mardi 1 décembre 2015

M le maudit: critique de Weimar ou du nazisme?

Bonjour à tous

S'il est des films mythiques, M le maudit fait partie à coup sûr de ceux-ci. D'abord parce que le réalisateur est Fritz Lang, cinéaste de génie qui a su passer comme peu d'autres du cinéma muet avec les succès que l'on sait avec notamment Metropolis au cinéma parlant, M le maudit étant le premier d'une liste d'autres œuvres majeures tournées en Allemagne puis ailleurs.
Réalisé en 1931 avec comme acteur principal le magistral Peter Lorre, Michel Marie dans son livre M le maudit publié en 2005 rappelle que le film s'appuie sur plusieurs affaires judiciaires qui ont ébranlé l'Allemagne des  années 1920 dont celle dite du "vampire de Düsseldorf".
L'analyse filmique de M le maudit est évidemment un passage obligé pour tout apprenti cinéaste: travail sur les ombres et les lumières, sur le hors champ, sur la plongée et la contre-plongée, montage alterné, rôle de la musique dans le procédé narratif ou
dans la montée de la tension dramatique. Mais c'est bien l'analyse du contenu qui importe le plus et qui suscite le plus de débats.

Bande Annonce:



Marc Ferro: un film opposant Weimar au Nazisme
La théorie de l'historien du cinéma est résumé dans Cinéma et Histoire qui rassemble divers articles de Marc Ferro dont un sur le film de Fritz Lang. Pour lui, l'histoire racontée par le réalisateur allemand permet de montrer deux systèmes qui ont intérêt à mettre fin aux crimes d'un violeur/tueur d'enfants. D'un côté les institutions officielles de Weimar et de l'autre un syndicat du crime. Si les premières se montrent incapables d'arrêter le coupable malgré les moyens techniques mis en œuvre, les seconds réussissent à le trouver, à l'arrêter et à le juger. Et Ferro d'en déduire
"Cette analyse du film révèle donc une opposition cachée, latente, entre instincts et institutions, glorifiant ainsi la légitimité et la valeur de la contre-culture, celle des marges, libre et naturelle, pleine de vitalité, alors que celle de l'État et de la démocratie est impuissante, peu crédible".
Reprenant la thèse de Siegfried Kracauer qui affirmait que Hitler avait copié certaines attitudes de Schrenke, le chef des truands, dans la mise en scène de ses prises de parole, Marc Ferro compare la contre société du film représentée par le syndicat du crime avec la contre société de l'Allemagne que la parti nazi incarnait.

Peter Lorre est Hans Beckert alias M
Shlomo Sand: l'influence de Thea von Harbou
L'analyse de Ferro, suivie par de nombreux historiens, serait due, selon l'historien Shlomo Sand, à la volonté de Fritz Lang lui-même de faire de son film une œuvre prophétique:
"Dans sa nouvelle carrière à Hollywood, il voulut donner de lui-même l'image rétroactive d'un antinazi convaincu. C'est pourquoi il présenta après coup M le maudit comme un film prophétique critique annonçant l'arrivée imminente du nazisme" (Le XXème siècle à l'écran, 2002, Le seuil, p. 240). Et de conclure sur l'influence de Fritz Lang sur les intellectuels et historiens qui reprirent cette version.
Or Sand propose une interprétation toute différente, celle au contraire d'une empathie avec le syndicat du crime qui pouvait représenter une alternative à ce qu'était Weimar. Pour étayer sa thèse, il rappelle que l'épouse de Fritz Lang, Thea von Harbou, était aussi la scénariste de ses films et qu'elle était particulièrement attirée par les idées du parti national socialiste, en adhérant même à ce parti par la suite.
Et Sand de rajouter l'idée que le casting était lui-même étrange avec Peter Lorre, acteur juif d'origine hongroise comme assassin qui se présente comme un psychopathe que la société ne peut guérir. Sand y voit à coup sûr une connotation politique inspirée par von Harbou.

L'Allemagne des années 30
déjà Mickey dans un pays pourtant en crise!

Et si on revenait au film
Le souci avec les interprétations est qu'elle sont faites à l'aune de ce qui s'est passé après, en omettant souvent comment le film pouvait être perçu au moment de son exploitation.
Le contexte historique est évidemment fondamental. L'Allemagne connaît l'effet de la crise venue des USA et le chômage de masse est un fait social. La montée du parti nazi est aussi un fait avec de nombreux députés et des ministres qui ne cessent de contester, avec leur leader Hitler, la République de Weimar. C'est donc dans ce contexte que le film est réalisé et est montré aux Allemands.
Et que montrent les images?




