samedi 5 janvier 2013

L'inspecteur Harry: un fasciste ou un vrai républicain?

Bonjour à tous,

en 1971 sortait un film qui allait marquer le cinéma américain et mondial, créant de fait un personnage qui allait s'inscrire dans la mythologie hollywoodienne. Réalisé par Don Siegel, L'inspecteur Harry (le titre original était plus explicite en qualifiant d'emblée le personnage: Dirty Harry) allait définitivement positionner Clint Eastwood comme une légende du cinéma. C'était leur quatrième collaboration après Un shérif à New York (1968), Sierra torride (1970) et Les proies (1971) sans compter le petit rôle joué par Don Siegel dans le premier film réalisé par Eastwood en 1971, Un frisson dans la nuit. S'appuyant sur un fait divers dans lequel un criminel en série se faisant appeler "Zodiac" terrorisait l'Ouest américain, Siegel va faire s'affronter un psychopathe connu sous le nom de Scorpion (d'où la référence au Zodiac) à un flic, Harry Callahan. Le succès au box office est incontestable, rapportant près de sept fois ce que le film avait coûté à la première année d'exploitation. Pourtant, la critique du New Yorker, Pauline Kael, écrivait en janvier 1972 que L'inspecteur Harry sublimait le "potentiel fasciste", faisant du film de Siegel "un film profondément immoral". La critique de Pauline Kael ne fut pas la seule à attaquer le film. Le New York Times ne s'en priva pas. Mais d'autres au contraire louèrent ce film comme Rolling Stones notamment.

Alors, fasciste ou pas? C'est un vieux débat que différents articles de presse ou sur des sites internet traitent régulièrement. Essayons cependant de donner quelques pistes par l'analyse de trois séquences.

Bande Annonce:


1. Les arguments de l'accusation

Pauline Kael avait une argumentation solide pour faire du film de Siegel un film fasciste. Elle reprochait en effet le côté caricatural de Scorpion dans lequel le spectateur ne peut jamais avoir une once de sympathie et ne peut qu'accepter que, face à l'administration policière, un "héros" vienne enfin l'empêcher de nuire. Harry "était le personnage tout trouvé puisqu'il est violent, irrespectueux de l'ordre établi. Son racisme apparent complétait le profil d'un héros dont la mission était d'éliminer les nuisibles d'une société dirigée par des autorités incapables et laxistes, défendant le droit avant de défendre les victimes.
Plusieurs séquences peuvent illustrer ces arguments, de la scène qui forgea le mythe Harry lorsqu'il menace de son magnum un braqueur de banque jusqu'à lui tirer dessus alors même que son arme n'a plus de munition. Cette scène relève d'une véritable scène de torture psychique dans laquelle le spectateur peut basculer par effet de sympathie vers le tortionnaire puisque celui-ci a empêché que le braquage ne réussisse et ne s'en prend finalement qu'à un homme qui a commis un crime.



Harry torture Scorpion
Plus tard, quand Scorpion demande une rançon après avoir kidnappé une jeune fille, Harry le poursuit jusque dans le stade de football, lui tire dessus et le torture en lui marchant sur sa plaie béante afin de lui faire dire où se trouve la jeune fille. À l'image, cette torture est enlevée du regard du spectateur par un plan pris d'hélicoptère, laissant Harry faire le sale boulot. Le fait que Scorpion ait de fait tué la jeune fille en l'ayant enterrée vivante renforce l'idée que Harry a dû agir de la sorte car il a en face de lui un être qui ne peut pas être raisonné par les bons principes. Et le fait que son supérieur lui reproche de ne pas avoir respecté les droits de Scorpion peut alors être une nouvelle fois interprété comme un signe favorable à la réponse fasciste plutôt qu'à celle du droit.
Enfin, quand Harry épie et suit Scorpion en désobéissant à sa hiérarchie puis agit pour mettre fin à la prise d'otages d'écoliers dans un bus scolaire, Harry devient évidemment le héros qui sauve la société et de sa partie innocente, les enfants, du monstre Scorpion mais aussi des incompétents censés justement protéger les plus faibles.


