur y est montré adolescent dans la légion romaine dans un pays oriental et pas encore musulman évidemment. Deux femmes apparaissent pourtant le visage camouflé, dont une jeune fille dont il tombe amoureux. Celle-ci est alors battue au sang pour avoir eu une relation avec le jeune légionnaire. Battue par son aînée. Sa mère ? Mais Arthur ne le supporte pas et va venger celle qu’il a aimée et qui fut défigurée pour l’avoir aimé elle aussi. Astier fait de cet épisode une des raisons pour lesquelles Arthur ne veut plus tuer ses ennemis, car ce qu’il a fait le hante. Mais le récit qu’il en fait reste étonnant car il montre d’abord que les gardiens de la pudeur et de la pudibonderie d’une société où les femmes sont voilées ne sont pas forcément des hommes. Et que les femmes peuvent faire preuve de violence et de cruauté à l’égal des hommes. Et s’il ne s’agit pas de musulmans pour des raisons chronologiques, l’action se passe au Ve siècle. Mais les spectateurs ne peuvent pas ne pas faire le lien avec certaines pratiques comme le crime d’honneur. D’autant que les comédiennes sont clairement de type orientales et que l’action est censée se passer sur les terres orientales de l’empire romain. Astier se positionne dans un féminisme universaliste condamnant les sévices infligés aux femmes voulant s’émanciper et mener la vie amoureuse qu’elles souhaitent. Mais les remords de son héros d’avoir tué celle qui avait châtié son amoureuse démontrent qu’il refuse aussi de recourir à la manière forte pour convaincre ceux appliquant ces châtiments au nom de leur morale ou de leurs traditions. C’est d’ailleurs du fait de ce flash-back que Lancelot-du-Lac est finalement épargné mais que le royaume se reconstitue derrière Arthur.

 

Toutes les quêtes du film semblent avoir trouvé une réponse. Y compris celle de l’ex/nouveau roi qui découvre que Guenièvre lui a été fidèle, suscitant chez lui, et peut-être pour la première fois à son égard, un amour lui faisant escalader le mur d’un donjon ! La quête du Graal reste donc la grande oubliée. Mais le chef Saxon, ex allié de Lancelot, désormais seigneur d’une île du royaume de Logres et vassal d’Arthur, demande de faire partie de la Table ronde. Et de fait, appelle à repartir en quête du fameux calice christique. Car le retour de l’homme providentiel, c’est-à-dire reconnu par le peuple comme tel, ne suffit pas. Faut-il encore qu’il donne une direction, une ambition et une morale à son royaume. Astier s’en défendrait certainement. Mais la morale de son film est très gaullienne pour ne pas dire gaulliste. Et les images de fin ne viennent que confirmer cela. Lui, formant un couple uni avec son épouse, ses fidèles et le peuple derrière lui… Pourquoi voudrions-nous qu’il commence une carrière de dictateur ? Il n’a pas abattu le royaume, il l’a rétabli…

À très bientôt

Lionel Lacour

vendredi 7 mai 2021

« La grande évasion » : ou l'apologie du libéralisme économique ?

Bonjour à tous

Rares sont les films de guerre qui ne racontent pas un projet mis en œuvre par les protagonistes. En 1963, John Sturges réalise La grande évasion, adapté du livre de Paul Brickhill relatant des faits réels, même si James Clavell et W.R. Burnett durent apporter des éléments dramaturgiques permettant un récit cinématographique plus clair. Le film qui rassemblait trois des 7 mercenaires  de Sturges, et toujours avec la musique géniale d'Elmer Bernstein, fut un succès considérable, les spectateurs se passionnant par l’organisation de l’évasion de masse des prisonniers d’un Stalag du IIIe Reich, situé en Pologne actuelle, offrant quelques séquences cultes autour de personnages tous incarnés par d’immenses acteurs. Mais au-delà de ce récit historique, en quoi les spectateurs, dont la majorité n’a pas été prisonnier de Stalag, ont-ils pu se retrouver ? Et si cette histoire n’était qu’une parabole dénonçant l’antilibéralisme ?

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Un groupe sous contrôle

Un camp de prisonniers est par définition constitué de deux catégories principales d’individus : les prisonniers et ceux qui gardent les prisonniers. Ce qui peut apparaître comme une tautologie est néanmoins à mieux analyser. En effet, ces deux catégories se subdivisent elles-mêmes en deux groupes. Chez les gardiens, il y a ceux qui commandent, les officiers, et il y a les exécutants. Chez les prisonniers, cette même distinction existe, à ceci près que les officiers ne décident de rien mais bénéficient de privilèges dus à leur grade.

Le film montre ainsi que le groupe des prisonniers se définit d’abord par la réduction de ses libertés. Bien-sûr celle de pouvoir franchir les limites du Stalag ou l’impossibilité de pouvoir échanger avec l’extérieur sans la validation de ceux chargés de les surveiller. Mais à l’intérieur de celui-ci, ce sont aussi les contraintes de circulation à certains moments de la journée, le tout rythmé par les sirènes des gardiens, l’interdiction de certaines activités ou au contraire l’obligation de produire pour ceux que représentent les gardiens du camp.