Pourtant, il est aussi montré une société d'exagération, par la mise en scène, par les cadrages, par l'utilisation des ombres portées, par l'angoisse que représente ce sifflement indiquant la présence du meurtrier. Cette exagération est celle de la suspicion envers tous ceux qui pourraient être coupables d'un crime.


Dans ces plans en champ / contre-champ faisant se succéder plongée et contre-plongée, Fritz Lang montre combien la société est prête à écraser tous ceux pouvant, par un geste, un regard ou un comportement, laisser penser qu'ils sont suspects et donc coupables.
L'angoisse de l'existence d'un criminel agissant dans la ville, faisant partie de la communauté des citoyens vient aussi de la crainte qu'un élément perturbateur de l'ordre social et sociétal entraîne au-delà des meurtres perpétrés le chaos dont la société ne pourrait se relever.


M le maudit montre ensuite la réponse de ceux qui doivent répondre à cette angoisse, à savoir les autorités publiques. Et de ce point de vue, Fritz Lang utilise un procédé particulièrement élaboré pour dire combien celles-ci sont à la fois actives mais que cette activité est à la fois inefficace et non comprise. Par exemple, quand en voix over un officier explique combien les forces de polices sont actives et travail jour et nuit, l'image qui sert d'illustration présente des agents épuisés rentrant dans leur commissariat et semblant inactifs. De même, si Lang montre que tous les détails sont
récupérés pour retrouver des indices pouvant amener à des pistes, il fait un gros plan sur du papier de bonbon d'enfant manipulé méticuleusement par un enquêteur. L'effet est désastreux car le spectateur ne peut pas comprendre comment ce papier couvert de sucre peut devenir un indice pour retrouver le criminel. L'aspect rationnel de la couverture
géographique apparaît par le cerclage sur une carte des zones à inspecter et dont l'inefficacité semble sauter aux yeux du fait que l'espace à fouiller devient, malgré l'approche systématique, de plus en plus important, réduisant de fait les chances de trouver un indice
utilisable.

Le comble apparaît à l'écran quand un spécialiste développe une sorte de profilage du criminel au regard de ses comportements, de ses victimes et des lieux de ses meurtres. On voit que toutes les sciences viennent au secours des policiers, même celles alors en plein essor depuis les travaux des psychanalystes.



Le plus étonnant dans cette présentation est que la description de cette enquête ressemble énormément aux enquêtes menées par les services de police spécialisées dans les séries américaines contemporaines. Recherche d'indices a priori insignifiants, recours au profilage, couverture géométrique et géographique des zones de recherche. Or ceci renvoi plutôt à une valorisation des services de police ayant en charge la protection et la sécurité des citoyens en amenant les enquêteurs à mettre des coupables en état d'arrestation.
Or ceci n'est absolument pas le cas dans M le maudit. Toute cette énergie menée par la police est discréditée par la non arrestation du criminel.

M identifié par un mendiant aveugle
En revanche, le scénario montre combien cette activité policière nuit au syndicat du crime qui décide de retrouver le criminel pour l'éliminer, permettant à tous les hors la loi "classiques" de reprendre leurs activités illégales sans être trop dérangées par la police.

Fritz Lang va alors présenter ce syndicat du crime comme une institution parallèle hiérarchisée ayant recours aux sources d'informations leur étant accessibles. Là où la police se méfie des citoyens témoins incapables de décrire le criminel, la pègre ne va pas hésiter à écouter les plus pauvres, les plus improbables membres de la communauté, les mendiants, les invalides. Qu'est-ce que le spectateur sait du criminel? Rien de son physique puisqu'il n'a vu qu'une ombre. En revanche, le seul sens qui lui permet de l'identifier est son ouïe. Et bien Lang va faire de son témoin une sorte de prolongement du spectateur puisque celui qui identifie le criminel est un aveugle qui, comme le spectateur, a entendu le sifflet de l'assassin des jeunes filles. La pègre a fait de lui un citoyen qui compte car son témoignage a été entendu et a permis l'arrestation du meurtrier.
C'est sur cette organisation hiérarchisée, menant des activités parallèle à l'ordre légal et ayant recours aux plus indigents des citoyens que la comparaison fut faite entre pègre et les organisations nazies, notamment les SA, eux aussi organisés de manière très hiérarchique et recrutant parmi les plus indésirables de la population, parmi les sans grade.