2. Des arguments qui oublient les principes du cinéma
En se limitant aux éléments cités, les critiques comme Pauline Kael sont comme ceux qui cherchent ce qu'ils veulent trouver, occultant du film ce qui indique exactement le contraire de leur démonstration. Ce procédé a la vie dure comme l'a montré récemment le magazine Variety qui voyait dans le film Intouchables une œuvre raciste, alors que l'inverse est  facilement démontrable. Ainsi, tous les arguments faisant de Dirty Harry un film fasciste sont tout autant facile à retoquer, sauf peut-être pour le fait qu'Harry est effectivement un flic désabusé par le manque d'efficacité de sa hiérarchie. Mais la nature d'un personnage, même fasciste ne fait pas pour autant du film un film fasciste.
Ainsi, la séquence du braquage est de fait une référence à un genre qui n'est pas celui du film. Certes l'action se place dans le présent de la réalisation du film, c'est-à-dire en 1971. Mais le traitement est clairement celui d'un western dans lesquels les policiers, les shérifs, intervenaient au milieu de la foule pour mettre fin à un acte criminel. Quand Sam Peckinpah le montrait en 1969 dans La horde sauvage, le message était le même, montrant combien la société américaine repose sur la violence. L'inspecteur Harry n'est de fait rien d'autre qu'un western urbain, chose analysée depuis longtemps, faisant le lien entre le film de Peckinpah et le quotidien ordinaire d'un Américain. Le caractère "fasciste médiéval"de Harry  (invention de Pauline Kael qui montre combien elle avait malgré tout des problèmes de concepts historiques!) quand il intervient lors du braquage laisserait alors à penser que l'ensemble de la société américaine est fasciste. Or culturellement, les Américains trouvent légitimes qu'un policier intervienne, même violemment, face à un criminel. Son intervention ne met d'ailleurs pas plus en danger que ce que ne font déjà les braqueurs. Certes, quand Harry pointe son magnum sur un braqueur à terre, il y a du sadisme, incontestablement. Mais son expertise, démontrée au cours du film, prouve qu'il sait très bien combien de balles:


« Hin hin ! Je sais ce que tu penses : « C'est six fois qu'il a tiré ou c'est cinq seulement ? ». Si tu veux savoir, dans tout ce bordel j'ai pas très bien compté non plus. Mais c'est un .44 Magnum, le plus puissant soufflant qu'il y ait au monde, un calibre à vous arracher toute la cervelle. Tu dois te poser qu'une question : « Est-ce que je tente ma chance ? » Vas-y, tu la tentes ou pas ? »



Or si on part du principe qu'il sait très bien qu'il n'a plus de balle, cela veut dire qu'il n'aura pas besoin de tirer et qu'il lui suffira d'enlever l'arme qui se trouve à terre à près d'un mètre du braqueur. Et de fait, quand celui-ci lui demande de savoir s'il y avait encore des balles dans l'armes de Harry, celui-ci tire sachant que son arme est vide. Bien sûr qu'il y a sadisme. Mais suffit-il d'être sadique pour être fasciste. D'autres films aujourd'hui jamais qualifié de fasciste aurait montré le policier frappant le braqueur pour l'empêcher d'atteindre son arme. Les critiques auraient pu trouver cela légitime et, au regard de la séquence, rien n'aurait choqué si Harry l'avait fait. Et pourtant on lui reproche finalement de ne pas l'avoir frappé! Par cette séquence, Siegel caractérisait son personnage, un policier compétent et courageux, prêt à intervenir quand il le faut, préférant l'action et la confrontation directe avec les hors-la-loi, quitte à désobéir parfois, y compris à la loi pour le bien commun. 



Mais cette seule séquence n'est pas assez significative pour faire de Harry Callahan un héros non fasciste. La séquence de torture dans le stade est bien plus intéressante car elle est souvent analysée par les contempteurs du film en oubliant certains éléments du film et notamment le son. Revenons au plan pris d'hélicoptère. Certes, Siegel nous éloigne de la torture que subit Scorpion, nous permettant de nous satisfaire de ce que fait Harry pour la bonne cause, celle de sauver une jeune fille. Mais Siegel ne nous laisse en aucun cas tranquille avec notre conscience. Les cris de Scorpion sont particulièrement audibles même quand il est manifestement trop éloigné pour qu'on l'entende aussi fort. Et quand on ne l'entend plus, une musique fantastique de Lalo Schiffrin vient par des dissonances nous heurter les oreilles, rappelant un film d'horreur pour bien nous signifier à nous spectateurs que nous sommes partie prenante de ce que Harry fait subir à Scorpion. Harry n'est donc pas le seul à se "mouiller" en torturant Scorpion. Le réalisateur implique émotionnellement les spectateurs qui doivent alors accepter ce qu'il fait tout en reconnaissant l'horreur qui est commise. Le film serait "fasciste" si nous laissions agir Harry seul, nous exonérant par l'éloignement de la prise de vue de ce qu'il exécute. 


La séquence finale vient alors clore le message introduit par cette séquence. En attaquant Scorpion qui a pris en otage les écoliers, Harry désobéit clairement aux ordres. Mais au regard de ce qu'a déjà fait le psychopathe, meurtres divers, séquestration, attaque d'église de la communauté noire, enterrement d'une victime encore en vie et d'autres encore, il y a urgence à intervenir. Harry le fait, sauve les derniers écoliers du bus et tue Scorpion en reprenant le même dialogue que lors du braquage. Sauf que cette fois, il a encore une balle dans le chargeur et tue Scorpion. Harry a franchi la ligne rouge. Il est devenu un criminel puisque rien ne le forçait à tuer Scorpion. Paradoxalement, les spectateurs ont peut-être espéré qu'il tire et qu'une balle se trouve bien dans le barillet du magnum de Harry. Sauf que le film se finit autrement que ce que Pauline Kael affirme. 


