mercredi 3 décembre 2014

À qui sont destinés les films? De la difficulté de comprendre un film venu d'ailleurs

Bonjour à tous,

il nous est tous arrivé de voir un film, de comprendre la trame générale, l'intrigue, mais de ne pas en comprendre les enjeux, l'intérêt ou parfois juste une ou deux séquences. Parfois même, certaines scènes peuvent nous sembler compréhensibles alors même que nous n'en percevons pas l'importance.
En fait, tous les films de cinéma sont d'abord une production d'un ensemble d'individus liés à leur temps et à leur public. Ainsi, pour prendre un exemple précis, La vie est belle de Franck Capra est un film américain de 1946 destinés d'abord à être vu par... des Américains de 1946.
Cette affirmation peut apparaître comme une évidence tellement simple que beaucoup ne se la posent pas. Or elle est non seulement fondamentale, mais elle explique pourquoi certains cinémas venus de pays loin nous semblent même venus d'une autre planète. Le loin renvoie autant à l'espace (que
connaissons-nous de la Lituanie, de l'Iran, du Tchad ou de la Bolivie) qu'au temps (plus un film a été fait il y a longtemps, plus il renvoie à des implicites qui échappent aux spectateurs).


L'analyse filmique impliquerait donc d'avoir une culture générale extrêmement large, combinant Histoire, Géographie, Sociologie et bien d'autres disciplines encore, à commencer par l'Histoire du cinéma elle même, pour pouvoir en tirer toutes les méta-informations que le film comprend.
Par exemple, dans Les 7 mercenaires, lors de la rencontre entre les personnages interprétés par Yul Brynner et Steve McQueen, ce dernier indique qu'il vient de Tombstone, sans rien développer d'autre. Cette information n'empêche en rien de comprendre le film. Mais elle implique le spectateur américain qui reconnaît Règlements de compte à OK Corral de 1957 et donc à John Sturges, son réalisateur, qui est accessoirement aussi celui des 7 mercenaires. Toutes ces informations sont implicites, connues des cinéphiles amateurs de western et de l'histoire des USA. Que pouvait-il en être d'un spectateur français ignorant cela en 1960? Et encore plus pour un voyant le film en 2014?
lui ce qui est sous-entendu. D'abord l'Histoire des USA elle même avec la référence à la ville du marshal Wyatt Earp, héros véritable de l'ouest américain. Ensuite aux films relatant les exploits de ce marshal comme
Cet exemple n'est qu'une illustration des situations dans lesquelles certaines séquences peuvent jouer avec le spectateur sans pour autant que tout soit dans l'explicite. Ainsi, certains dialogues, certaines images peuvent renvoyer volontairement souvent, inconsciemment parfois, à un système de références connu des spectateurs visés par le cinéaste. Ce dialogue avec la salle donne du relief au film, l'étoffe en s'appuyant sur une connivence entretenue parfois malgré le réalisateur.


Caméo de Hitchcock dans La mort aux trousses
En effet, entre les fameux private jokes, les caméos et autres insertion destinées à intégrer dans le film des éléments qui peuvent s'en extraire sans que cela nuise à la narration ou à la compréhension globale du film, les réalisateurs laissent également des traces d'une spécificité de leurs spectateurs sans que pour autant ils en aient conscience. Pour en revenir au cinéma américain, dans Rocky, le héros invite son ami à partager le repas de thanksgiving. Cette fête américaine est régulièrement convoquée dans les films américains, comme dans les séries d'ailleurs. Or celle-ci revêt un caractère très spécifique aux USA puisqu'elle n'est célébrée que dans ce pays, marquant l'arrivée des premiers colons britanniques sur le sol américain après la traversée du Mayflower en 1620. Cette fête prend donc un sens en tant que tel que normalement chaque américain devrait comprendre comme porteuse de sens.
Si Rocky Balboa invite un autre italien à manger la Dinde en ce 4ème jeudi de novembre, cela renvoie bien au fait que malgré leurs origines, ils font entièrement partie de la nation américaine dont ils célèbrent les origines. Cette information en filigrane n'est compréhensible que par ceux ayant cette culture des USA. Plus on s'en éloigne, plus la séquence perd de son épaisseur symbolique pour ne conserver qu'une simple invitation à manger.


