Cinésium a présenté officiellement l'application CinéVisit au MIFC (Marché International du Film Classique) à Lyon lors du 18e Festival Lumière.
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Cinésium a présenté officiellement l'application CinéVisit au MIFC (Marché International du Film Classique) à Lyon lors du 18e Festival Lumière.
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Pour ceux qui ont vécu cette période, les réalisateurs
auront réussi à créer une sorte de jeu de piste, dans lequel des indices ont
été disposés partout pour nous assurer que nous sommes bien dans cette année
1985. Des marques et modèles de voitures iconiques aux différents styles de
musique qui étaient écoutés par les différentes catégories de la jeunesse, du
funk à la new wave. Le vocabulaire désuet envahit l’écran et sonne comme des
mots de code pour les Quinquagénaires et plus comme par exemple les K7 audio
qui étaient enregistrées à partir de vinyles « imports » ! De
même les locations de K7 VHS ont fait les beaux jours de la cinéphilie des plus
jeunes, avec la marque notamment « les films de notre vie » de feu
Jean-François Levy, mais aussi de l’éducation sexuelle qui se vivait à
plusieurs et sans enseignant spécialisé. Parfois rien n’est dit mais une marque
ou un logo font jaillir les souvenirs d’une époque heureuse, comme Chevignon ou
la doudoune Eider. Et puis c’est aussi le progrès technologique qui pointe son
nez avec les premiers ordinateurs. Et voir Sandrine, la mère de Vincent, se
faire livrer un ordinateur dans des cartons encombrants plonge ceux qui ont
vécu ceci dans un doux souvenir. Et dans la même confusion qu’elle devant ce
monstre dont on ne comprenait pas grand-chose quant à son fonctionnement si ce
n’est que c’était la modernité à laquelle il faudrait se préparer.
Derrière le bonheur de retrouver nos madeleines de Proust, Nakache et Tolédano n’esquivent pas, non sans humour, les questions sociales qui fâchent et notamment le chômage qui frappait pour la première fois les cadres. Ah les cadres ! Ce mot est répété sans cesse par Yves, le père du héros de 13 ans. Il faut dire que ces cadres représentaient ce que la France des 30 glorieuses avait produit de plus emblématique dans le monde du travail. La promotion sociale par les études ou par l’ancienneté. Ce statut qui donnait un crédit au sens propre comme au sens figuré à celui qui en bénéficiait. Oui mais voilà, si dans les années 60, perdre son emploi n’était pas un drame car le licencié en retrouvait un immédiatement, ce n’est plus le cas en 1985. Les cinéastes témoignent donc parfaitement de ce déclassement de ces cadres, formatés jusqu’à la tenue en triptyque costume, imper, attaché-case.
Le film revient aussi sur les relations sociales comme elles
s’organisaient. D’abord familiales avec une certaine verticalité, même si l’autorité
parentale n’est pas forcément montrée de manière identique dans les familles.
Du moins elles existaient et étaient intégrées. Cette verticalité se retrouvait
entre adultes et enfants, que ce soit à l’école ou dans les commerces et le
film le montre à la fois parfaitement tout en montrant que le travail d’émancipation
d’un enfant est de contourner cette autorité de l’adulte. C’est surtout les
relations entre les jeunes collégiens. Les rapports garçons filles tiennent une
place formidable dans le film, qui décrit les premiers émois amoureux, les
premières approches, les mots doux ou autres gentils mensonges pour séduire.
Mais là où les cinéastes touchent juste, c’est dans la représentation de la
bande de Vincent Dayan, le petit juif qui est copain avec des copains « united
colors of Benetton » sans que jamais la question d’identité ne soit un
sujet. Et Juste une illusion de
rappeler que 1985 est la grande année de l’association SOS Racisme au logo
mémorable, cette main jaune, et son slogan qui correspond justement si bien à
cette petite bande : « touche pas à mon pote ». Le film s'attarde enfin sur les
relations entre les habitants, comme avec Monsieur Berger, le gardien de la copropriété, qui fait figure d’homme de confiance à qui les habitants laissent leurs clés et
parfois un peu plus.
