mardi 12 juin 2012

Little miss sunshine: le modèle américain reprécisé

Bonjour,

en 2006 sortait sur les écrans un petit film appelé Little miss sunshine. huit millions d'euros de budget, autant dire pas grand chose, avec des comédiens cantonnés à des rôles secondaires puisque Toni Collette n'était pas une tête d'affiche majeure et que Steve Carell n'avait pas encore connu le succès phénoménal de 40 ans, toujours puceau. Le rôle de ce dernier avait même été proposé d'abord à Bill Murray puis à Robin Williams. Il fallut cinq ans pour que le film aboutisse finalement ce qui montre que rien ne prédestinait cette oeuvre de deux cinéastes débutants, Jonathan Dayton et Valerie Faris, connus pour des tournages pour la télévision essentiellement, devienne un succès planétaire avec un box office de plus de 100 millions de dollars!
L'histoire en elle-même n'avait rien non plus de passionnant. Une fillette de 7 ans rêve de participer à un concours de beauté pour enfant de son âge et y participe finalement, accompagnée de toute sa famille donnant lieu à un road movie partant du domicile parental à la Californie, lieu du concours. Mais c'était sans compter sur l'originalité de l'écriture, des personnages, de la mise en scène et au final, au message porté par le film.


1. Une société individualiste
Le pré-générique commence par une image télévisée, celle de la remise du prix à une Miss America. La petite Olive (interprétée par Abigail Breslin) dont on ignore le nom à ce moment regarde et regarde encore ces images, mimant devant l'écran les gestes de la lauréate. Puis vient un homme donnant une conférence sur la réussite et sur sa méthode pour devenir un gagnant dans la société, même si cette conférence filmée en contre-plongée ne se fait que devant que quelques étudiants ce que révèle cruellement un plan plus large. C'est ensuite un jeune homme qui s'entraîne physiquement et qui semble être habité par une motivation extrême, un vieil homme qui se fait une ligne de drogue, une femme en voiture qui fume et qui s'agite qui rejoint finalement un hôpital dans lequel se trouve son frère dont on comprend qu'il a tenté de se suicider. Le titre du film s'inscrit alors sur ce personnage, joué par Steve Carell. Rien d'autre. Pas d'autres crédits que le titre du film.
Tout ce prologue présente un ensemble de personnage sans aucun lien a priori entre eux, sauf pour les deux derniers, comme Robert Altman pouvait le faire par exemple dans Short cut. Pourtant, tous sont liés et appartiennent de fait à la même famille. Par cette présentation éclatée, les réalisateurs présentent de fait la société américaine sous des aspects qui serait le plus critiquable: l'individualisme exacerbé, où le bonheur de chacun passerait par la réussite personnelle et non par une ambition collective.

L'individu serait au centre de tout. Cela passe notamment par le diktat de l'apparence physique. Le rêve d'Olive en est un exemple. Son idéal est bien d'être une reine de beauté et son modèle est d'abord une miss America. La fin du film montre d'ailleurs des jeunes filles de l'âge d'Olive ou à peine plus âgées qui ressemblent à des adultes en miniature plutôt qu'à des filles de 7 ans. Le rôle des parents dans ce diktat n'est pas absent. Le père d'Olive, Richard Hoover (joué par Greg Kinnear), le fameux conférencier cité plus haut,          essaye par exemple d'empêcher sa fille de manger une glace sous prétexte qu'elle peut devenir obèse. Souci louable de santé pour sa fille sauf que cela ressemble justement davantage à une consigne exagérée et liée à sa représentation de la réussite qui passerait par une apparence physique irréprochable. Quant aux mamans qui amènent leur fille au concours "Little miss sunshine" elles sont présentées comme des candidates qui ont transféré chez leur progéniture leur aspiration à être belles et reconnues comme telles.