L'ailleurs au cinéma est pourtant parfois à la fois contemporain et du même pays que le spectateur. Mais le langage, les références peuvent lui échapper au point de ne pas comprendre l'enjeu du film - on ne parle mas ici de qualité mais bien de la réception qui peut être faite du film. Ainsi, le cinéma pour adolescents manie-t-il un vocabulaire, des références culturelles et des pratiques culturelles qui sont propres à cette classe d'âge. Les beaux gosses de Riad Sattouf en 2009 renvoyait à une jeunesse bien différente de celle des générations précédentes et bien des éléments du films intriguaient, choquaient voire n'avaient aucun sens pour elles. L'inverse est également vrai pour du cinéma plus mature invoquant des références souvent en lien avec la politique ou les questions sociales qui traversent le pays. Dans ces deux cas, la médiation se fait généralement par le dialogue intergénérationnel au sein d'une même famille. Ce qui est beaucoup plus difficile quand il s'agit de films venus d'une autre époque ou d'un autre continent!
Concernant les films pour adolescents, il est à noter que souvent le cinéma français rechigne à ne s'adresser qu'à cette catégorie de spectateurs. Et les films évoquant leurs problèmes spécifiques associent régulièrement ceux des générations précédentes. De La boum de Claude Pinoteau en 1980 à LOL de Lisa Azuelos en 2009, les parents sont toujours présents pour dialoguer avec leur progéniture. La médiation se fait à la fois dans et en dehors du film!

Il y a donc une difficulté pour comprendre un film dans tout ce qu'il comporte comme informations, entre celles explicites, celles sous-entendues volontairement, celles laissées comme des traces culturelles inconscientes, surtout quand on n'est pas de l'époque, du pays ou de la génération du film pour qui il est destiné. L'idéal serait de constituer pour chaque film une analyse objective de toutes ces informations, analyse littérale, sans lecture analytique ou critique, mais la plus exhaustive possible. Ce qui semblerait évidence aujourd'hui pourrait bien ne plus l'être autant ailleurs ou plus tard. Ainsi, faire interpréter un rôle de président, même d'un pays imaginaire, par un acteur petit jouant avec des tics gestuels prononcés serait automatiquement compris par les spectateurs français d'aujourd'hui comme une caricature de Nicolas Sarkozy. En revanche, cela le serait un peu moins dans un pays européen ou américain. Mais que dire des spectateurs n'ayant pas accès à la télévision? Et ceux français dans cinquante ans? Sauront-ils à quoi et à qui ces gestes de nervosité renvoyaient au moment de la production du film? Et que dire si on comparait un homme politique à un "flanby"? Il est fort à parier que cette allusion ne sera plus comprise dans quelques décennies alors qu'elle est d'un irrespect pour l'homme politique qui était visé par cette comparaison et qui est de plus devenu aussi président de la République!

Ainsi, analyser ou critiquer un film à l'aune de notre seule culture, de notre seul présent, de nos seules références pose déjà un problème méthodologique. Le problème est que l'image cinématographique semble pour certains comme porteuse en soi de tout le sens nécessaire, que le langage cinématographique, la mise en scène sont des éléments suffisants pour juger l'œuvre. Que la contextualisation ne s'avère pas nécessaire car seul le geste artistique prévaudrait. Il n'en est rien. Décontextualiser un film dans tous ses paramètres ne permet en aucun cas de l'appréhender dans ce qu'il a de fondamental: à qui le film est destiné et comment est-il mis en forme pour s'adresser à ce public. Cela n'enlève en rien la classification des films, la hiérarchisations des œuvres selon des critères artistiques purs, Le cuirassé de Potemkine sera toujours un film supérieur à la production d'un Michaël Youn. Mais les juger selon les mêmes critères n'a pas de sens. Ils ne sont pas produits pour les mêmes spectateurs, ils n'ont pas les mêmes ambitions ni objectifs. Identifier cela, c'est déjà faire un grand pas dans l'analyse filmique en général, dans la critique en particulier.

À bientôt
Lionel Lacour

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