De ce film émane donc un sentiment de vie heureuse malgré le
chômage, rythmé par des moments ritualisés, communs à tous, comme la fameuse
Valise RTL connue même par ceux qui n’écoutaient pas cette station de radio. Ce
bonheur passe aussi par la quiétude de cette banlieue, y compris le soir.
Jamais les réalisateurs ne montrent un quelconque danger au pied des immeubles
ou dans les rues. Les deux amoureux, Vincent et Anne-Karine vont même au
concert de SOS Racisme, sans avoir prévenu les parents, qui n’ont pas peur de
ce qui pourrait arriver à leurs enfants mais qui sont prêts à s’emporter parce
qu’ils ont simplement désobéi.
Et c’est là que le film, involontairement, rejoint le film
de Vincent Garenq. Car l’illusion du film de Nakache et Tolédano est bien celle
interne au film. Celle que le danger serait venu des parents de la France d’une
droite montrée comme traditionnelle et raciste. Or L’abandon montre que justement, il n’y a plus cette joie de vivre
dans ces banlieues, il n’y a plus de commun dans le milieu scolaire. Le
professeur n’est pas respecté comme dans Juste
une illusion et les parents soutiennent leur enfant qui sèche les cours. La
violence qui n’est pas montrée en 1985 – alors qu’en réalité elle était déjà
bien présente – est au cœur du film de Vincent Garenq, une violence qui n’est
pas celle des supposés racistes mais de ceux dont on s’est illusionné en 1985
qu’ils ne souhaitaient que de vivre en paix en France. Si Nakache et Tolédano
ont pu filmer leur jeunesse juive en banlieue en 1985, avec une culture commune,
leurs enfants seront bien incapables de le faire pour 2020, l’année durant laquelle Samuel Paty a été assassiné par un islamiste, car cela fait bien longtemps
que les juifs et les cadres ont quitté ces banlieues.
Juste une illusion est
donc le film qui apporte de fait encore davantage de réalité à L’abandon. Samuel Paty est en réalité l’allégorie
d’une société française dont l’idéal a été abandonné… par l’illusion imposée à toute cette même société que les problèmes seraient résolus par l'abandon de la
verticalité et de l’autorité. De ce point de vue, la séquence
finale du film des co-réalisateurs nous confirme non l’illusion que la société
d’avant était meilleure mais bien dans la certitude qu’elle valait mieux que
celle d’aujourd’hui. Jusqu’à l’utilisation de la musique de François de Roubaix
issue de Dernier domicile connu… sorti
non pas en 1985 mais en 1970. Et c’est encore bien mieux que la musique de film
de 2026 !
Une chronique
édifiante
L’abandon ne cherche pas autre chose que de rapporter les
faits, rien que les faits. Pas de sensationnalisme. Juste une chronologie
établie selon les points de vue des différents protagonistes. Qu’il soit celui
de la victime, celui des accusateurs, du terroriste musulman ou encore celui de
la principale du collège jusqu’à celui de l’élève responsable de la désignation
de l’enseignant à son bourreau. Tout s’enchaîne comme une mécanique dont le
spectateur connaît normalement l’issue mais dont il découvre, s’il ne s’était
pas intéressé aux détails auparavant, comment Samuel Paty, interprété par
Antoine Reinartz, après avoir montré des caricatures de Charlie Hebdo, en phase avec le programme officiel de l'éducation nationale, été pris dans un engrenage dont il s’est avéré impossible
de s’extraire.
Une tragédie comme
symbole de la sclérose d’un pays
À partir d’une
mise en place de la situation qui peut apparaître comme didactique et assez
froide, Vincent Garenq va s’attacher à montrer comment l’accusation calomnieuse
du professeur d’histoire-géographie a été gérée par les différentes autorités
pouvant le faire. Sans aucun manichéisme, le cinéaste démontre les arcanes
incompréhensibles des administrations de l’éducation nationale comme de la
police. Entre code de procédure et différents services de l’éducation nationale
devant gérer les menaces subies par Samuel Paty, la principale du collège
interprétée par Emmanuelle Bercot, semble totalement submergée au point de
devoir écrire les acronymes des services à contacter sur des nombreux post-it.