À plus d’un titre, certains pourraient y reconnaître le monde de l’usine, surtout celui de l’avant-guerre. En effet, quelques soient les compétences des individus, ils sont tous logés à la même enseigne. Si les officiers ont des privilèges, ils sont astreints aux mêmes privations de liberté que les autres. En un sens, les compétences individuelles de chaque prisonnier sont complètement ignorées par le système qui ne demande d’eux que de se soumettre en admettant la limitation de leur liberté et à ne pas faire valoir leurs talents spécifiques.

Un groupe est une somme d’individus

Si le point-de vue du film se limitait à celui des gardiens, toute forme d’individualisme apparaitrait comme une remise en cause de l’ordre établi. Et donc une rupture dans le projet assigné aux habitants du camp. Or le film s’attache au contraire à montrer que ce groupe voulu uniforme et soumis est constitué d’individus ayant soif de liberté et ayant des talents leur étant propres.

L'autorité des gardiens passe par la soumission des individus en veillant à ce qu’ils ne puissent constituer un groupe solidaire. C'est pourquoi ils isolent les récalcitrants comme le capitaine Virgil Hilts alias « le roi du frigo » qui ne cesse de vouloir s’évader. Les gardiens nazis l’identifient comme un individualiste qui nuit au confort relatif du groupe et de fait à la quiétude du camp. Le début du film montre de ce point de vue que les individus ont des aspirations qui peuvent être communes, recouvrer la liberté, mais des motivations et des objectifs différents. En isolant ceux qui mettent en œuvre leur projet d’évasion individuelle, les gardiens maintiennent donc le groupe dans une logique de division dont le seul point commun pouvant souder le groupe est la soumission aux ordres. Du point de vue du management, cela induit un renoncement des individus à leurs envies propres ainsi qu’à l’usage de leurs talents pour satisfaire un projet collectif imposé par ceux leur ôtant et la liberté et l’expression de leur talent.

Faire des individus un groupe pour un projet commun

Une fois les talents de chaque prisonnier identifiés dans le film, celui qui sait creuser, celui qui sait faire des faux papiers ou celui qui analyse les moyens d’évacuer la terre de tunnels creusés, Sturges s’attarde alors sur les talents de manager des officiers qui réussissent à faire des aspirations communes à chaque prisonnier un objectif à réaliser en commun : s’évader du camp.

Au contraire de ce que recherche les gardiens du Stalag, c’est l’addition de talents que les officiers prisonniers veulent obtenir pour atteindre l’objectif. Cela signifie de faire revenir des individus dans une logique collective. Au « roi du frigo », il s’agit de lui faire accepter que l’évasion organisée en groupe aura plus de chances d’aboutir que toutes celles qu’il a cru réussir avant de se faire reprendre à chaque fois. Pour tous, c’est faire accepter des compromis, des collaborations inhabituelles pour viser un succès commun répondant aux aspirations des individus.

Mais surtout, les officiers doivent accepter de ne pas être ceux qui savent et écouter l’expertise de ceux agissant pour que le projet aboutisse. En terme managérial, le N+1 peut se trouver à obéir au N-2 car lui à la connaissance. Les organisateurs de l’évasion se comportent donc à la fois en directeurs de projet, en promoteur d’alliance management mais également en manager devant gérer les egos de tous tout en ne nuisant jamais au bon déroulé du projet.

La souplesse libérale face à la rigidité totalitaire

Ce que le film va alors développer est que la suppression des libertés n’empêche pas en soi la fin de l’entreprise même si elle la complique. Aussi, les talents individuels seuls ne restent que théoriques. Additionnés et mis au service d’un projet collectif, ils ne font pas que se conjuguer, ils créent des solidarités et des compréhensions des enjeux de l’autre. Ainsi les tunneliers savent creuser et étayer leur ouvrage mais ils ne savent pas comment récupérer les matériaux dont ils ont besoin, comment évacuer la terre qu’ils creusent ou créer des moyens de se mouvoir en sécurité à l’intérieur du tunnel clandestin. Et celui qui sait où se procurer des étais ne servirait strictement à rien si ses compétences n’étaient pas mises à disposition de ceux en ayant besoin ! Le film montre ainsi l’enthousiasme communicatif chez tous les protagonistes à l’idée que le projet d’évasion réussisse.

Les prisonniers se trouvent donc dans une situation d’employés d’une entreprise dont l’activité est empêchée ou contrariée par des normes et restrictions administratives et dont seules leurs capacités à contourner et à jouer avec les règles leur permettent d’arriver à la mise en œuvre du projet. Cette débrouille passe donc par l’utilisation de matériaux de substitution (une pomme de terre pour faire un tampon), d’une logistique surveillant les interventions des autorités, d’une vigilance vis-à-vis de ceux pouvant nuire au succès du dispositif.

