samedi 21 mars 2020

Deux paraboles du rôle de l'État - "Le train sifflera trois fois" vs "Rio Bravo"

 Bonjour à tous
En 1952, le film de Fred Zinnemann, High noon (Le train sifflera trois fois) est un succès populaire et critique. Porté par un Gary Cooper au sommet de sa gloire et par une jeune actrice blonde future princesse monégasque, ce western raconte l'histoire d'un shérif Will Kane (Gary Cooper) qui doit affronter des bandits devant arriver par le train dont celui qu'il avait envoyé en prison et qui revient se venger. Le temps de l'action correspond pratiquement à la durée du film pendant lequel Will Kane demande de l'aide à tous ses administrés qui tous la lui refusent. Même son épouse l'abandonne à son combat face à 4 individus.
Succès colossal donc et Gary Cooper s'inscrit un peu plus encore dans la légende des héros de l'Ouest.
Pourtant, certains trouvent se film absolument mauvais. Pas techniquement. Pas par le jeu de Cooper puisque ceux qui critiquent High noon font partie de ses amis. Ce que dénoncent Howard Hawks et John Wayne, deux Républicains comme Cooper, c'est ce que fait le shérif. Pour eux, le shérif doit protéger la population et ne doit pas demander à être protégé par elle. Si bien que quelques années plus tard, Hawks écrira une nouvelle (attribuée à Barbara Hawks McCampbell sa propre fille) partant pratiquement de la même base du film de Zinnemann. Un Shérif arrête un homme pour meurtre, l'emprisonne mais doit faire face aux hommes de son clan qui veulent le libérer. Mais Hawks écrit l'exact inverse de High noon qui se traduit par la réalisation de Rio Bravo en 1959. Le shérif refuse l'aide de tout le monde. Et au contraire de Grace Kelly, une belle blonde (Angie Dickinson) qu'il connaît à peine est prête à risquer sa vie pour le secourir. 

Bande Annonce High Noon
Ces deux films illustrent deux visions de l'État et de son rôle. Film scénarisé par Carl Foreman, bientôt blacklisté pendant le maccarthysme qui sévit à Hollywood, High noon peut proposer une interprétation courageuse. Le shérif est abandonné par la lâcheté de ses concitoyens et doit faire face à un comité qui veut l'abattre. Certains y ont vu un pamphlet anti chasse aux communistes qui sévissait dans les studios. Et au regard des pressions que la production indépendante a subies de la part du Comité des Activités Anti-américaines, nul doute que cette interprétation est tout à fait valide. Le départ du shérif avec sa femme de Hadleyville sans se retourner peut d'ailleurs s'assimiler aux départs des nombreux artistes ayant fui les USA prêts à les condamner et dont ils n'attendaient plus rien, que ce soit Chaplin, Losey et bien d'autres. High noon dénoncerait donc le maccarthysme. Mais la deuxième lecture est plus liée au sens général du film pouvant être lu hors contexte de cette chasse aux sorcières. En demandant de l'aide aux habitants de la ville, c'est une vision de l'administration politique qui est proposée. Le shérif ne renonce pas à son autorité mais en délègue une partie à ceux dont il a la charge. Or il s'agit d'un pouvoir de police. Un pouvoir de sécurité. Celui-là même qui revient à l'État. En demandant de l'aide à ceux qu'il est censé protéger, le shérif cède de son autorité et une part de sa légitimité d'exercer la sienne. Le pouvoir devient de fait moins vertical. Idéologiquement, le film se situe là aussi, au-delà de la parabole contre le maccarhysme, à gauche de l'échiquier politique. Appliqué aux Américains, High noon est assurément un film démocrate.
Bande Annonce Rio Bravo
John Wayne hurla quant à lui à la trahison en voyant ce film. Son anti-communisme était connu de tous et lui-même tourna dans des films maccarthystes comme Big Jim MacLaine d'Edward Ludwig, film lui aussi sorti en 1952. Il est donc probable que Wayne comprit le sens de la parabole et s'en offusqua. Mais Rio Bravo ne se présente pas comme un film maccarthyste. Pas de parabole favorable à une quelconque chasse aux sorcières. En revanche, Hawks trouve en Wayne l'exact inverse de Cooper en tant que shérif.  Si John T. Chance refuse l'aide qu'on lui apporte, c'est qu'il ne veut pas risquer la vie de ses administrés, dont certains sont ses amis. Sa fonction est de protéger et non d'être protégé ni même assisté. Aussi, Pat Wheeler qui fait du transport de matériel suggère d'assister Chance qui refuse. Mais Wheeler est tué. L'hôtelier est lui aussi invité à ne pas aider. La belle joueuse de cartes fait tout pour faciliter la vie du shérif mais, malgré sa ténacité, est rabrouée par Chance. Seul Colorado, l'homme de main de Wheeler, arrive à rejoindre le shérif et ses assistants, non sans avoir essuyé un refus initial. Hawks propose donc un film dans lequel l'autorité est verticale. La responsabilité revient à une autorité qui a été déléguée à un homme qui s'entoure d'adjoints mais qui refuse de mêler la population à ses ennuis inhérents à sa fonction. Politiquement, appliqué aux USA, Hawks ne trahit pas ses idées républicaines. Et John Wayne se retrouve pleinement dans ce Rio Bravo qui fut lui aussi un succès tant critique que public.
Le western est donc un genre dans lequel les idéologies politiques sont solubles. Genre privilégié et particulièrement prisé des Américains après la seconde guerre mondiale, il permettait de faire passer des idées et concepts politiques avec beaucoup plus de subtilité qu'un film ouvertement politique et idéologique. 
À très bientôt
Lionel Lacour

