mardi 15 février 2011

Quel est l'intérêt du "director's cut"? Réflexion autour d'Apocalypse now

Bonjour à tous,

depuis quelques années, et du fait notamment des sorties DVD permettant de nombreux bonus que les VHS ne permettaient pas, sortent des versions "director's cut" de films plus ou moins célèbres.
Pour bien préciser les choses, il ne s'agit pas ici de versions retouchées numériquement comme la première trilogie de Star wars voire de E.T. - même si sur certains points, on peut parler d'analogies dans le raisonnement que je vais développer - mais bien de montages différents voulus par les réalisateurs par rapport à la première sortie en salle.

Il faut donc rappeler que de très nombreux réalisateurs n'ont pas la main sur le montage final, notamment aux USA et que les studios contrôlent donc la forme finale du film. A ce propos, John Ford ne voulant pas que son oeuvre soit trahie par un montage qu'il aurait désapprouvé, ne tournait aucun plan qui aurait permis un plan de coupe qu'il n'aurait pas souhaité!

Parmi les films qui ont été "remontés", il y a le cas célèbre d' Apocalypse now, de Copolla, palme d'or à Cannes en 1979. Une version "director's cut" est donc sortie de nombreuses années après avec des séquences inédites, mettant notamment en scène des Français dans leur ancienne colonie vietnamienne (ou autrefois indochinoise).

L'objet de ce message n'est pas de savoir quelle est la meilleure version mais bien de savoir si la fameuse "director's cut" est bien celle qui aurait dû sortir initialement.
De même, la version montée par le réalisateur a-elle-été faite dès la sortie du film, mais refusée par le producteur, ou bien cette nouvelle version a-t-elle été faite après, parfois plusieurs années après. Cette différence est, vous vous en doutez, fondamentale.

Pourquoi? Tout simplement parce que si la version du réalisateur a été montée en même temps que la version exploitée, cela permet de voir les vraies différences artistiques mais aussi idéologiques d'un film entre le metteur en scène et les producteurs. En revanche, si la version remontée est faite plusieurs années après, rien ne nous dit que la version du réalisateur aurait été celle-ci à la sortie du film.

Pour prendre un exemple imaginaire mais évident, choisissons un film évoquant la menace terroriste islamique à New York réalisé avant 2001 (Couvre feu correspond à ce thème et réalisé par Edward Zwick en 1998). En acceptant que ce film soit remonté de nos jours, comment le réalisateur pourrait ne pas être influencé par ce qui s'est passé un certain 11 septembre? Le montage ne pourra pas être le même que s'il avait été réalisé avant 2001, quand bien même celui présenté aux spectateurs n'était pas celui que souahaitait Zwick.

Le "remontage" d'un film pose donc un problème quand il est postérieur, voire vraiment postérieur, au montage exploité en salle car il s'agit non seulement d'un autre film, mais surtout d'un film d'un autre temps, non de 1979 pour le cas d'Apocalypse now mais de 2001 pour Apocalypse now redux. Une sorte de remake mais à partir d'un matériau déjà existant.
Certes la séquence avec les Français a été éliminée du premier montage. Mais le film perdait-il en cohérence? Combien de réalisateurs ont finalement décidé de ne pas intégrer dans leurs films des séquences qu'ils avaient pourtant à disposition?  Sommes-nous assurés que Copolla ait vraiment intégré ces séquences dans son montage quand on sait que la version qu'il présenta à Cannes était déjà un work in progress?

Ainsi, l'intérêt de ces films "nouveau montage" est multiple mais pas forcément celui affiché. Moins que la version telle qu'elle aurait dû être, ces nouvelles versions montrent souvent que l'environnement qui entoure le film a changé. Apocalypse now était à sa sortie une critique philosophique de la vanité de l'impérialisme américain. En intégrant de nouvelles séquences, le film intègre un contexte historique plus large de ce conflit et s'adresse à davantage de personnes. La présence de Français "dilue" aussi la seule faute des Américains dans le conflit.
 Mais remonter un film, c'est aussi pour les distributeurs une manière d'exploiter à nouveau un film à succès de leur catalogue dont on sait que les fans seront intéressés par les quelques nouveautés apportées par la nouvelle version, que ce soit en salle ou en DVD et maintenant Blu Ray.

L'historien travaillera sur les deux oeuvres, celle de 1979 pour évoquer l'immédiate après-guerre du Vietnam et le traumatisme américain de la défaite honteuse en le comparant avec les autres films sur ce sujet; celle de 2001 dans un contexte nettement différent, où la cause de l'intervention américaine, à savoir l'anticommunisme, n'existe plus, où le sentiment de honte s'est amenuisé et tandis que d'autres menaces se manifestent.

Quant aux versions des films améliorés comme ceux évoqués précédemment (Star war, E.T.), si le montage n'a pas varié, l'utilisation des technologies numériques modifie la perception que les premiers spectateurs avaient eu des films. Ainsi Jabba le Hutt fut d'abord interprété en 1977 par un acteur et fut ensuite numérisé en image de synthèse en 1997 afin qu'il ressemblât à un monstre mi-crapaud, mi-limace! L'univers initialement créé, lié aux limites de la technologie des années 1970, était donc beaucoup plus antropomorphisé que depuis les modifications apportées par l'imagerie de synthèse. Il en ressort une projection différente des spectateurs vis-à-vis des personnages "exotiques", même si ceux-ci pouvaient ressembler par leurs caractères à bien des êtres humains contemporains, y compris Jabba!.

Pour E.T., les armes portées par ceux cherchant la créature extra-terrestre sont désormais transformées en talkie-walkies, radoucissant le conte, estompant la violence de la version originale. L' "autre" n'est plus forcément considéré par l'Etat comme un ennemi à détruire. La fin de la guerre froide est passée par là.
Comme pour un "director's cut", et malgré cette fois un même montage, les modifications apportées transforment donc bien le film. Il ne s'agit alors pas de la "vraie" version, mais d'une "autre" version, liée à l'époque pour laquelle le film est destiné.

Le "director's cut" a donc plusieurs intérêts, mais pas celui de voir "la version réelle" du film mais plutôt "une" version différente, une vision modifiée par le temps, le contexte, la technologie. Chaque version doit être analysée à part, dans un contexte différent, sans penser que la dernière proposée est celle définitive. Ces montages différents montrent surtout l'importance des choix des réalisateurs de tourner certains plans ou pas puisque ce sont ces plans qui seront ensuite montés pour donner un sens au film. Pour preuve, Fritz Lang, dans Les contrebandiers de Moonfleet (1952) se vit imposer une dernière séquence se rajoutant à "sa dernière séquence", changeant la morale du film et entraînant par là même, son reniement par le réalisateur lui-même!


A bientôt
Lionel Lacour

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