L’utilisation des talents malgré les contraintes dans un objectif enthousiasmant entraîne inéluctablement des interactions humaines aboutissant à la sensation de faire partie d’un groupe à préserver et à protéger. Le mode d’action dans le Stalag induit une forte discrétion. Et de fait, cela peut se produire également dans une entreprise devant sinon agir dans l’illégalité du moins en ne claironnant pas sur les toits les modalités mises en œuvre pour réussir à contourner les tracasseries administratives ! Cette discrétion implique donc une vigilance à l’égard de personnes dont il pourrait être à craindre qu’elles ne soient des infiltrés. Dans le cadre de l’entreprise, la sanction peut être évidemment financière et/ou carcérale. Dans le cadre du film, les informations d’un traître peuvent aboutir non seulement à la fin de l’entreprise d’évasion mais également à l’élimination des protagonistes.

De l’absence de concurrence dans les régimes totalitaires

Il y a donc trois territoires dans le film : la zone de production – le Stalag ; la zone de distribution – le Reich ; la zone de consommation – les terres libres. Or si les prisonniers maîtrisent la première malgré les contraintes qui s’imposent à eux et savent qu’une fois dans la troisième, ils seront totalement évadés, ils ne font qu’envisager comment évoluer dans la deuxième zone qui n’est plus celle des contraintes de production du projet mais correspond dans le monde économique à ce qui pourrait ressembler au marché dans lequel les évadés doivent se mêler pour atteindre leur cible.

Paradoxalement, dans une activité au sein d’une économie de marché donc concurrentielle comme aux USA, il y a deux types de produits. Ceux légalement produits et conformes et qui pour atteindre leurs cibles doivent se démarquer pour être identifiés facilement, quitte à se montrer au-delà du raisonnable. Et ceux produits illégalement et qui doivent passer sous les radars d’une administration cherchant à les éliminer. Dans le cas de La grande évasion, les évadés ne sont pas libres et doivent donc à tout prix se faire discret, se mêler aux autres produits, les habitants, pour ne pas être identifiés comme frauduleux. L’absence de concurrence dans un régime économique non libéral crée une uniformité des produits, tant dans l’aspect que dans les qualités intrinsèques. Pas de concurrence, donc pas de marques en compétition les unes contre les autres.

Ce qui fait la différence entre la vie dans le camp et la période transitoire vers les terres libres, c’est que les évadés évoluent dans un territoire dont ils ne maîtrisent aucun paramètre extérieur autre que ceux qu’ils ont imaginés et auxquels ils se sont préparés. Ils ont donc spéculé sur une évasion massive mais pour laquelle, une fois dehors, le groupe deviendrait un handicap car trop vite repérable. De fait est-il préféré de retourner à l’éparpillement des individus où chacun d’entre eux joue sa partition en solo ou presque. L’intelligence collective dans le camp  disparaît pour des projets individualistes face à un adversaire dont chaque élément connaît le territoire, le contrôle et maîtrise les différentes voies empruntées par les évadés. Cette variété de canaux de diffusion crée autant de signaux différents qu’un régime totalitaire et liberticide est capable d’identifier pour agir et intercepter les fuyards, aussi bien camouflés soient-ils.

La grande évasion ou la parabole du mur de Berlin ?

Le sort des différents évadés est pour la plupart loin d’être celui qu’ils avaient envisagé. Beaucoup sont repris, d’autres sont exécutés. Du point de vue des spectateurs, cela peut apparaître particulièrement contraire à ce que le cinéma hollywoodien avait habitué ses spectateurs : un happy end. Il est ainsi particulièrement éprouvant de voir « le roi du frigo » ne pas réussir à franchir la frontière de barbelés à moto dans une des scènes les plus célèbres du film voire du cinéma. Pourtant, certains réussissent à s’évader, malgré les difficultés. Ainsi, le faussaire interprété par Donald Pleasence s’en sort, aidé par un autre détenu, et bien qu’ayant perdu largement la vue. Ces quelques succès ne sont pas anodins et pas seulement faits pour satisfaire les spectateurs. En effet, la morale du film est justement dans la valorisation d’un système libéral face aux régimes totalitaires. Le génie du libéralisme est de pouvoir agréger les talents pour mener à bien un projet qu’un régime totalitaire peut certes contrecarrer mais jamais totalement empêcher quand la soif de liberté amène les individus à ne plus craindre les forces liberticides.

Or le film date de 1963. S’il évoque bien sûr le régime nazi, il se regarde au présent des spectateurs. Et ceux-ci ne peuvent pas manquer de faire un parallèle avec une situation leur étant familière puisque en 1961, l’URSS faisait construire le mur de Berlin pour mettre fin à la fuite des Allemands de l’Est vers l’Ouest. Et que cherchaient ces Allemands de l’Est ? La liberté, celle de se déplacer comme celle d’agir, de penser et de consommer.

