vendredi 28 novembre 2014

"Le Pigeon", l'exagération pour un tableau tout en nuance de l'Italie des années 50

Bonjour à tous

Mario Monicelli a excellé dans ce qu'on allait appeler la comédie italienne et qui fit du cinéma de la Péninsule un modèle pour tant de cinéastes.
Avec Le pigeon, Monicelli réalisait en 1958 certainement son premier chef-d'œuvre, considéré comme une des plus grandes comédies du 7ème art par certains, et qui témoigne pourtant de la situation extrêmement contrastée de la société italienne de ces années d'après guerre, des ces années d'après "néoréalisme".

Parodie, pastiche, farce
De nombreuses analyses du film rappellent qu'il fut largement inspiré du film de Jules Dassin Du rififi chez les hommes, film noir présentant
la mise en œuvre extrêmement savante d'un cambriolage. De même, le film de John Huston Quand la ville dort est aussi une référence du film de Monicelli. Cette inspiration ne relève d'ailleurs pas que du sujet du film. Certaines séquences sont ouvertement traitées esthétiquement comme des films noirs, avec utilisation de la lumière et des ombres dans des situations de tension dramatique dans lesquelles les personnages du film se trouvent. C'est d'ailleurs dès la séquence introductive que cette référence esthétique au film noir apparaît.

Les personnages sont tous marqués par l'illégalité ou par ce qui entoure le genre "noir". Escrocs, orphelin, trafiquant, boxeur, tous condamnés (ou presque) au moins une fois, le scénario nous présente donc une série de personnages qui auraient leur place dans les œuvres de Fritz Lang ou de Huston. Pourtant, Monicelli s'efforce de détourner, a priori, les spectateurs de leurs conditions avec la loi en forçant les traits de ses héros de pacotille. Le pompon revenant à Peppe, joué par Vittorio Gassman, boxeur sans talent engagé pour remplacer Cosimo, un cambrioleur en prison contre une somme de 150 000 lires. Monicelli s'ingénie à le ridiculiser par sa manière de boxer, de draguer, de claquer des doigts ou de siffler (deux choses qu'il semble incapable d'exécuter!).

Quant au casse que l'équipe de cambrioleurs du dimanche est amené à réaliser, il est prétendu "scientifique" pendant tout le film mais il ressemble à une sorte de succession de gags et d'imprévus, montrant combien l'objet du film n'est justement pas l'aboutissement du cambriolage mais la galerie de portraits d'Italiens (et d'Italiennes) dans une Italie en reconstruction.


Un paysage urbain en recomposition
Si le film devait être tourné en studio, c'est finalement essentiellement dans les rues de Rome que l'essentiel des scènes a été réalisé. Monicelli donne alors à voir toute la diversité de l'habitat des habitants de la ville. En commençant sa première séquence par un vol de voiture en ville, il en profite aussi pour montrer une ville moderne, avec des immeubles qui semblent extrêmement récents, alignés le long d'une voirie rectiligne. D'ailleurs, pendant toute la durée du
film, Monicelli tournera des séquences avec en arrière plan des immeubles modernes construits ou en cours d'édification. Michele, le Sicilien, frère de Carmelina (un des premiers rôles de Claudia Cardinale), un membre de l'équipe de cambrioleurs, vit dans un de ces immeubles construits en béton avec de très nombreux logements par étage. C'est donc une Italie qui se redresse pour accueillir une population encore mal logée. Capanelle, un vieillard escroc ou Dante, celui qui aidera les Pieds Nickelés à se préparer au cambriolage, vivent dans des taudis ou dans des immeubles en ruine. Dans une des
premières séquences, quand Capanelle cherche un pigeon pour remplacer Cosimo, Monicelli s'attarde sur une roulotte dans laquelle vivent encore des personnes, non de manière nomade mais bien installé au beau milieu d'un terrain vague.