jeudi 10 octobre 2019

Lumière 2019 - "Les gens d'un bidonville", une Corée invisible

Bonjour à tous

Dans sa carte blanche, Bong Joon-ho a choisi le premier film de Bae Chang-ho Les gens d'un bidonville. Réalisé en 1982, ce film se plonge dans ce qu'était encore la Corée du Sud à l'heure où ce pays qui allait être désigné comme un des 4 dragons de l'Asie était encore dans une situation économique désastreuse, ne se remettant que lentement d'un conflit fratricide et d'une mise sous tutelle américaine totale.
Et c'est bien parce que ce film témoigne de ce que la Corée du Sud se refusait de montrer au monde, elle qui se donnait comme ambition de devenir un des ateliers du monde occidental avec Hong Kong ou Taiwan qu'il fut interdit de projection en dehors du pays jusqu'en 1988, quand le pays ne pouvait plus cacher grand chose en ayant ouvert son territoire au monde entier de par l'organisation des Jeux Olympiques d'été.
Histoires simples, personnages modestes, le cinéaste filme le quotidien d'un bidonville autour d'un mélodrame familial. Style dépouillé s'intéressant aux détails de chaque situation, Bae Chang-ho gagne ses galons de cinéaste majeur avec 17 films tournés depuis ce premier long-métrage, le dernier réalisé en 2004, il y a 15 ans déjà.

Le film sera présenté par la réalisatrice de Party girl et de C'est ça l'amour Claire Burger.

Samedi 19 octobre - 19h - Institut Lumière (salle 2)
Les gens d'un bidonville de Bae Chang-ho
Présenté par Claire Burger
Réservation: www.festival-lumiere.org

À très bientôt
Lionel Lacour

mardi 8 octobre 2019

Lumière 2019 - "Liberté, la nuit", un plein retour sur la question algérienne


Bonjour à tous

L'INA a restauré le film de Philippe Garrel Liberté, la nuit projeté en exclusivité pour le festival Lumière. C'est un film devenu rare abordant un sujet que le cinéma français a eu du mal a traité tant les plaies de la guerre d'Algérie ont du mal à se refermer.
Réalisé en 1983, le film de Philippe Garrel n'aborde pas le conflit comme pouvait le faire René Vautier dans Avoir 20 ans dans les Aurès. Il ne s'agit pas d'une chronique de guerre. Le point de vue est celui d'un couple dont l'amour s'éteint, ne partageant semble-t-il plus rien. Et pourtant, ils sont tous les deux de farouches partisans de l'indépendance algérienne, défenseurs du FLN.