La grande évasion est donc un des plus grands films de guerre mais il est aussi un des plus intelligents films de propagande pour défendre le modèle libéral et capitaliste défendu en Occident et particulièrement aux USA.

À très bientôt

Lionel Lacour

 

 

 

 

 

 

mercredi 14 avril 2021

"Les Vikings" : manager un groupe, projet collectif ou ambition personnelle?

Bonjour à tous,

En 1958, Richard Fleischer réalise Les Vikings, un film d’aventure époustouflant plongeant dans l’histoire européenne et ses mythes. Il réunit Kirk Douglas et Tony Curtis, deux ans avant leurs retrouvailles dans Spartacus de Stanley Kubrick. Produit entre autres par la Bryna, la société de production de Kirk Douglas (mais non mentionnée au générique), Les Vikings racontent une histoire d’amour autant qu’une histoire de conquête. Mais c’est surtout la question du leadership qui va se poser tout au long du récit.

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Un peuple, trois leaders ?

Au début du film, le leader incontesté est le chef est le Roi Ragnar (Ernest Borgnine). Il est celui qui guide les expéditions de ses Vikings au-delà des fjords jusqu’en Angleterre. Si son fils Einar (Kirk Douglas) est impétueux et prompt à vouloir devenir le chef, il lui reste soumis et obéit à ses ordres. Mais quand Ragnar meurt, il devient le chef de son clan de manière héréditaire, même s’il lui faut s’imposer aux différents hommes qui redoutent justement son côté spontané et personnel. Enfin, Erik (Tony Curtis), est un esclave qui va réussir à se hisser à la hauteur d’Einar en termes d’autorité et de commandement, jusqu’à devoir évidemment s’affronter un jour.

Le concurrent contre qui s’unir

L’objectif présenté dans le film est Morgane (Janet Leigh). Aux mains d’Aella, le roi anglais (Franck Thring), celle-ci est kidnappée par Einar puis libérée par Erik et finalement rendue à Aella. Or celui-ci amputé Erik bien que la lui ayant ramenée et tue Ragnar. Erik décide alors de s’allier à Einar pour récupérer Morgane. Or Einar la désire aussi. Ainsi, l’objectif commun est de mettre en sourdine les différends qui séparent Einar et Erik.

Des ressources humaines mobilisées, une dyarchie efficace

Les deux leaders ont manifestement un enjeu personnel dans leur projet. Et celui-ci mobilise des combattants qui n’ont absolument pas cet enjeu. Comme dans une entreprise, les dirigeants sont motivés par un objectif personnel : l’argent, la réussite sociale, l’image de soi. Or tout ceci ne suffit pas à motiver les employés de l’entreprise. Aussi, Erik et Einar vont jouer sur ce qui fédère le clan. Venger Ragnar, leur roi, ciment de cette société viking tué par l’Anglais. Cet enjeu est également commun pour Einar – Ragnar est son père – et pour Erik, qui a livré Ragnar et n’en a eu comme récompense d’avoir la main tranchée par Aella.

Mais ce qui fait que les combattants vont suivre leurs leaders, c’est qu’ils leur reconnaissent des compétences. Einar est un chef de guerre hors pair et Erik détient le secret pour se déplacer par brouillard jusqu’aux rives de l’Angleterre. Et il sait surtout où se trouve le château d’Aella.

Une stratégie qui s’appuie sur les qualités des ressources humaines

Quand les troupes vikings débarquent sur les rives du château emprisonnant la belle Morgane, tourné en Bretagne au château de Fort la Latte, ceux-ci déploient leur savoir-faire. Fleischer filme cela comme si chaque geste était industrialisé et où le geste de chaque Viking était automatisé pour pouvoir transporter le bélier géant qui permettrait d’enfoncer les portes monumentales d’accès au château. De la même manière, les vikings s’équipent et se positionnent de manière semblable afin de faire le siège du roi anglais. Seuls les deux chefs sont extraits de cet ensemble où chaque soldat paraît interchangeable. Quand Erik commande, une rangée de Vikings se relève et tire une salve de flèche puis se baisse en se protégeant de leurs boucliers. Et ainsi de suite. Erik montre une qualité de chef que rien ne laissait supposer a priori, lui ancien esclave. Mais il a su mener à bon port les drakkars, ce qui lui accorde toute crédibilité. De son côté, Einar est un leader qui brille par ses caractéristiques individuelles. Il est moins un organisateur qu’un pionnier. Il improvise pour agir, tout en étant en concertation avec les différentes actions de ses hommes. C’est lui qui permet de faire baisser le pont levis et de pénétrer dans la barbacane ave le bélier. Une fois fait, les qualités des Vikings s’expriment face à leurs ennemis qu’ils trucident allègrement. Quant aux deux leaders, l’objectif est à portée de leur main. Erik se charge d’éliminer Aella, Einar de libérer Morgane du donjon.