Pourtant, pour lier directement pègre du film et institutions nazies, il manque un élément fondamental. La pègre n'agit pas pour prendre le pouvoir. Elle vit par l'existence du pouvoir en place et par son inefficacité. Si elle se substitue aux forces de police, ce n'est que momentané.
La dernière partie du film continue cependant cette ambiguïté permettant d'associer syndicat du crime aux mouvements nazis. Ainsi, quand le chef de la pègre, Schrenke, explique au criminel qui lui est présenté dans un simulacre de procès, qu'il veut l'éliminer, ses arguments sont proches de ceux utilisés par le parti nazi. En effet, le tueur d'enfant est qualifié de malade mental nuisible que les autorités excuseraient alors qu'il constitue une menace pour la société. C'est donc en vertu de cet argument que Schrenke veut mettre fin à sa vie. On retrouve bien ici les théories radicales du parti nazi voulant éliminer de la population les handicapés mentaux et autres personnes ayant des troubles psychiques. Si ce réquisitoire ressemble tant aux thèses nazies, c'est que celles-ci sont de plus en plus discutées et propagées par le parti hitlérien.
Cependant, la séquence de procès "parallèle" ne se conclut pas par l'exécution pure et simple. Au contraire, l'avocat assigné pour la défense de l'assassin se prend au jeu du droit et en vient à défendre son "client" contre la peine de mort.
Quand dans la bouche de Peter Lorre sortent des hurlements indiquant qu'il est malade, qu'il tue contre son gré, les juges et jurés rient. Mais son avocat commis d'office s'appuie sur des textes pour empêcher l'exécution.
On est donc loin de la connivence avec un ordre parallèle qui parlerait vrai. Au contraire, l'intervention de cet avocat, pourtant lui-même issu de la pègre, montre que dans toute situation, le droit doit l'emporter, quand bien même les arguments radicaux peuvent apparaître les plus fondés et les plus justes. Le spectateur est de fait amené par Fritz Lang à accepter progressivement la dialectique la plus extrémiste jusqu'à ce qu'un représentant, même factice, du droit rappelle qu'une société civilisée repose d'abord sur le respect du droit. C'est alors que les forces de police, légales, interviennent en faisant irruption dans ce tribunal improbable, arrêtant des hors-la-loi et le criminel tant recherché, finalement jugé lors d'un vrai procès.

M le maudit est ainsi une œuvre complète et complexe, servie par une mise en scène et des choix filmiques remarquables. Quelque soit l'interprétation qui peut être donnée, il apparaît dans tous les cas que Fritz Lang a surtout montré une société malade dont les autorités étaient incapables de protéger leurs concitoyens, quand bien même elles le faisaient. La perception de cette inefficacité, réelle ou supposée, a permis à ce que se développe des idées plus directes, impliquant la participation de tous les citoyens, écoutés avec la même attention, a priori, quelque soit leur extraction sociale, des plus riches aux plus indigents. Peut-être que la pègre du film était une parabole des mouvements nazis d'où jaillissait à la fois le chaos et l'ordre, si on croit ce que Lang en dit lorsqu'il se trouva aux USA. Ce qui est certain, c'est que les idées de Schrenke et de ses collègues bandits recouvraient celles en vogue en Allemagne en 1931: celles réclamant un État plus protecteur pouvant trouver du travail aux 5 millions de chômeurs et réussissant à mettre fin à la criminalité. Que ces aspirations soient celles que la parti nazi prétendait défendre est une évidence. Contrairement à ce qu'écrit Shlomo Sand, le film n'est pas complaisant avec les idées nazies. Il dénonce en revanche l'impuissance de la République de Weimar tout en responsabilisant aussi les citoyens allemands. Le dernier dialogue du film indiquant "Et maintenant nous devons surveiller nos enfants" ne pourrait-il pas être aussi une injonction aux citoyens qui demandent tout aux pouvoirs publiques en oubliant leurs propres responsabilités, notamment de parents?
Si M le maudit a pu soulever quelques interprétations contradictoires, Le testament du docteur Mabuse sorti en 1933 enlevait tout doute sur le positionnement idéologique de Fritz Lang face au nazisme. Le testament du plus grand criminel, le docteur Mabuse, ressemblait furieusement aux thèses nazies qui semblaient se distiller même auprès des élites les plus respectables. Lang allait d'ailleurs vite quitter son pays après que Goebbels lui avait demandé de diriger le département cinématographique du ministère de la propagande, ce qu'il refusa évidemment. La suite est une autre histoire...

À bientôt
Lionel Lacour




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