dimanche 6 février 2011

L'Horloger de Saint Paul, marqueur d'une époque

Bonjour à tous,

quand Bertrand Tavernier réalise en 1974 cette adaptation du livre de Georges Simenon, L'horloger d'Everton, il plonge son héros dans sa ville natale, Lyon. Pour le spectateur d'aujourd'hui, il s'agit d'un vrai dépaysement. En effet, nous pouvons voir dans ce long métrage un vrai document archéologique de ce qu'étaient ces débuts des années 1970 et pour la France, la fin des "Trente glorieuses", dans une approche bien sûr particulière de Bertrand Tavernier qui signait là son premier long métrage.


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1. Lyon, je t'aime
Tout d'abord, Tavernier nous emmène dans son Lyon, celui dont il rêve, celui qu'il aime, peut-être trop d'ailleurs. Essentiellement centré sur le "Vieux Lyon" allant de Saint Paul à Saint Jean, la balade qui nous est proposée nous transporte de la place des Terreaux à la Croix Rousse, le tout en longeant régulièrement les quais de la Saône et du Rhône.
Deux seuls moments se passent à l'Est du Rhône (rive gauche): une séquence assez longue dans le "poumon vert" de Lyon, dans le Parc de la Tête d'Or, et dans l'aéroport de Bron. Enfin, quelques extérieurs dans la campagne avoisinante de l'agglomération nous permettent de nous sortir de cet espace urbain assez oppressant.
C'est donc un véritable circuit touristique de la ville que nous pouvons suivre dans ce film, même si ce circuit ressemble fortement aux lieux obligés de tout bon touriste.
Pour ce qui est du Lyon intime, Tavernier aime montrer l'intérieur des cours de ces immeubles du vieux Lyon, dont les appartements sont accessibles par des escaliers et des paliers donnant  sur la cour. C'est enfin un Lyon rempli de Lyonnais qui se retrouvent sans cesse autour d'un repas à manger (restaurants nombreux) ou à préparer (les halles, le marché), le tout avec des plats, lyonnaiseries allant des saucissons au tablier de sapeur (spécialité de tripe).

2. Lyon d'hier et d'aujourd'hui
Ce qui est remarquable, c'est surtout la transformation de la ville elle-même. Pour ne prendre qu'un premier exemple se situant à la fin du film, la vision de la Cathédrale Saint Jean dans ce film montre combien la ville, et particulièrement ce quartier était sale et peu entretenu. La façade noire du bâtiment, tout comme le reste des autres constructions tranche avec le souci d'aujourd'hui d'entretenir les murs extérieurs, de les éclaircir régulièrement et ce depuis les travaux de la fin des années 1980-début 1990.
La rue du  magasin de Michel Descombes, l'horloger interprété par Philippe Noiret, est situé rue de la Loge. Il suffit d'y aller pour se rendre compte de la métamorphose du quartier depuis quarante ans. Quartier populaire, le Vieux Lyon est devenu depuis un quartier très propre, prisé par une certaine bourgeoisie, devenu patrimoine mondial de l'Humanité pour l'UNESCO. On est loin de ce quartier que le maire Louis Pradel voulait rasé pour faire construire des immeubles modernes en béton!
Peu de plans en soirée sont tournés dans le film si ce n'est une séquence sur la place des Terreaux. Celle-ci donne l'occasion de voir une autre transformation importante de la ville et notamment le déplacement de la fontaine Bartholdi qui faisait face à l'Hôtel de Ville en 1974 tandis que les visiteurs d'aujourd'hui peuvent constater que cette même fontaine fait désormais face au Palais Saint Pierre, le Musée des Beaux Arts de Lyon. Ce peu de scènes nocturnes s'explique bien sûr par le fait que la ville n'est devenue vraiment une ville valorisant ses monuments qu'avec le mandat de Michel Noir au début des années 1990 et son "Plan Lumière". Désormais, les films tournés à Lyon ne manquent pas de représenter la ville illuminée la nuit!
Enfin, pour ce qui est de l'aéroport de Bron, celui-ci n'est plus qu'un aérodrome tandis que l'aéroport a été construit à Satolas, appelé depuis peu Aéroport Saint Exupéry.

3. Un film politique
Mais le plus identifiable dans ce film est son lien avec l'actualité des années 1970. On y trouve pêle mêle des revendications libertaires, notamment des prostitutées de Lyon manifestant pour leurs droits, l'évocation de mouvements gauchistes ou des soutiens à la peine de mort.
Peu de films aujourd'hui n'aborderaient autant ces thèmes dans un scénario apparemment non ouvertement engagé.
La place des médias est également sans cesse rappelée, des journalistes traquant les suspects ou les proches des suspects ou bien l'idée que des programmes télévisés pourraient montrer de manière spectaculaire l'exécution des condamnés à mort. On n'est pas loin du sujet du film d'Yves Boisset Le prix du danger, tourné pourtant la décennie suivante.
C'est également l'écologie qui est montrée. Discrètement, une carte de France des cours d'eau pollués se trouve au commissariat, prouvant que cette thématique écologique ne date pas des verts et de Nicolas Hulot en France.
C'est enfin la forte politisation de la population qui se manifeste dans le film avec un monde binaire, les défenseurs du pouvoir de droite pompidolien face à des mouvements de gauche, qualifiés automatiquement de gauchistes. On sent une certaine désillusion de l'après 1968 puisque rien ne semble vraiment avoir changé: le même parti est au pouvoir, les faibles sont écrasés par les forts, les patrons peuvent faire ce qu'ils veulent sur les employés et terrorisent ceux qui pourraient s'opposer à eux. L'évocation d'une France finalement de droite et prête à la délation est apportée par le commissaire lui-même, interprété par Jean Rochefort, sur le site même du monument en l'honneur des Résistants, sur l'île du lac du Parc de la Tête d'Or.
Rien n'a changé, à commencer par la justice, l'avocat, dans une séquence volontairement caricaturale, écrase son client Philippe Noiret en étant assis "plus haut" que lui. De même, alors que Noiret lui donne une liasse de billet, l'avocat l'accepte et sans compter, reconnaît que ce sera suffisant... comme avance!

Un film donc noir, tant dans les images que dans son positionnement politique, avec un paradoxe final et une confirmation. Le père et le fils ne se parlaient pas dans le quartier de Saint Paul mais ont retrouvé le dialogue dans la Prison Saint Paul de Lyon. Le film se conclut sur la fête du 15 août, fête mariale par excellence et sainte protectrice de la ville de Lyon et vénérée par les Lyonnais, comme Bertrand Tavernier semble vénérer Lyon, avec toute la subjectivité que la foi impose!

A bientôt
Lionel Lacour

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