La fin du mode projet, retour à la normale ?

Une fois les objectifs atteints, vengeance collective du roi par la mort d’Aella, libération de Morgane pour les deux leaders, les Vikings se retrouvent désormais avec deux chefs, dont le scénario révèle qu’ils ne sont jamais que les deux faces d’une même pièce. Ce que montre le film, c’est qu’Einar a pensé d’abord à son intérêt personnel quand Erik s’est occupé de l’intérêt collectif en éliminant le roi anglais, qui détenait certes la femme qu’il aime mais qui était celui qui avait tué sauvagement Ragnar. Tué Aella était la clé pour atteindre les deux objectifs du projet. Erik a donc exécuté la mission pour se retrouver face à celui qui devient désormais son adversaire. Paradoxalement, le scénario va affaiblir Einar en le rendant, le temps d’un instant, moins égoïste. Ce dont profite Erik pour le tuer et donc devenir l’unique chef. Cette mort est une mort symbolique, comme celle d’un leader qui aurait bien fait son travail, mais dont l’intérêt personnel ne peut être une qualité suffisante pour mener un groupe. La fin du film est de ce point de vue édifiante. Par une cérémonie grandiose et spectaculaire, c’est tout le peuple viking qui rend hommage à Einar en brûlant le drakkar mortuaire où se trouve la dépouille de celui qui fut leur chef, sous les yeux d’Erik, leur nouveau roi.

 

Il y a donc continuité du clan, comme il y a continuité d’une entreprise, une fois le projet fini. Et comme dans une entreprise, certains leaders peuvent être promus ou confirmés, et d’autres remerciés mais ne plus pouvoir continuer de diriger le groupe, sans que cela ne remette en cause leurs qualités – d’où l’hommage rendu à Einar – mais qui ne suffisent pas pour autant à mener les hommes dans la cohésion. Au-delà de la mort d’Einar, Les Vikings illustrent parfaitement que l’ambition personnelle n’est pas en soi un problème dans la direction d’un groupe ou d’une entreprise. Mais elle peut mener à la fin de ce groupe si elle est la seule motivation. En guidant les Vikings vers la victoire, Erik leur a permis de réussir le projet collectif tout en atteignant son projet personnel. Son autorité s’est imposée quand celle d’Einar était remise en cause. Erik est donc un manager moderne !

À très bientôt

Lionel Lacour

mercredi 24 mars 2021

La prise de décision en entreprise en 4 points: ce que nous dit « Douze hommes en colère »

Bonjour à tous,

En 1954, Reginald Rose écrit une pièce de théâtre que Sidney Lumet adaptera au cinéma en 1957 sous le même titre, Douze hommes en colère, désigné par l’American Film Institute  comme le meilleur film de procès. Il met en scène le juré n°8, M. Davis (immense Henry Fonda) qui est le seul à voter la non culpabilité d’un homme accusé de parricide lors du délibéré préliminaire du jury. Pour le spectateur, l’enjeu du film est évident. Arrivera-t-il à persuader les autres à voter comme lui et à prendre la décision qui lui semble la bonne ? Et si oui, comment ? C’est alors ce comment qu’il convient de regarder et de voir sa transposition à l’entreprise.



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1. Prendre le temps de la réflexion

Alors que tout semble accuser l’homme jugé, Davis vote contre sa culpabilité et contredit l’unanimité des onze autres jurés. La question lui est alors posée : « Le croyez-vous innocent ? » Il répond : « Je ne sais pas. »

Ainsi, à l’évidence manifeste d’une situation, un homme prend une décision à contresens d’un groupe, acceptant d’être sous le regard incrédule de onze personnes dont il ignore tout. Or il aurait été plus facile d’accepter de se ranger à la décision collective puisque sa responsabilité dans la condamnation à mort aurait été diluée avec celle des onze autres.

En votant contre la culpabilité, nous assistons à un blocage d’une prise de décision. D’ailleurs, on lui demande ce qu’il va se passer désormais. Et Davis réponds : « J’imagine que nous allons discuter. »

Cette phrase anodine est pourtant très importante car elle pousse des individus à qui des faits ont été exposés par le procureur ou l’avocat sans qu’ils aient pu intervenir et poser des questions. Davis demande alors de ne pas suivre une logique guidée par d’autres que ceux qui décident mais de la confronter à l’expérience et à leur raison.

De fait, le juré n°8 se comporte comme un chef d’entreprise face à un commercial lui vantant les mérites d’un produit, d’une machine ou d’un service. Ceux-ci sont peut-être en effet très bons pour l’entreprise. D’ailleurs le discours univoque du commercial est normalement convainquant. Mais c’est au patron d’évaluer leur nécessité réelle pour l’entreprise.

