jeudi 7 septembre 2017

"La journée de la jupe": le diagnostic avant les drames

Bonjour à tous

En 2009, Arte diffusait La journée de la jupe avant sa sortie en salles. Réalisé par Jean-Paul Lilienfeld et avec Isabelle Adjani dans le rôle de Madame Bergerac, professeur de français d'un collège de banlieue, le film avait été accueilli plutôt positivement par les médias sans pour autant pointer forcément du doigt ce que ce film révélait. Le revoir 8 ans après est assez troublant car il porte en lui tous les éléments de l'actualité depuis 2015.

Le recul de l'autorité des enseignants
Le film plonge rapidement dans son sujet: une professeur de banlieue avec une population immigrée majoritaire se fait malmener par les élèves, garçons comme filles. Elle se fait insulter, intimider, humilier mais elle essaie tout de même de
rétablir l'ordre. Ou tout du moins ce qui lui est possible de rétablir.
D'autres séquences dans le film démontre que si elle ne peut se faire respecter, mot très important dans le film, c'est moins du fait de son incompétence pédagogique ou de ses capacités à se faire obéir que par le fait que sa hiérarchie dans son ensemble est incapable d'imposer une autorité. En cela, c'est le proviseur de l'établissement qui en est le témoin. D'abord en expliquant qu'elle est psycho-rigide en s'obstinant à porter des jupes alors qu'elle est en banlieue, sous-entendant de fait que les réactions sexistes à son encontre sont légitimes, ou au moins compréhensibles. Ensuite en témoignant de sa situation intenable en tant que chef d'établissement à sanctionner voire à faire intervenir la police dans son établissement car il serait mal noté par son autorité tutélaire et parce que cela donnerait une mauvaise image du collège.
Ce recul de l'autorité est nié par beaucoup des collègues de Madame Bergerac. Le film analysera au fur et à mesure ce déni. Mais Madame Bergerac trouvera de manière fortuite un moyen, le temps de quelques heures, d'imposer son autorité: un revolver tombé du sac d'un élève. Cette arme symbolise la menace de la sanction immédiate pour des élèves récalcitrants. Elle n'empêche pas les provocateurs de perturber les propos de l'enseignante. Mais elle a pour effet de les faire taire, ce qu'auparavant, l'absence de sanction interdisait.

La délinquance hors et dans le collège
Le film s'attache d'abord à ce que pudiquement les médias appellent incivilités: insultes, blagues irrespectueuses et sexistes, vis-à-vis des élèves comme des enseignants, menaces physiques... Mais rapidement, le spectateur voit intervenir dans le cours de la professeur une menace venant de l'extérieur du collège: le revolver.
À partir de ce moment, le film, sans sortir du collège, élargit le propos sur la délinquance en dehors de ses murs. Et on apprend dès lors que cette violence n'est pas seulement de la petite délinquance. Elle est aussi du trafic en tous genres, des menaces de mort sur les habitants ou sur les familles, des viols...
Là encore, l'équipe pédagogique et administrative du collège le sait. Mais n'intervient pas auprès de la police. Mais les élèves eux-mêmes sont impuissants et ne peuvent pas se faire protéger par la police au risque de représailles par les caïds des quartiers.
Cette violence s'exprime enfin sans impunité sur les enseignants en dehors du collège. Quand l'un d'eux se fait frapper par eux jusqu'à en porter des traces sur le visage, il affirme que c'est parce qu'il discutait avec eux et qu'ils ne se sont pas compris, que c'était un cri de colère qui s'exprimait...