Evidemment, le film doit se regarder selon le contexte de l'époque de sa sortie. Présenté à Cannes en mai 1984, la France connaît ses premiers soubresauts dans les quartiers. En 1981, le quartier de Minguettes s'enflamme et fait la Une des journaux télévisés. Le FN profite de cette flambée de violence et voit le discours de son leader davantage écouté et l'élection municipale anticipée de Dreux résonne comme un coup de tonnerre avec une liste FN au second tour! Jean-Marie Le Pen, député s'étant engagé dans la guerre d'Algérie et opposant féroce contre "le traître" de Gaulle réactive le débat autour de l'Algérie française. 1983 est aussi la fameuse marche pour l'égalité partie de Lyon, appelée ensuite "marche des beurs" donnant naissance, sans l'accord des initiateurs de la marche, de l'association SOS Racisme.

Le film de Philippe Garrel repose donc sur un contexte de mémoire réactivée sur la guerre d'Algérie et suit le film de Pierre Schoendoerffer L'honneur d'un capitaine sorti en 1982 et dont le propos était de réhabiliter l'armée française derrière le personnage d'un officier accusé (à tort?) de crimes de guerre.

Liberté, la nuit s'inscrit donc dans cette réactivation des questions post-coloniales en France, soulevant autant des questions politiques, sociétales que des réactions artistiques et donc cinématographiques. Mais c'est aussi et avant tout une œuvre cinématographique dans laquelle se retrouvent des artistes issus de ce cinéma français de la fin des années 50 et début des années 60. Emmanuelle Riva, l'héroïne d'Hiroshima mon amour y trouve un rôle à sa mesure. Maurice Garrel, le mari, retrouve un personnage impliqué dans la guerre dAlgérie comme celui qu'il jouait dans L'insoumis d'Alain Cavalier en 1964. Jean-Pierre Léaud y joue même un petit rôle. László Szabó, acteur d'origine hongroise a travaillé avec Godard ou Costa Gavras dans les années 60.

Mais c'est aussi une esthétique que Philippe Garrel privilégie. Le noir et blanc, les gros plans, le film plonge dans les interrogations et les contradictions des personnages, poussant Jean (Maurice Garrel) à redécouvrir sa femme tuée par l'OAS et à comprendre cette jeune pied-noire dont il est tombé amoureux.


Samedi 19 octobre - 21h30 - Institut Lumière (salle 2)
Liberté, la nuit de et en présence de Philippe Garrel
Réservation: www.festival-lumiere.org

À très bientôt
Lionel Lacour

samedi 5 octobre 2019

Lumière 2019 - Quand Émile Cohl donna une âme à ses dessins

Bonjour à tous

pour beaucoup de personnes, Émile Cohl est d'abord le nom d'une école qui forme de futurs graphistes ou designers travaillant plus tard dans tous les domaines, y compris les jeux vidéo. Mais Émile Cohl est d'abord un des précurseurs du film d'animation.
En 2008, alors qu'il a 51 ans, il rejoint la société Gaumont, historiquement la première société de production de cinéma du monde, et réalise de nombreux films d'animation.

Ce sont quelques uns de ces courts-métrages que le Festival Lumière programme en partenariat avec Gaumont qui les a restaurés afin d'en permettre la redécouverte, dont le fameux Fantasmagorie, reprenant ici un titre qui avait fait les beaux jours des spectacles à la lanterne magique et dont les plus fameux furent ceux d'Etienne-Gaspard Robert à la fin du XVIIIème siècle.

Les spectateurs pourront découvrir des œuvres rares qui ont participé à l'aventure du cinéma après les vues Lumière et les films avec des vrais acteurs. Car ce qui saute aux yeux, c'est à la fois le génie d'Émile Cohl mais aussi la contemporanéité de ses films. Parce qu'il a compris qu'un dessin mis en mouvement par la magie cinématographique acquérait la vie le temps de la projection et créait une empathie insensée avec des spectateurs surpris d'être émus par des dessins qui devenaient soudain animés, c'est-à-dire étymologiquement doté d'une âme.

Alors oui, il y a eu Disney, Grimault et les autres, mais il y a eu avant eux Émile Cohl. Et le Festival Lumière est aussi là pour le rappeler et montrer ses films!


Mercredi 16 octobre - 9h30Institut Lumière (salle 2)
Courts métrages d'Émile Cohl
En présence de Manuela Padoan, directrice des Archives Gaumon-Pathé
Réservation: www.festival-lumiere.org



À très bientôt
Lionel Lacour