2.     2. Apporter des éléments comparatifs

N°8 va apporter alors les éléments de comparaison pour que la décision soit prise non pas sous le coup de l’émotion mais sous l’angle de la raison. En effet, comme le commercial joue avec les sentiments de ses prospects en les faisant rêver d’améliorer les performances et/ou la rentabilité de l’entreprise, minimisant parfois les contreparties plus négatives, les magistrats ou avocats doivent émouvoir les jurés pour les amener à négliger certains faits nuisant à la thèse défendue.

Ainsi, Davis va montrer que l’argument du procureur faisant du couteau ayant servi au crime une preuve irréfutable de la culpabilité de l’accusé ne tenait pas. En effet, le manche du couteau serait unique. Or n°8 dépose sur la table un autre couteau, acheté le jour même, tout aussi semblable que celui en possession de l’accusé.

Sans lever la voix, n°8 crée donc une interférence dans le discours émotionnel de ceux qui devaient convaincre le groupe. Il ramène à la raison certains. Mais son argument n’est pas une preuve de l’innocence de l’accusé. Mais une preuve de l’invalidité du discours du procureur qui jouait sur le sensationnel pour convaincre. N°8 a réagi comme un client démontrant que le produit qu’on essaie de lui vendre n’est pas si exclusif sans pour autant démontrer qu’il n’est pas efficace.

3.    

3. Créer le débat

En ayant démontré que le vote avait pu être suggéré par le procureur par l’utilisation d’un élément de langage non conforme à la réalité, n°8 permet alors une relecture de chacun des arguments donné par l’accusation confronté au réel que connaissent les jurés.

Ainsi certains vont se servir de leur expérience personnelle pour comprendre que le bruit du métro a couvert les mots prononcés par l’accusé et n’ont pu être entendus par un des témoins. D’autres font part de leur expertise dans la manipulation du couteau pour tuer et identifie que le tueur n’a pas tenu le couteau comme un spécialiste. Or l’accusé est identifié comme étant un manieur de couteau.

Hormis les éléments factuels, le débat permet également de montrer le rôle psychologique des jurés dans leur choix. Les préjugés racistes ont ainsi joué dans le vote de la culpabilité. Or cet élément n’est pas dû à l’argumentaire du procureur et n’est pas sensible à la raison objective apportée par les jurés. De même, le plus favorable à la condamnation à mort projetait dans l’accusé le conflit personnel qu’il avait avec son propre fils.

4.     4. Associer tout le monde à la décision

Parce que Douze hommes en colère se passe au sein d’un jury, la décision se passe par le vote. L’analogie avec le fonctionnement de l’entreprise pourrait ne pas être aisée. Cependant, le processus narratif n’est là que pour créer une dramaturgie au film. Le résultat de chaque vote n’est en soi pas très important tant le changement de position de chacun des jurés apparaît évident au fur et à mesure que les arguments de la culpabilité sont démontés rationnellement.

Ce qui est cependant remarquable, c’est de voir que Davis se comporte initialement comme Dal Carnegie le suggère dans son célèbre ouvrage de développement personnel How to Win Friends and Influence People (traduit par Comment se faire des amis) et publié en 1936. Comme l’indique plus précisément le titre original, Carnegie affirmait que la clé de la communication est d’écouter les gens, y compris et peut-être surtout ceux qui ne sont pas d’accord avec vous, d’aller d’abord dans leur sens. En créant un point d’accord, la contre-argumentation devient plus aisée.

Ce que montre ainsi Carnegie, c’est que la décision est alors partagée par les deux partis puisque les points de chacun d’entre eux ont été pris en compte et que la raison est venue ensuite valider la décision finale, acceptée de tous. Si Davis avait justifié son vote par « l’accusé est innocent », il aurait braqué les autres jurés. En disant qu’il ne savait pas s’il était coupable, il crée l’envie chez les autres de le convaincre. Donc de révéler les éléments discutables, aux sens propre et figuré, de l’accusation. Parce que n°8 a permis le débat sans crisper ou remettre en cause personnellement les autres jurés, il en a permis aussi la conclusion partagée par tous. Et donc son acceptation sans que ceux qui avaient voté « coupable » initialement se sentent ridiculisés. Au contraire, cette décision collective leur permet de s’impliquer dans le verdict qui épargne la vie d’un homme. La comparaison avec le fonctionnement de l’entreprise est-elle à ce point nécessaire ?

 

Ainsi, dans cette seule phrase « J’imagine que nous allons discuter », Davis a réussi à faire ce que n’importe quel dirigeant doit faire pour prendre une décision pour conduire son entreprise. Il élimine les éléments émotionnels, favorables comme défavorables. Il valide les faits à l’aune du contexte de son entreprise et en fonction des expertises de ses collaborateurs. Il se libère des comportements reposant sur des préjugés ou des affects personnels pouvant influer négativement sur la manière de conduire l’entreprise ou un projet. Mais surtout, la décision, partagée et acceptée par tous S’il y a échec, il sera collectif. Inversement, le succès sera celui de tous ceux qui y auront contribué.