Ce que bien des critiques oublient, c'est que les fins des films donnent la morale du message mis en oeuvre dans l'œuvre. Or Harry ne finit pas en héros. Au contraire. Il se retrouve seul, et jette son insigne de policier. Les plus critiques et aveuglés par leur idéologie interprètent ce geste comme un refus d'appartenir à une police qui décidément n'a pas su agir pour défendre les victimes. Or cette interprétation n'a aucun sens car dans ce cas, il aurait fallu pour rendre plus fort le message, que cela soit fait devant des témoins, les supérieurs de Harry et des parents de victimes soutenant ses agissements. Au contraire, Harry sait qu'il a dépassé ce qu'il était en droit de faire. Un autre plan d'hélicoptère le laisse seul s'éloigner de la vue des spectateurs. Le thème musical devenu classique depuis accompagne cet éloignement visuel. En laissant ainsi Harry sur une musique très triste et peu enthousiaste, le spectateur est invité à l'abandonner aussi car rester avec lui serait adhérer à ce qu'il a fait. Tant qu'Harry intervenait à côté de la loi mais pour le bien commun, ces écarts étaient tolérables. Deux fois, Siegel nous aura éloigné de l'inspecteur. Une fois dans le stade. Mais l'éloignement n'était que visuel et nous savions combien ce qu'il faisait était insoutenable mais animé au moins par un souci de libérer une victime. La seconde fois, nous le quittons définitivement car il ne peut y avoir d'apologie de ce qu'il a fait. Lui-même le sait.


Film fasciste donc? Harry peut-être. Les spectateurs? Pourquoi pas. Le film en aucun cas. La morale du film démontre que le message du réalisateur n'est absolument pas de défendre un policier qui agirait contre la loi jusqu'à commettre l'irréparable: le crime. Surtout, les critiques qui qualifient encore ce film de fasciste ou de toute autre expression équivalente (film nauséabond, d'extrême droite et autres expressions) oublient outre la morale évoquée ci-dessus, le contexte de production du film. En effet, les USA sont en pleine crise d'autorité avec leur déroute au Vietnam, remettant en cause de fait les autorités publiques voir leur légitimité. Des faits divers criminels et médiatiques viennent  également s'ajouter à la déstabilisation de cette super puissance, que ce soit les crimes du Zodiac ou ceux perpétrés par Charles Manson de manière tout aussi barbare que ceux commis par Scorpion lui-même. Du point de vue cinématographique, le nouvel Hollywood commence a proposer un cinéma différent, plus radical, plus violent et plus urbain, abandonnant le mythe de la conquête de l'Ouest et se plongeant plutôt dans ce qui anime la société américaine. C'est ainsi que le genre roi des années 1950, à savoir le Western, va être soit abandonné, soit revisité pour démystifier tous ses héros.  Sergio Leone avait commencé mais il était italien. Peckinpah a largement contribué à suivre ce processus de destruction du mythe du far west. Siegel s'y était attaqué aussi. Il avait presque réussit à mélanger les deux dans Un shérif à New York. Mais c'est bien dans L'inspecteur Harry qu'il réussissait la véritable mutation du Western. Si un western est mort, cette mort n'est qu'une question de temporalité. En effet, inutile désormais de filmer un Western au XIXème siècle puisqu'il continue d'exister en réalité au XXème siècle sous d'autres formes. Et si les spectateurs acceptent de voir le Shérif attaquer le bandit comme dans tous les westerns, il ne peut cependant pas le tuer gratuitement car la morale américaine n'y trouve pas son compte. Contrairement à ce que certains croient, les Américains ne se repaissent pas forcément de la mort et celle de Scorpion n'est en aucun cas un happy end au sens classique puisque celui qui doit faire régner la loi la transgresse de la manière la plus grave qui soit. Rien de fasciste donc dans l'oeuvre de Don Siegel et son film revendique plutôt des principes républicains qui interdisent à un policier de tuer quand il n'est pas en situation de légitime défense. Les suites, trois en tout, reprendront d'ailleurs ce credo; dont le fameux Magnum force de Ted Post avec parmi les scénaristes le talentueux Michael Cimino, film dans lequel Harry Callahan traquait justement une organisation de policiers exécutant les membres de la pègres et autres assassins pour pallier le laxisme judiciaire.  On ne peut pas en dire autant de bien d'autres films d'action tournés depuis aux USA. Quant au Western moderne évoqué même par le rappeur français MC Solaar, les faits divers américains et les réactions des citoyens face à la pertinence de posséder et d'utiliser des armes à feu laissent penser que le XXIème siècle est encore un temps de Western...


A bientôt

Lionel Lacour


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