dimanche 17 mai 2026

"L'ABANDON": chronique nécessaire sur l'assassinat d'un héros ordinaire

Quand Vincent Garenq réalise L’abandon, sait-il déjà que l’œuvre sent le soufre pour certains? Pas pour le sujet mais pour le débat qu’il va susciter. Si bien qu’aujourd’hui, le film est qualifié de courageux quand il ne devrait être que légitime. Il faut dire que L’abandon aborde une page sombre de l’histoire contemporaine du pays, celle de la décapitation d’un enseignant, Samuel Paty, pour avoir osé faire son métier, sans aucun esprit provocateur vis-à-vis de ses élèves de confession musulmane. Il est à ce titre suffisamment rare de voir le cinéma français s’emparer d’un événement majeur sans recourir au travestissement des noms principaux et des situations pour le souligner. Distribué par UGC, L'avandon est orti le 13 mai 2026 dans les salles, en même temps que sa projection au festival de Cannes hors compétition,

Une chronique édifiante

L’abandon ne cherche pas autre chose que de rapporter les faits, rien que les faits. Pas de sensationnalisme. Juste une chronologie établie selon les points de vue des différents protagonistes. Qu’il soit celui de la victime, celui des accusateurs, du terroriste musulman ou encore celui de la principale du collège jusqu’à celui de l’élève responsable de la désignation de l’enseignant à son bourreau. Tout s’enchaîne comme une mécanique dont le spectateur connaît normalement l’issue mais dont il découvre, s’il ne s’était pas intéressé aux détails auparavant, comment Samuel Paty, interprété par Antoine Reinartz, après avoir montré des caricatures de Charlie Hebdo, en phase avec le programme officiel de l'éducation nationale, été pris dans un engrenage dont il s’est avéré impossible de s’extraire. 

Une tragédie comme symbole de la sclérose d’un pays

À partir d’une mise en place de la situation qui peut apparaître comme didactique et assez froide, Vincent Garenq va s’attacher à montrer comment l’accusation calomnieuse du professeur d’histoire-géographie a été gérée par les différentes autorités pouvant le faire. Sans aucun manichéisme, le cinéaste démontre les arcanes incompréhensibles des administrations de l’éducation nationale comme de la police. Entre code de procédure et différents services de l’éducation nationale devant gérer les menaces subies par Samuel Paty, la principale du collège interprétée par Emmanuelle Bercot, semble totalement submergée au point de devoir écrire les acronymes des services à contacter sur des nombreux post-it.

Pour la police et autorité de surveillance, le film devient une sorte de kaléidoscope de services non pas incompétents mais corsetés par leur mission sans jamais pouvoir sortir de celle qui leur a été confiée, ne prenant pas en compte la singularité de la situation du professeur. Sans compter les différentes compétences administratives gérant ces services, par exemple entre police nationale et police municipale.

Vincent Garenq filme ces différents services semblant autonomes sans jamais communiquer entre eux. Pas de têtes, pas de prise de décision unique. La principale se retrouve au point d’intersection de cette dispersion d’autorités prétendues responsables mais incapables en réalité de se coordonner.

Pas un film procès

La force du film réside dans le fait que chaque groupe n’est pas représenté comme unanime. Si des parents musulmans suivent le père de l’élève menteuse accusant Samuel Paty, le cinéaste montre combien d’autres au contraire lui sont opposés, lui signalent que sa fille, Bachira dans le film, ment. Combien ces parents ont même compris la démarche de Samuel Paty, même si elle a pu paraître maladroite.

De même, si le film décrit combien certains enseignants ont non seulement été lâches mais également ont enfoncé Samuel Paty auprès des élèves du collège, Vincent Garenq n’a pas oublié d’évoquer ceux qui l’ont soutenus contre les premiers.  Quant à l’éducation nationale, elle est montrée par la figure du « référent laïcité » de l’académie comme bouffée par le « pasdevaguisme » ordinaire jusqu’à demander au professeur de s’excuser d’une faute qu’il n’a pas commise mais également comme pouvant être compréhensive vis-à-vis de ce que subit Samuel Paty. Mais le DAASEN (Directeur Académique Adjoint de l’Education Nationale), tout soutien qu’il est montré n’a aucune perception de la réalité du terrain.

Des enseignants au contact du réel

Le plus intéressant du film est certainement le biotope dans lequel les personnages évoluent. Derrière le drame, L’abandon est aussi un témoignage rare de ce que vivent les enseignants. D’abord, ils vivent souvent à proximité de leur établissement. Samuel Paty habite à une distance suffisamment proche de son collège pour pouvoir y aller à pied. Cela signifie qu’il croise ses élèves, leurs parents. Il les connaît et réciproquement.

Le réel des enseignants c’est aussi connaître la réalité sociale des élèves scolarisés. À ce titre, l’aveu de l’élève ayant signalé Samuel Paty au terroriste est édifiant. Il a été grisé par l’argent qui lui a été donné pour jouer la balance lui qui n’avait jamais eu plus de 3 euros d’argent de poche.

Ce biotope du quartier, c’est également la présence des différentes communautés ethniques et religieuses face auxquelles les enseignants sont les seules interfaces avec la République. Ce poids des communautés est d’ailleurs difficile à gérer quand un de ses prétendus représentants, celui des imams de France, s’impose pour rencontrer la principale pour imposer ensuite ses valeurs, l’interdiction du blasphème contre son prophète, face à celles de la République, la liberté d’expression et la laïcité.

L’abandon des adultes

À la fin du film, la notion d’abandon est lâchée. Cette notion est à la fois une réalité multiple – abandon de certains enseignants, de certains élèves, de certains parents, de certains de l’éducation nationale, de la police – et une réalité conceptuelle. Ce qui ressort est l’abandon de tous de l’autorité. Que cet abandon ait été volontaire ou par la tornade dans laquelle a été prise certains protagonistes. L’abandon d’être adulte est celui des parents qui abandonnent leur statut en soutenant leurs enfants quoiqu’ils puissent faire. L’abandon d’être adulte en refusant de soutenir leur collègue et être bien vu des élèves. L’abandon d’être adulte pour ceux prétendant avoir des responsabilités mais qui refusent justement de les prendre.  

Au milieu, la principale comme Samuel Paty ont été abandonnés et conduits à être infantilisés. Samuel Paty à qui on demande de s’excuser, à qui un policier lui affirme, lui l’enseignant, qu’une mauvaise formulation sur un procès verbal n’est pas important car ce ne sont que des mots. Samuel Paty encore dont le comportement devient presque enfantin, se couvrant la tête d’une capuche, se faisant ramener comme le fut son enfant au début du film, s’armant d’un marteau au lieu d’une vraie arme. Pour la principale, elle est en recherche d’aide de tout le monde, dépossédée de son autorité par un règlement incompréhensible. Sa prise de notes frénétique pour ne pas se tromper comme une bonne élève rend la séquence pathétique et il nous revient à la mémoire des films de jadis dans lesquels jamais un directeur de collège n’aurait été montré dans une telle situation d’impuissance…


L’abandon
est un film qu’il convient de voir comme un objet majeur de mémoire sur l’attentat terroriste subi par Samuel Paty à l’échelle d’une petite ville de banlieue et un témoignage sur un échec global du pays dans la dilution des responsabilités, des autorités institutionnelles jusqu’aux individus. À ce titre, le film de Vincent Garenq est une claque car derrière le courage de filmer les 11 jours qui ont conduit à la décapitation d'un enseignant, la conséquence de l’abandon de Samuel Paty est ressentie au final comme la conséquence de l’abandon de la société tout entière.