À très bientôt

Lionel Lacour


lundi 15 mars 2021

« Le maître de guerre » : un manager nommé Higway


Bonjour à tous,

Les films de guerre sont souvent très intéressant pour voir comment le management de groupe s'organise autour d'un chef, officier ou sous-officier. En 1987, Clint Eastwood réalisait Le maître de guerre, film jugé par certains comme trop pro belliciste et bien trop reaganien. Ce point peut être largement remis en cause, mais l’intérêt du film repose sur la relation qu’entretient le sergent Highway avec ses hommes. Or si le film fonctionne, c’est bien parce que beaucoup de ce qui est montré est en relation étroite avec des pratiques de management que tout le monde a pu connaître dans les entreprises.



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Le leadership

À partir du moment où le sergent Highway (Clint Eastwood) arrive en fonction, le cinéaste le caractérise comme un personnage ayant de l’expérience – il a combattu en Corée et au Vietnam – dont la valeur et la bravoure ont été largement reconnues au point d’avoir les plus hautes distinctions militaires des USA. Mais Highway est aussi un impulsif, bagarreur et peu respectueux des officiers qu’il estime incompétent.

Cette tête brûlée aime pourtant l’armée qui lui a permis de s’épanouir et dans laquelle il s’est fait des amis autant que des ennemis. C’est fort de cette envie de servir cette institution, de ses compétences et de son expérience que la mission lui a été donnée de diriger un régiment de reconnaissance au comportement très peu martial. Bien sûr, le cœur du film repose sur cette opposition : un groupe sans autorité, sans dynamique, sans cohésion face à un sergent devant réintroduire tout cela.

La première prise de contact est alors cocasse puisqu’il s’agit d’une confrontation entre deux autorités : celle légale et hiérarchique du Sergent face à celle du nombre constitué par le commando. Et si ce qui ressort est évidemment caricatural s’appuie pourtant sur des principes forts de management. Le chef, Highway, impose le silence – il jette la radio que s’obstinent à rallumer les soldats sous ses ordres. Ensuite il se présente dans son positionnement hiérarchique. Il s’adresse à tous en général en soulignant que sa légitimité n’est pas seulement due à son grade mais aussi à son expérience. Il interpelle chaque soldat ayant manifesté une quelconque opposition et les faisant acquiescer à ses propos et ses décisions. Enfin, il donne un objectif à son groupe : en faire des marines avec un échéancier immédiat.

Si la séquence est évidemment marquée du sceau de l’humour et de la brutalité militaire, la prise en main d’un groupe par Highway s’appuie bien sur l’affirmation d’un leader non issu du dit groupe mais imposé au groupe.

Établir des règles

Dès sa prise de contact, le sergent fixe des règles nouvelles pour ses soldats. Celles-ci reposent d’abord sur l’uniformité. Ainsi, les soldats doivent se présentés ensemble à la même heure dans la même tenue.

 

Dans une séquence très drôle, chaque soldat fait face à Highway à l’heure dite mais aucun n’est habillé de la même manière. Le sergent veut alors les uniformiser en les mettant torses nus. Il inspecte également la coupe de cheveux, les bijoux et autres objets portés par les soldats. Tous doivent avoir la coupe réglementaire ainsi que ne porter que ce qui est autorisé et nécessaire pour le combat. C’est ainsi qu’il casse les lunettes de soleil d’un membre du commando car « non biodégradable ».

En établissant ces règles, Highway renforce son autorité sur le groupe et le fédère. Et il ne s’agit pas seulement de s’habiller de manière semblable mais comme leur sergent. Au risque de se retrouver à nouveau torse-nu !

Si cela peut encore une fois paraître caricatural, la transposition dans les situations « civiles » est pourtant tout à fait faisable. L’uniformité vestimentaire se fait de manière naturelle dans les entreprises. Le costume cravate est porté dans les milieux financiers quand des tenues jeans t-shirts sont la règle dans les start-up ou entreprises de communication.

 

Le sergent enlève toute forme d’individualisme de ses soldats en les uniformisant d’abord, en les débaptisant ensuite, les désignant par des surnoms en fonction de leur physique, leur appartenance ethnique ou leur attitude. Méthode et surnoms qui seraient sûrement conspués aujourd’hui. Pourtant qui n’a pas connu au sein d’une entreprise des collègues désignés par leur surnom ? Parfois utilisés par eux seulement au sein de l’entreprise.

Les règles c’est aussi d’être présent. De respecter l’autorité. D’obéir à celui dont on dépend. Et l’ensemble crée la cohésion d’équipe autour d’un leader qui semble ne faire rien pour se faire aimer mais qui fixe le cap et n’en déroge pas.

Créer une solidarité du groupe

Une fois le leadership fixé et les règles établies, Eastwood peut alors développer les méthodes de management de son sergent. Car si les soldats lui doivent respect, lui aussi est soumis à une hiérarchie. Lui aussi doit obéir.

