samedi 13 juillet 2013

Michael Kohlhaas: héros du XVIème siècle, sujet bien contemporain

Bonjour à tous,

décidément, l'actualité cinématographique de Rhône-Alpes Cinéma sera chargée au mois d'août. En effet, le 14 août sortira sur les écrans le film d'Arnaud des Pallières Michael Kohlhaas, adapté d'un chef d'œuvre de la littérature germanique de Heinrich von Kleist. À l'issue de l'avant-première au Comœdia jeudi 11 juillet, le réalisateur a pu alors préciser ses intentions pour l'adaptation de cette nouvelle. Le moins que l'on puisse reconnaître avec lui est que celles-ci se retrouvent pleinement à l'écran, ce qui n'est pas toujours le cas!





L'aspect esthétique tout d'abord est une réussite absolue. La photographie est somptueuse et les grands espaces comme les plans serrés sur les personnages sont maîtrisés et transcrivent pleinement les objectifs énoncés. La musique plonge le spectateur autant dans le passé que dans le présent. Quant à l'histoire, elle s'appuie évidemment sur des faits qui renvoient au passé. Mais philosophiquement, il s'agit bien d'une réflexion qui concerne les temps actuels concernant la justice et son fonctionnement.

Un père et sa fille montrés dans une relation très contemporaine
La contemporanéité du film est dû à plusieurs choix de mise en scène mais aussi de dialogues. Confirmé par le réalisateur, les situations sont essentiellement tournées en extérieur, même celles qui pourraient être naturellement prises dans une pièce de la maison. Ainsi Michael prend-il son bain dans la cour de sa maison et non dans une pièce, amenant à une séquence baroque puisqu'il doit se rhabiller devant la princesse! Cette contemporanéité se manifeste aussi par des dialogues ne cherchant pas forcément à faire "d'époque". Plus encore, c'est la nature des échanges qui précipite le spectateur dans la confusion de la temporalité. La fille de Michael surprend ses parents faisant l'amour et leur fait savoir, remarque éminemment contemporaine tant le propos détone de l'idée que l'on se fait des rapports entre enfants et parents de cette période. Et en même temps, le réalisateur insiste sur les conditions de vie de ces hommes dont l'hygiène est souvent une qualité toute relative et qui contraste justement avec le bain pris par Kohlhaas. Les gros plans montrent des visages humides, terreux. C'est également le rapport à la lumière qui confirme que l'action se passe bien il y a six siècles. En effet, nos yeux sont habitués aux lumières artificielles même en plein jour. Arnaud des Pallières joue quant-à lui avec ces contraintes de ces temps dits modernes mais qui devaient encore faire avec la lumière que la nature prodiguait, souvent faible ou atténuée dans les maisons, châteaux et autres constructions humaines.

La force du film renvoie enfin et surtout à la combinaison entre les choix esthétiques et les thèmes abordés. En effet, si l'intrigue concerne la France du sud ouest, bien des références transpirent dans le traitement de ce film sans pour autant alourdir la mise en scène. Ainsi, pour en revenir à la baignoire, associé aux chevaux maltraités, au fait que Kohlhaas est propriétaire d'un domaine, le spectateur peut y trouver une projection des grandes représentations du western, de Rio Bravo aux films de Leone en passant par ceux de John Sturges. Mais c'est aussi un renvoi aux films de Kurosawa dont Les sept samourais, déjà repris par les faiseurs de western, Sturges et Leone en tête. Mais la référence visuelle est évidente quand Kohlhaas place son épée dans son dos. Peu importe que cela soit de cette manière ou non que les combattants de cette époque portaient l'épée. Les spectateurs, tout comme moi, ne sont pas tous des spécialistes du port de l'épée au XVIème siècle! En revanche, le public cible du cinéma d'Arnaud des Pallières est bien celui pouvant reconnaître ces combattants asiatiques!
De fait, en plaçant, volontairement ou involontairement ces repères renvoyant à diverses cultures, à divers cinémas, en ayant recours à un acteur danois, quasi inconnu en 2011, date du tournage, en adaptant un livre allemand transposé dans une France du XVIème siècle traversé par des débats spirituels majeurs, le réalisateur propose alors un film dont le discours intemporels dont les propos dépassent rapidement les cadres territoriaux et politiques définis par son œuvre.

Kohlhaas à la tête des révoltés contre le Baron
Ce côté universel qui s'impose aux spectateurs concerne l'intrigue elle-même, puisqu'il s'agit d'une question de justice. Bien des points évoqués dans le film peuvent paraître douteux du point de vue de la véracité historique. Le respect scrupuleux de Kohlhaas pour un recours à la justice légale est suspecte de contemporanéité mais n'est peut-être pas impossible. Son respect pour ses valets, pour les engagements pris sont eux aussi particulièrement étonnant et peut-être anachroniques. Mais ce n'est en aucun cas une gêne et encore moins un élément de critique négative du film puisque comme il a été dit précédemment, le lien à l'époque est finalement très faible. En fait, le film renvoie en bien des points aux questions que se posent les sociétés d'aujourd'hui: que faire quand on est victime d'un plus puissant que soit et que l'institution judiciaire apparaît comme déficiente voire inique? Comment combattre légalement un plus puissant que soit, bénéficiant de soutiens grâce à des réseaux dans les strates du pouvoir? Comment accepter une vengeance personnelle se transformant en révolte débordant les motivations initiales? Pour être provocateur, Kohlhass est un "indigné" face à un système tandis que lui est un modèle de respect des règles, des ses subordonnés, de ses pairs, de sa famille, de la hiérarchie. Mais son indignation ne se limite pas à manifester. Il agit aussi, contre ses propres valeurs, pour rétablir un ordre qu'il détruit de fait. De ce point de vue, le théologien interprété par Denis Lavant fait office de repère temporel pour le film, puisqu'on devine qu'il est un protestant ayant écrit une Bible en langage vernaculaire. Mais il est aussi celui qui clame un message extrêmement contemporain, dénonçant ceux qui recourent aux mêmes moyens que ceux qu'ils dénoncent. S'il ne nie pas le préjudice subit par Kohlhaas, il lui conteste la forme et le débordement.

La conclusion du film est magistrale et ne donne aucune solution au dilemme face auquel se trouve Kholhaa
s. Le spectateur se retrouve dans la même situation. Contrairement à bien des films, le réalisateurs ne laisse pas le spectateur libre de décider de ce que doit devenir le héros. Il y a donc bien une fin fermée. Mais plus subtilement, Arnaud des Pallières laisse le débat, la réflexion se développer chez celui qui aura vu son film. Un film qui ne prétend à aucune volonté moralisatrice mais qui permet une vraie pensée morale. C'est assez rare de nos jours au cinéma. C'est assez rare de nos jours dans le cinéma français. Assurément un des meilleurs films français de ces dernières années, tant sur la forme, splendide, que dans la maîtrise des propos, majeure.

À très bientôt

Lionel Lacour 

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