Pour la police et autorité de surveillance, le film devient une
sorte de kaléidoscope de services non pas incompétents mais corsetés par leur
mission sans jamais pouvoir sortir de celle qui leur a été confiée, ne prenant
pas en compte la singularité de la situation du professeur. Sans compter les
différentes compétences administratives gérant ces services, par exemple entre
police nationale et police municipale.
Vincent Garenq filme ces différents services semblant
autonomes sans jamais communiquer entre eux. Pas de têtes, pas de prise de
décision unique. La principale se retrouve au point d’intersection de cette
dispersion d’autorités prétendues responsables mais incapables en réalité de se
coordonner.
Pas un film procès
La force du film réside dans le fait que chaque groupe n’est pas représenté comme unanime. Si des parents musulmans suivent le père de l’élève menteuse accusant Samuel Paty, le cinéaste montre combien d’autres au contraire lui sont opposés, lui signalent que sa fille, Bachira dans le film, ment. Combien ces parents ont même compris la démarche de Samuel Paty, même si elle a pu paraître maladroite.
De
même, si le film décrit combien certains enseignants ont non seulement été lâches
mais également ont enfoncé Samuel Paty auprès des élèves du collège, Vincent Garenq
n’a pas oublié d’évoquer ceux qui l’ont soutenus contre les premiers. Quant à l’éducation nationale, elle est
montrée par la figure du « référent laïcité » de l’académie comme
bouffée par le « pasdevaguisme » ordinaire jusqu’à demander au
professeur de s’excuser d’une faute qu’il n’a pas commise mais également comme
pouvant être compréhensive vis-à-vis de ce que subit Samuel Paty. Mais le
DAASEN (Directeur Académique Adjoint de l’Education Nationale), tout soutien qu’il
est montré n’a aucune perception de la réalité du terrain.
Des enseignants au
contact du réel
Le plus intéressant du film est certainement le biotope dans
lequel les personnages évoluent. Derrière le drame, L’abandon est aussi un témoignage
rare de ce que vivent les enseignants. D’abord, ils vivent souvent à proximité
de leur établissement. Samuel Paty habite à une distance suffisamment proche de
son collège pour pouvoir y aller à pied. Cela signifie qu’il croise ses élèves,
leurs parents. Il les connaît et réciproquement.
Le réel des enseignants c’est aussi connaître la réalité
sociale des élèves scolarisés. À ce titre, l’aveu de l’élève ayant signalé Samuel Paty au
terroriste est édifiant. Il a été grisé par l’argent qui lui a été donné pour
jouer la balance lui qui n’avait jamais eu plus de 3 euros d’argent de poche.
Ce
biotope du quartier, c’est également la présence des différentes communautés
ethniques et religieuses face auxquelles les enseignants sont les seules
interfaces avec la République. Ce poids des communautés est d’ailleurs
difficile à gérer quand un de ses prétendus représentants, celui des imams de France,
s’impose pour rencontrer la principale pour imposer ensuite ses valeurs, l’interdiction
du blasphème contre son prophète, face à celles de la République, la liberté d’expression
et la laïcité.
L’abandon des adultes
À la fin du film, la notion d’abandon est lâchée. Cette notion est à la
fois une réalité multiple – abandon de certains enseignants, de certains élèves,
de certains parents, de certains de l’éducation nationale, de la police – et
une réalité conceptuelle. Ce qui ressort est l’abandon de tous de l’autorité.
Que cet abandon ait été volontaire ou par la tornade dans laquelle a été prise
certains protagonistes. L’abandon d’être adulte est celui des parents qui abandonnent
leur statut en soutenant leurs enfants quoiqu’ils puissent faire. L’abandon d’être
adulte en refusant de soutenir leur collègue et être bien vu des élèves. L’abandon
d’être adulte pour ceux prétendant avoir des responsabilités mais qui refusent
justement de les prendre.