Si l’unité de son commando de reconnaissance passe  par le respect du chef gagné comme dit précédemment par la définition d’un cadre clair et rigide à l’intérieur de ce cadre, Eastwood montre un sergent sachant faire preuve d’humanité. Qu’un soldat vienne à manquer dans ses rangs parce qu’il doit travailler en plus de son service pour subvenir aux besoins de sa famille. Highway l’aide financièrement. Qu’un autre le défie physiquement et remette en cause son autorité, Highway le démolit devant les autres mais ne le dénonce pas à ses supérieurs. Qu’un de ses hommes faillisse à un entraînement et se fasse sanctionner par le commandant, et il vient non pas lui enlever la punition qui lui a été réservée mais lui donner du courage tout en le rendant fier de faire partie du groupe de reconnaissance.

Maître de son groupe, le sergent leur montre pourquoi il est le chef de ces soldats : il les protège. Nous sommes ici clairement dans une logique de management paternaliste visant à créer une solidarité de groupe au sein d’un ensemble.

Donner l’exemple

Le discours d’Eastwood n’est évidemment pas progressiste au sens du management actuel. Et certains pourraient aujourd’hui remettre en cause la brutalité de ses méthodes. Pourtant, le sergent Highway est un manager moderne au sens où il ne se cache pas.

Au cours des séances d’entraînement, le sergent court avec ses soldats qui, fougueux, veulent le mettre en défaut. Lui ne se laisse pas emporter par l’enthousiasme déraisonnable de ses hommes, continue à courir à son train puis dépasse ses soldats qui s’étaient arrêtés, exténués. Highway a donc adopté une méthode non violente reposant sur l’expérience personnelle de ses hommes plutôt que par la tentative d’un conseil oral illusoire. Les faits lui ont donné raison.

Au cours d’un autre entraînement, il tire sur ses hommes à balles réelles pour qu’ils identifient le bruit des armes de leurs ennemis. Cela se fait par surprise, au risque de les blesser. Mais il les soumet à un exemple concret de risque qu’ils pourraient rencontrer dans le cas d’une vraie guerre.

Lors d’un entraînement faisant s’affronter plusieurs unités, Highway se retrouve en tête-à-tête face à son commandant plus jeune que lui. Si pour le film il ne perd pas le combat, le plus important est surtout qu’il ne se dérobe pas à représenter son unité en le combattant.

Construire un lien avec son équipe : la devise

En fixant des règles simples mais claires, en définissant un objectif, en renforçant l’identité d’un groupe et la solidarité interne, Highway a donc créé une unité qui le respecte et sur laquelle il peut désormais s’appuyer.

Le film démontre d’ailleurs l’efficacité d’un management qui repose aussi sur des principes résumés en devise. Dès le premier jour de prise en main, Highway est venu réveiller ses hommes une heure plus tôt qu’annoncé la veille, leur rappelant que leur métier était soldat, pas fonctionnaire. Et qu’un soldat devait « s’adapter, improviser et dominer ».

C’est autour de cette devise que la relation entre Highway et ses soldats va se construire, participer à la cohésion du groupe et permettre l’accomplissement des missions leur étant confiées. Ainsi, c’est en s’adaptant et improvisant qu’un des soldats va découvrir quel T-shirt Highway portera le lendemain afin de ne plus courir torse nu pendant l’entraînement. C’est en improvisant, donc en ne respectant pas les règles qu’ils vont l’emporter au cours d’une manœuvre militaire, dominant l’autre commando.

Et c’est parce que cette relation s’est construite sur le principe du cadre défini dans lequel la liberté d’agir pour le bien du groupe et pour sa réussite que les soldats autrefois indisciplinés refusent de dénoncer Highway d’avoir utilisé des munitions réelles et le protègeront à leur tour quand ils le retrouveront dans une cellule de dégrisement.

Un management efficace

Le film est un film de guerre et de divertissement et propose un discours de direction d’équipe particulièrement rugueux, où la bienveillance peut parfois sembler manquer.

Pourtant, le film se conclut sur une vraie intervention armée pendant l’intervention en 1983 sur l’île de Grenade. Et au cours de l’intervention du commando de Highway, les soldats ont dû s’adapter à une situation qui était différente de celle prévue. Ils ont improvisés en attaquant quand ils ne devaient que repérer pour finalement libérer des prisonniers et gagner la bataille, le tout sous le regard d’un sergent plus superviseur que réel acteur, laissant ses hommes agir  et faire des choix, veillant à la sécurité du groupe et pour le bien de la mission.


En regardant donc plus attentivement le film et en enlevant le folklore militaire et viril de tout long-métrage de guerre, il s’avère qu’il s’agit bien d’une proposition de management d’équipe par un leader à la fois comme personne ressource, référent d’autorité et protecteur du groupe autour d’un cadre clair de fonctionnement. Il a préparé son équipe à affronter des obstacles avec des outils précis tout en leur donnant une autonomie d’action leur permettant d’agir quand un obstacle inconnu se présentait : « S’adapter, improviser, dominer »