Déni, compromission et relativisme de tout un système
Le brigadier chef Labouret interprété par Denis Podalydes ne comprend pas ce professeur d'espagnol qui préfère se faire casser la gueule sans rien dire plutôt que de porter plainte. Mais cette séquence intervient en réalité par une succession de dénis et de relativisme. En effet, quand Madame Bergerac se retrouve enfermée dans sa salle avec sa classe et qu'un coup de feu a retenti, et alors que la situation exacte dans cette salle est non définie à l'extérieur, au lieu de la défendre, le principal et quelques collègues viennent non pas la soutenir mais l'accabler. Elle est fragile psychologiquement et pédagogiquement, elle est islamophobe et raciste, elle ne sait pas parler aux élèves. Jamais il n'est mis en avant la responsabilité des élèves. Et encore moins celle des parents. Au contraire, ceux-ci sont interrogés par les journalistes mais ne dénoncent pas la violence de leurs propres enfants. Tous expriment l'idée que le quartier va bien et est tranquille. Tous sauf un commerçant asiatique qui témoigne des trafics et de la violence, tout en démontrant le déni de ceux qui venaient d'affirmer le contraire.
C'est aussi le témoignage de la mère de Mouss, le détenteur du pistolet et crapule avérée, qui entre dans le déni. Elle affirme qu'il est un bon garçon et donne un exemple de sa gentillesse aux policiers parce qu'il s'est bien comporté le matin.
C'est encore la copromission des enseignants dont un explique aux policiers du RAID que lui prend le temps d'expliquer que les affirmations des élèves supposées être issues du Coran sont fausses, Coran à la main. Fier de lui, il en profite pour accabler Madame Bergerac qui elle ose affirmer la laïcité de l'école et refuse toute discussion avec le Coran. Merveille de renversement de situation où c'est à l'enseignant de démonter ou de s'appuyer sur des arguments religieux pour pouvoir faire son cours.
C'est enfin le relativisme de la ministre de l'intérieur, présente dans le collège pour suivre l'opération menée par le RAID et qui, découvrant que la "prise d'otages" est menée par la professeur elle-même, s'insurge contre une de ses revendications: instaurer une journée par an durant laquelle les filles devraient porter la jupe. Sous un argument prétendument féministe fondé sur le combat des femmes pour pouvoir porter le pantalon, elle refuse de voir que ce droit est devenu dans certains quartiers une obligation. En cela, elle rejoint le principal qui trouvait que la liberté de son enseignante de porter une jupe tous les jours était une provocation. Comme si certaines libertés n'étaient pas acceptables dans toutes les parties du territoire français.

Islam et Islam
La journée de la jupe n'est pas un réquisitoire non plus contre l'Islam. Celui-ci n'est pas dénoncé en tant que tel? Pas plus que les musulmans. Jean-Paul Lilienfeld, qui a aussi écrit le scénario et les dialogues, s'attache à montrer que l'Islam a sa place en France mais pas dans l'enseignement. Il le fait de manière multiple. Quand Mme Bergerac dis des mots en arabes, une des élèves lui dit qu'elle ne savait pas que... mais sa professeur lui coupe la parole et lui dit "Je suis professeur de français". Ses origines n'interfèrent pas dans sa fonction. Le réalisateur donne dans cette réplique une des plus belles définitions de ce qu'est un enseignant dans un établissement laïque.
Car il y a forcément derrière une association d'idée entre "arabe" et "musulman". Et Mme Bergerac est assurément de culture musulmane comme le démontrera le film. Pourtant, elle va pendant tout le film démonter non l'Islam, mais le respect revendiqué par des élèves racailles soit-disant au nom d'un Islam qu'ils invoquent quand cela sert leurs affaires ou leurs provocations.
Par exemple quand un élève refuse d'ôter son bonnet soit disant pour des raisons religieuses.
Puis, dans une séquence très drôle opposant garçons et filles, Mme Bergerac démontre que les garçons ne respectent pas les filles mais qu'ils sont eux-mêmes non respectueux et surtout non respectables selon leurs propres prétendus principes. Et l'enseignante révèle à ce moment là chez ses élèves filles la réalité de leur détresse.


Huit ans après sa sortie, ce film est encore un choc, Car ce qui pouvait ressembler à un témoignage sincère et très juste, notamment dans la violence du vocabulaire employé par les élèves entre eux ou vis-à-vis des enseignants ou encore dans l'abandon par le ministère et les rectorats des enseignants des établissements de banlieue, prend une dimension nouvelle depuis les attentats de 2015. Les interviews des parents ou famille du film font cruellement penser à celles faites par les mêmes médias auprès des proches ou des familles des terroristes: "on ne comprend pas, un si bon garçon..." Cet aveuglement des autorités publiques vis-à-vis d'une violence perpétrée au nom ou sous la protection d'une prétendue religion musulmane, ce renoncement à protéger des populations des fameux "territoires perdus de la République", le film de Jean-Paul Lilienfeld l'avait dénoncé. Mais hélas le cinéma n'a jamais fait autre chose que de témoigner, parfois très tôt, de ce que la société était prête à donner d'elle-même. Les médias ont vu dans La journée de la jupe seulement la difficulté à enseigner dans un établissement sensible. Ils ne se sont pas attardés sur les causes pourtant explicites dans le film.

À très bientôt
Lionel Lacour

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