Au milieu, la principale comme Samuel Paty ont été abandonnés et conduits à être infantilisés. Samuel Paty à qui on demande de s’excuser, à qui un policier lui affirme, lui l’enseignant, qu’une mauvaise formulation sur un procès-verbal n’est pas important car ce ne sont que des mots. Samuel Paty encore dont le comportement devient presque enfantin, se couvrant la tête d’une capuche, se faisant ramener comme le fut son enfant au début du film, s’armant d’un marteau au lieu d’une vraie arme. Pour la principale, elle est en recherche d’aide de tout le monde, dépossédée de son autorité par un règlement incompréhensible. Sa prise frénétique de notes pour ne pas se tromper comme une bonne élève rend la séquence pathétique et il nous revient à la mémoire des films de jadis dans lesquels jamais un directeur de collège n’aurait été montré dans une telle situation d’impuissance…
Un film « historique » ?
Il est une règle que de qualifier d’historique un film
parlant d’une période du passé suffisamment éloignée pour que les décors, les
costumes, les technologies nous semblent suffisamment anciens pour les renvoyer
à l’histoire. Il en va aussi pour le système politique en place, les
institutions, les titres des journaux… De ce point de vue, Les rayons et les ombres est
un film historique. Mais l’écueil pour ces films est le regard des historiens
qui ne comprennent rien au cinéma ou le regard des idéologues qui comprennent
trop bien le cinéma.
Les premiers traquent les erreurs factuelles, la date
erronée, le discours tronqué, l’objet anachronique. Comme si les spectateurs
allaient au cinéma seulement pour une leçon d’histoire la plus précise qui
soit. Hors comment être totalement juste, même en un peu plus de 3 heures, sur
un sujet aussi vaste, mêlant autant de concepts et de personnages ? Ces
historiens qui repèrent l’erreur se comportent comme des gamins cherchant sans
relâche l’œuf les dimanches de Pâques. Cela leur fait plaisir mais cela ne
constitue pas l’intérêt principal.
Les seconds se fichent de la véracité historique de chaque
séquence mais à la différence des premiers, ils comprennent qu’un film se lit dans
sa globalité, dans un message plus large que les seuls détails. Et quand ce
message les dérange, alors ils peuvent remercier les premiers de leur donner
des arguments pour dénigrer l’ensemble du film grâce à ces petits détails. Les
négationnistes ne se comportent pas autrement.
Oui mais voilà, Xavier Giannoli a désamorcé tout cela, et en
particulier celui des erreurs de chronologie voire de la réalité des idées
antisémites de Jean Luchaire, son personnage principal, ce patron de presse
issu de la gauche pacifiste de l’entre-deux-guerres qui est devenu un
collaborationniste. En plaçant le récit par le point de vue de sa fille, Corinne
Luchaire, il évite le biopic linéaire et pontifiant. Mieux, quand elle
enregistre sur bande magnétique ce qu’elle peut raconter de sa vie avec son
père, non seulement elle affirme que son témoignage n’est peut-être pas tout à
fait fidèle à la réalité des dates, mais elle évoque d’emblée le sort de son
père, fusillé après son procès pour collaboration. Giannolli ne placera donc
jamais le spectateur dans une posture d’attente d’un happy end pour Luchaire.
Il a été fusillé parce que c’était un salaud.
Une gauche pacifiste
collaborationniste
Giannoli n’invente rien et les sources comme les travaux d’historiens
ont depuis longtemps montré comment les associations pacifistes d’après 1918
ont été parmi celles qui ont participé à la mise en place puis au soutien du
régime de Vichy. La boucherie de la Grande Guerre est d’ailleurs montrée par le
cinéaste et elle est assurément une des motivations pour aller à l’armistice.
Le film représente parfaitement une motivation essentiellement française dans cette
réconciliation pour une paix durable avec l’Allemagne, et le rejet des idées
folles et antisémites d’Hitler. C'est ainsi que Luchaire était fier d’être associés à la LICA, l’ancêtre de
la LICRA.
