Une chronique
édifiante
L’abandon ne cherche pas autre chose que de rapporter les
faits, rien que les faits. Pas de sensationnalisme. Juste une chronologie
établie selon les points de vue des différents protagonistes. Qu’il soit celui
de la victime, celui des accusateurs, du terroriste musulman ou encore celui de
la principale du collège jusqu’à celui de l’élève responsable de la désignation
de l’enseignant à son bourreau. Tout s’enchaîne comme une mécanique dont le
spectateur connaît normalement l’issue mais dont il découvre, s’il ne s’était
pas intéressé aux détails auparavant, comment Samuel Paty, interprété par
Antoine Reinartz, après avoir montré des caricatures de Charlie Hebdo, en phase avec le programme officiel de l'éducation nationale, été pris dans un engrenage dont il s’est avéré impossible
de s’extraire.
Une tragédie comme
symbole de la sclérose d’un pays
À partir d’une
mise en place de la situation qui peut apparaître comme didactique et assez
froide, Vincent Garenq va s’attacher à montrer comment l’accusation calomnieuse
du professeur d’histoire-géographie a été gérée par les différentes autorités
pouvant le faire. Sans aucun manichéisme, le cinéaste démontre les arcanes
incompréhensibles des administrations de l’éducation nationale comme de la
police. Entre code de procédure et différents services de l’éducation nationale
devant gérer les menaces subies par Samuel Paty, la principale du collège
interprétée par Emmanuelle Bercot, semble totalement submergée au point de
devoir écrire les acronymes des services à contacter sur des nombreux post-it.
Pour la police et autorité de surveillance, le film devient une
sorte de kaléidoscope de services non pas incompétents mais corsetés par leur
mission sans jamais pouvoir sortir de celle qui leur a été confiée, ne prenant
pas en compte la singularité de la situation du professeur. Sans compter les
différentes compétences administratives gérant ces services, par exemple entre
police nationale et police municipale.
Vincent Garenq filme ces différents services semblant
autonomes sans jamais communiquer entre eux. Pas de têtes, pas de prise de
décision unique. La principale se retrouve au point d’intersection de cette
dispersion d’autorités prétendues responsables mais incapables en réalité de se
coordonner.
Pas un film procès
La force du film réside dans le fait que chaque groupe n’est pas représenté comme unanime. Si des parents musulmans suivent le père de l’élève menteuse accusant Samuel Paty, le cinéaste montre combien d’autres au contraire lui sont opposés, lui signalent que sa fille, Bachira dans le film, ment. Combien ces parents ont même compris la démarche de Samuel Paty, même si elle a pu paraître maladroite.
De
même, si le film décrit combien certains enseignants ont non seulement été lâches
mais également ont enfoncé Samuel Paty auprès des élèves du collège, Vincent Garenq
n’a pas oublié d’évoquer ceux qui l’ont soutenus contre les premiers. Quant à l’éducation nationale, elle est
montrée par la figure du « référent laïcité » de l’académie comme
bouffée par le « pasdevaguisme » ordinaire jusqu’à demander au
professeur de s’excuser d’une faute qu’il n’a pas commise mais également comme
pouvant être compréhensive vis-à-vis de ce que subit Samuel Paty. Mais le
DAASEN (Directeur Académique Adjoint de l’Education Nationale), tout soutien qu’il
est montré n’a aucune perception de la réalité du terrain.
Des enseignants au
contact du réel
Le plus intéressant du film est certainement le biotope dans
lequel les personnages évoluent. Derrière le drame, L’abandon est aussi un témoignage
rare de ce que vivent les enseignants. D’abord, ils vivent souvent à proximité
de leur établissement. Samuel Paty habite à une distance suffisamment proche de
son collège pour pouvoir y aller à pied. Cela signifie qu’il croise ses élèves,
leurs parents. Il les connaît et réciproquement.
Le réel des enseignants c’est aussi connaître la réalité
sociale des élèves scolarisés. À ce titre, l’aveu de l’élève ayant signalé Samuel Paty au
terroriste est édifiant. Il a été grisé par l’argent qui lui a été donné pour
jouer la balance lui qui n’avait jamais eu plus de 3 euros d’argent de poche.
Ce
biotope du quartier, c’est également la présence des différentes communautés
ethniques et religieuses face auxquelles les enseignants sont les seules
interfaces avec la République. Ce poids des communautés est d’ailleurs
difficile à gérer quand un de ses prétendus représentants, celui des imams de France,
s’impose pour rencontrer la principale pour imposer ensuite ses valeurs, l’interdiction
du blasphème contre son prophète, face à celles de la République, la liberté d’expression
et la laïcité.
L’abandon des adultes
À la fin du film, la notion d’abandon est lâchée. Cette notion est à la
fois une réalité multiple – abandon de certains enseignants, de certains élèves,
de certains parents, de certains de l’éducation nationale, de la police – et
une réalité conceptuelle. Ce qui ressort est l’abandon de tous de l’autorité.
Que cet abandon ait été volontaire ou par la tornade dans laquelle a été prise
certains protagonistes. L’abandon d’être adulte est celui des parents qui abandonnent
leur statut en soutenant leurs enfants quoiqu’ils puissent faire. L’abandon d’être
adulte en refusant de soutenir leur collègue et être bien vu des élèves. L’abandon
d’être adulte pour ceux prétendant avoir des responsabilités mais qui refusent
justement de les prendre.
Au milieu, la principale comme Samuel Paty ont été abandonnés et conduits à être infantilisés. Samuel Paty à qui on demande de s’excuser, à qui un policier lui affirme, lui l’enseignant, qu’une mauvaise formulation sur un procès verbal n’est pas important car ce ne sont que des mots. Samuel Paty encore dont le comportement devient presque enfantin, se couvrant la tête d’une capuche, se faisant ramener comme le fut son enfant au début du film, s’armant d’un marteau au lieu d’une vraie arme. Pour la principale, elle est en recherche d’aide de tout le monde, dépossédée de son autorité par un règlement incompréhensible. Sa prise de notes frénétique pour ne pas se tromper comme une bonne élève rend la séquence pathétique et il nous revient à la mémoire des films de jadis dans lesquels jamais un directeur de collège n’aurait été montré dans une telle situation d’impuissance…
L’abandon est un film qu’il convient de voir comme un objet majeur de mémoire sur l’attentat terroriste subi par Samuel Paty à l’échelle d’une petite ville de banlieue et un témoignage sur un échec global du pays dans la dilution des responsabilités, des autorités institutionnelles jusqu’aux individus. À ce titre, le film de Vincent Garenq est une claque car derrière le courage de filmer les 11 jours qui ont conduit à la décapitation d'un enseignant, la conséquence de l’abandon de Samuel Paty est ressentie au final comme la conséquence de l’abandon de la société tout entière.