Des Italiens marqués par la misère
Le film joue sur tous les clichés qui traînent sur les Italiens. Roublards, jaloux et jalouses, séducteurs, artistes, ultra-paternalistes, sens aigu de l'honneur, voleur, fainéant, parlant fort... Rien ne semble être épargné au spectateur, avec une sur-caractérisation des personnages propre à la Comedia dell arte. Pourtant, au-delà de la caricature de Peppe, Mario, Michele ou Tiberio, Monicelli dresse un état des lieux saisissant. La vie en Italie est encore marquée par la situation du manque. C'est la femme de Tiberio qui est en prison pour avoir trafiqué des cigarettes. Or on devine assez vite qu'elle n'est pas une grande criminelle. C'est Campanelle qui évoque son enfance passée en prison avec sa mère. Au regard de son âge et de la date du film, cela remonte à avant la guerre. Ce sont tous les autres qui ont un casier judiciaire pour des menus larcins. C'est Campanelle qui se jette sur la nourriture du fils de Tiberio. C'est Michele qui cherche à marier sa sœur mais seulement quand sa dot sera complète et elle coûte cher. Chacun des personnages semblent ainsi vivre chichement et espère s'en sortir, quelque soit les moyens, ou en rêvant.
Mario, l'orphelin, mais que tous ses copains ignorent, ne peut s'offrir un manteau sans emprunter avec celles qui l'ont élevé à l'orphelinat. Nicoletta la bonne se rêve fille de militaire et fiancée à un officier. Tout coûte cher, ou du moins, tout prend une grande valeur pour ces personnages du peuple, des consommations à payer après une bagarre au pantalon déchiré lors du cambriolage. Et quand celui-ci aboutit, les larrons en profitent pour voler les restes qui se trouvaient de le réfrigérateur de l'appartement investi! Leur départ est tout aussi pathétique. Pas de voiture mais le tram ou retour à pied dans leur quartier.
Cependant, le film est plein d'espoir. Tout d'abord, la séquence comique de fin montre qu'il y a possibilité de travailler dans certains domaines d'activité et que l'embauche se fait au jour le jour. Ensuite, il y a encore des emplois peu payés qui permettent de subvenir chichement mais honnêtement aux besoins des individus. Mario trouve ainsi un emploi dans un cinéma de quartier. Ce même Mario achète trois tabliers au marché avec Donald de Disney en illustration. La société de consommation avec des produits se différenciant se développe et touche les populations modeste. Et c'est donc la possibilité d'accéder à des logements meilleurs qui témoigne également de cette amélioration des conditions de vie en Italie.

Un cambriolage manqué pour une morale très classique
Habituellement, la séquence introductive permet au spectateur de présenter le personnage principal ou le point de vue que le film suivra. Ici donc, cette séquence évoque un vol de voiture manqué par Cosimo et Campanelle, le premier déclenchant malencontreusement le klaxon de la voiture, entraînant l'intervention des policiers. Ce Cosimo semble alors le personnage central puisqu'il réclame un pigeon pour le remplacer en prison afin qu'il puisse réaliser un coup inratable. Or la recherche du fameux pigeon va emporter le spectateur dans la découverte de tous les principaux protagonistes du film, éloignant progressivement du récit Cosimo.

De fait, beaucoup de personnages se retrouvent dans cette situation de ne pas finir l'histoire qui est tracée. Mario se retire de la combine et disparaît du récit une fois que Michele lui fait comprendre qu'il peut fréquenter sa sœur. Il en va donc ainsi aussi pour Carmelina. De même, Dante n'intervient plus dans l'histoire après qu'il a loué son matériel de cambriolage. Et la relation entre Peppe et Nicoletta n'a semble-t-il plus aucune importance une fois que le cambriolage est fini. Du moins, aucune piste ne permet d'imaginer un avenir à cette liaison.
Il apparaît ainsi que le cambriolage n'a qu'une fonction, celle de présenter des tranches de vie qui pourraient être indépendantes les unes des autres et qui se retrouvent agrégées à une histoire bancale jusqu'à ce que chacun se sépare à nouveau.
Pourtant, alors que Campanelle et Peppe s'éloigne du lieu de leur forfait manqué, un réveil que le vieux voleur avait subtilisé se déclenche et retentit au point d'intriguer deux policiers. Cette séquence fait évidemment écho à la séquence introductive. Or celle-ci se concluait par l'emprisonnement de Cosimo. Peppe arrive à s'échapper en se cachant dans une masse de chômeurs, ignorant qu'ils attendaient d'obtenir un emploi. Il se retrouve donc prisonnier de ces nombreux chômeurs, entraîné malgré lui à être embauché par un patron, au grand désespoir de Campanelle qui a pu lui s'extraire de la foule. Peppe représente en quelque sorte l'Italie moderne, celle qui doit, pour s'en sortir,qu'elle le veuille ou non, travailler à sa reconstruction, à l'image de tous ceux embauchés avec lui.


Le pigeon montre donc une Italie à l'intersection de deux périodes, celle marquée encore par la guerre et les archaïsmes de la société passée et celle qui décide de se tourner vers l'avenir, en se reconstruisant, en modernisant ses villes et en amenant ses forces vives à travailler dur plutôt que de rester dans un modèle économique de la débrouille. Comédie donc mais avec une portée sociale, dans la continuité du néoréalisme. Monicelli continuera à présenter la diversité de l'Italie dans ses composantes culturelles, géographiques et historiques dans les films qui suivront, notamment dans La grande guerre ou Les camarades et bien d'autres encore.

À bientôt
Lionel Lacour

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