La force du film est donc de montrer comment, sans
manichéisme, Jean Luchaire et son ami allemand, Otto Abetz ont progressivement
accepté les renoncements à certaines libertés, puis les politiques
stigmatisantes à l’égard des juifs, puis les conséquences de l’armistice, jusqu’à
la plus totale collaboration avec les occupants pour Luchaire, ou au nazisme
pour Abetz. Tout valait mieux que la guerre.
Une société décadente
Dans son film, Giannoli rappelle qu’un journaliste se
comprend par ce qu’il écrit autant que par ce qu’il n’écrit pas. Il en va de
même dans son film. En plaçant son récit du point de vue de Corinne, Giannoli
ne montre pas le peuple qui souffre, qui attend la libération des prisonniers,
qui tremble devant les descentes de la milice ou de la Gestapo mais une
contre-société évoluant indécemment dans l’abondance, le caviar, le champagne,
les petits-fours, les orgies, les dépravations, la drogue… Le sort des juifs
est évoqué entre deux coupes.
Il y a les occupants, privilégiés par nature. Il y a les
collaborationnistes qui bénéficient des largesses des nazis. Il y a les profiteurs,
qui se prostituent au sens propre ou figuré, pour participer à ces plaisirs.
Les restaurants de luxe continuent à travailler. Et il y a les escrocs, ceux
qui n’ont aucune idéologie mais qui voient dans l’argent nazi une opportunité à
saisir. Tous vivent les mêmes excès et se retrouvent dans les mêmes cercles. En
les montrant dans des plans très resserrés, Giannoli ne fait que préparer le spectateur
à les retrouver plus tard, dans leur déchéance à Sigmaringen, jouant un autre
théâtre d’une France collabo en déchéance.
La décadence est également montrée dans l’immoralité des
relations entre les hommes et les femmes. La chaire pourrait être une sorte d’échappatoire
pour les individus. D’ailleurs Giannoli évoque le couple libre qu’était Jean et
sa femme. Mais la dépravation sexuelle va s’imposer de plus en plus à l’écran,
les femmes légèrement vêtues se donnant à qui avaient de l’argent ou du
pouvoir, français ou officiers allemands. Partouzes, triolismes, même les relations
entre Jean et sa fille laissent un sentiment très dérangeant. Et sa façon de
protéger sa fille d’un gangster ressemble davantage à une jalousie d’un amant
qu’à un sentiment paternel.
Des idéaux de gauche
sans le peuple, mais avec de l’argent
Pourtant il y a des Français ordinaires. Mais Giannoli ne les
montrent pas. Luchaire parle du peuple, des Français, des centaines de milliers
de lecteurs de son journal Les nouveaux
temps. Mais ces Français qu’il imagine n’existent pas. Ni dans les lecteurs,
ni à l’image. La seule fois où il en verra dans le film est quand il découvre des
Résistants qui impriment clandestinement des tracts. S’il ne les dénonce pas,
il n’a pas un mot pour leur combat. Juste une remarque sur le style de leur
publication. Pourtant, Jean Luchaire a l’occasion de comprendre ce qui se
passe. Il participe à la fuite en zone libres de Français d’origine juive ou en
danger. Grâce à ses relations avec Otto désormais ambassadeur du Reich à Paris,
il leur trouve des ausweis pour se sauver. Mais comme ses lecteurs ce sont des
Français virtuels.
Quant à Corinne, son passé d’actrice vedette l’a placé dans
un statut de vedette à exhiber. Elle ne côtoie plus le peuple depuis longtemps
et elle ne saisit pas le départ de son cinéaste mentor Leonide Moguy, quittant
la France craignant que l’idéologie nazie se propage aussi en France. Rien ne
résonne en elle, même quand il l’avertit sur qui est vraiment Otto. La seule fois
durant laquelle elle sera en contact avec la réalité de l’antisémitisme, c’est
lors de son séjour au sanatorium pour soulager sa tuberculose. Mais comme pour son
père, elle les voit dans une situation hors du temps réel, loin des rafles et
arrestations. Elle fait une bonne action mais sans prise de conscience de la
réalité du pays.
Luchaire dépense son crédit. Qu’il soit financier ou d’influence.
Il aime paraître. L’argent est partout à l’écran, dans le luxe, dans la
corruption, dans les trafics, dans le coût de la publication d’un journal…
partout mais pas dans les poches de Luchaire qui vit en parasite, qui perce les
réserves de son journal comme la tuberculose troue ses poumons ou ceux de sa
fille.
Mourir pour des idées
Les reproches d’historiens sur la sous-représentation des
Résistants voire leur effacement est un sommet de bêtise. S’ils voulaient voir
un film sur la Résistance, les cinémathèques en regorgent, particulièrement à l’époque
de la vision résistancialiste sous de Gaulle. Gianolli n’avait pas à refaire L’armée des ombres de Melville. Son
approche est à la fois cinématographique et citoyenne. Son film se lit à plusieurs
entrées, y compris par le réquisitoire final.
Le procureur Lindon rappelle la maladie, la tuberculose, qui
frappe Luchaire. Si le spectateur pouvait avoir encore un doute sur la culpabilité
du journaliste, Giannoli l’évacue doublement. Luchaire se sachant mourant,
comme il le dit dans le film, a choisi de donner sa vie au plaisir, à la débauche
et à la collaboration plutôt qu’à la défense de ses idéaux. Certainement sincère
au début, il a eu l’occasion de réaliser son fourvoiement. Lindon insiste
ensuite sur le choix que Labarrière son ancien collaborateur a fait en
rejoignant la Résistance jusqu’à en mourir. Luchaire n’est pas mort pour ses
idées et la tuberculose ne l’aura pas sauvé d’une exécution en tant que collaborationniste.
Giannoli rappelle ainsi qu’il est mort pour avoir finalement défendu les idées
des autres.
L’idée de fidélité aux idées est forte dans le film
notamment dans la trajectoire de De Gaulle mentionné plusieurs fois. Indirectement
avec Labarrière qui quitte Luchaire et dont on apprend qu’il a rejoint Londres,
c’est-à-dire le camp gaulliste. Et directement deux fois. Quand Otto Abetz
présente Le fil de l’épée publié par
le commandant de Gaulle en 1932 puis quand Jean et Corinne Luchaire sont arrêtés
après leur fuite de Sigmaringen. Cet épisode contesté par les historiens est en
effet une liberté artistique prise par le cinéaste car ils ont été interceptés
par des troupes américaines. Or Giannoli les fait arrêter par des Résistants
FTP, donc communistes, se comportant indignement avec eux. Puis un régiment des
FFL intervient en condamnant la torture infligé par ces Résistants à Corinne.
Sans ostentation, le spectateur peut reconnaître la croix de Lorraine, symbole
gaulliste, sur le revers de l’officier qui tance les brutes qui se prétendent
Résistants mais se comportent comme les autres.
Un film à lire au
présent
Quand Eva, une jeune orthophoniste, aide Corinne après que
celle-ci a été agressée par des courageux Résistants d’après-guerre, nous ne
percevons pas encore que ce personnage est en réalité notre regard, notre point
de vue. Celui qui se prend de pitié pour une jeune maman lâchement agressée et
qui l’aide ensuite. Comme Eva, nous sommes finalement horrifiés de ce que ce
père et cette fille ont pu se comporter pendant l’occupation. Comme elle, nous
comprenons aussi que Corinne a eu son regard biaisé par un père envahissant,
protecteur. Mais il n’est pas le capitaine von Trapp de La mélodie du bonheur de
Robert Wise qui a protégé ses enfants en les tenant à l’écart d’un monde devenu
totalitaire. Luchaire au contraire a entraîné sa fille dans sa propre
déchéance, jusqu’à lui transmettre la tuberculose.
Le point de vue d’Eva est à la fois sans concession mais
humaniste et ce faisant, Giannoli nous invite à ce même exercice. Il n’est d’ailleurs
jamais complaisant avec Luchaire. Certes les travaux des historiens insistent
sur son antisémitisme qui n’est pas
aussi saillant dans le film. Certainement car il reflète le point de vue de
Corinne. Mais le cinéaste n’esquive pas pour autant ce fait et ses petits
services rendus ne sont jamais qu’une manière pour lui de se donner bonne
conscience et se rattacher comme il peut aux idéaux qu’il prétend encore
défendre. Pourtant, l’aveu de son antisémitisme fait à Céline sonne à la fois
comme une volonté de plaire à tous les collaborateurs jusqu’aux plus abjects
que comme la revendication d’une idéologie que peut-être même sa fille ignorait.
Surtout, jamais le cinéaste fait de Jean Luchaire un repentant de sa
collaboration, même à Sigmaringen, même après sa fuite fatale.
Le film décortique ainsi le processus de conversion d’un
homme de gauche, humaniste, pacifiste, luttant contre l’antisémitisme vers la
collaboration puis vers le collaborationnisme avec une idéologie et un régime
liberticide, autoritaire et antisémite. Cette autopsie de la période est alors
troublante car derrière la fresque historique, le spectateur ne manque pas de
faire lui-même les rapprochements avec son présent. C’est d’ailleurs le propre
de tous les films dits « historiques ». Derrière chaque situation ou
personnage du passé portés à l’écran, le spectateur cherche qui pourrait leur
ressembler dans son présent. Le plus amusant est alors de lire d’où viennent
les critiques. Elles émanent autant d’un parti que d’un journal. Comme
autrefois le chef des SA s’était reconnu dans le syndicat du crime dans M le maudit de Fritz Lang, il est
savoureux de lire dans les colonnes de Libération
les critiques les plus acerbes contre le film. Peut-être que Daniel
Schneidermann s’est lui aussi reconnu dans le portrait d’un journal qui
prétendait être de gauche, pacifiste, contre les idéologies totalitaires et l’antisémitisme
et qui s’avère jour après jour le défenseur d’une idéologie totalitaire et
antisémite. Et il est vrai que le réquisitoire de Lindon, implacable, ressemble
pour beaucoup au portrait d’un Mélenchon derrière Luchaire. Comment ne pas reconnaître
en effet celui qui fut le défenseur à gauche d’une laïcité la plus intransigeante
en traitant le hijab de torchon et qui était le soutien indéfectible d’Israël
contre les agressions du Hezbollah ou de l’Iran, et qui est aujourd’hui l’allié
objectif des frères musulmans, prise de guerre selon l’islamiste antisémite Houria
Bouteldja, prêt à défendre les mollahs iraniens contre Israël…
Que Giannoli ait voulu ou pas cette association, les
spectateurs l’ont faite de toute façon. L’accuser d’avoir humanisé Luchaire et
rendu sympathique ce collabo relève de la même critique qui avait été faite
lors du film La chute d’Oliver Hirschbiegel en 2004. Et pourtant, comme
dans ce film, la clé est donnée à la fin du film dans une séquence magistrale.
Dans La chute, la vraie secrétaire d’Hitler
rappelait qu’elle n’avait pas voulu savoir ce qui se passait mais que sa
jeunesse n’excusait rien puisque Sophie Scholl elle l’avait vu. Dans Les rayons et les ombres, c’est Leonide
Moguy qui confronte Corinne au fait qu’elle n’a pas voulu voir ce qui arrivait.
Et la réponse qu’il lui avait faite nous revient en tête quand elle lui avait
dit à propos d’Otto : « il n’est pas celui que vous croyez ». Ce
à quoi il avait rétorqué « il n’est pas non plus celui que tu crois ».
Et Gianolli de conclure avec ce cinéaste juif demandant à
Corinne Luchaire de refaire un film avec lui, car après tout, ce n’’est que du cinéma. Mais Xavier Giannoli lui n’a
pas fait que du cinéma. Derrière une fresque magistrale, il pousse les
spectateurs à réfléchir. Et à voir le succès
du film, les spectateurs ne s’y trompent pas.
Lionel Lacour