Cet individualisme passe aussi par l'idée que chacun doit faire preuve de libre arbitre. Les 9 points de la méthode de Richard sont une transcription de ce choix. Etre un gagnant relève de la volonté individuelle et non du collectif. Sauf que ce libre arbitre "modèle" peut s'exprimer autrement, comme par exemple avec le grand-père (le père de Richard) qui conseille à Dwayne (joué par Paul Dano), fils de Sheryl (Toni Collette), de se "taper" des jeunes filles de son âge parce c'est "top". Ce libre arbitre la n'est pas "politiquement correct" puisqu'il n'apporte pas de succès dans la société et est contraire à la morale de Richard et de Sheryl.


Mais surtout, le film montre que le libre arbitre n'est pas qu'une affaire de volonté. Ainsi, Dwayne est un modèle de volonté puisqu'il s'impose un entraînement physique quotidien, ce qui est montré dans le prologue et s'est interdit de parler tant qu'il n'aura pas réussi le concours pour entrer à une école de pilotage d'avion. Sauf qu'il apprend au cours du trajet qui amène toute la famille au concours d'Olive qu'il est daltonien, et qu'à ce titre, il ne pourra pas devenir pilote. Cette séquence montre alors toute la violence quand l'individu ne peut pas atteindre un objectif pour des raisons autres que sa volonté. Le libre arbitre n'empêche donc pas des éléments extérieurs de s'opposer à ses propres choix. A l'image, l'effet est saisissant. Dwayne quitte le groupe dans un van pour s'en extraire, rompre son voeu de silence, hurler sa rage à l'extérieur. Il court vers la caméra et apparaît au premier plan tandis que le van et ses occupants sont loin en arrière plan et semblent tout petit. L'échec de Dwayne est individuel. Ce sera pourtant vers le van qu'il retournera.

Car le film montre aussi que l'individualisme n'est pas seulement un état d'esprit négatif. C'est aussi une manière de s'affirmer, d'affirmer ses valeurs et son individualité. Quand Richard affronte son éditeur qui a abandonné l'idée de publier un livre reprenant sa méthode pour réussir, il s'oppose de fait à l'individualisme qui ne permet qu'aux gens célèbres de réussir. Il réaffirme ses propres valeurs et régénère de fait le mythe américain du self made man, celui parti de rien et qui a réussi parce que son talent le lui permettait. De même, quand Richard et Dwayne essaie d'empêcher Olive de concourir, pour la protéger après avoir vu les adultes miniatures défiler, Sheryl est à la fois consciente qu'Olive défilera non en vraie miss mais en vraie petite fille. L'empêcher de concourir, c'est l'empêcher d'être ce qu'elle est. Peu importe le résultat du concours.

2. Un monde de compétition
Ce concours de beauté est un des exemples de la compétition qui semble régler la société américaine. Elle est même le point d'orgue dans le film de ce mode de fonctionnement, avec des enfants qui sont en fait des adultes en miniature, qui se déhanchent et se maquillent comme de véritables adultes des vraies Miss. En cela, la première séquence du film s'ouvrant sur la remise du titre de Miss America montre bien ce vers quoi veut s'identifier Olive: à la fois à une belle femme mais aussi à une femme qui a gagné une compétition, comme si sa beauté ne lui suffisait pas en soi. Cette compétition se fait d'ailleurs avec l'assentiment des parents et notamment des mères qui vivent par procuration au travers leurs filles. De même l'organisatrice du concours le gère de manière très professionnelle mais également sans aucune réelle compassion ni humanité. Le plus amusant dans le film est la mise en scène de la vulgarité de ce type de concours et l'attitude choquée quand Olive ose une chorégraphie disons... décalée, plus proche du strip-tease. En ce sens, elle brise les codes d'une compétition en choquant la morale conservatrice des organisateurs, ne se rendant finalement pas compte qu'Olive n'est pas plus vulgaire que ses adversaires!
Cette compétition est de fait présente dans tout le film. D'abord par le père qui définit la société entre les "gagnants" et les "perdants", preuve que la vie est une compétition en soi. Ce principe est répété régulièrement, soit pour ses étudiants, soit pour Olive avant de partir faire le concours mais aussi pour Dwayne et surtout pour Frank son beau-frère. Dwayne s'est également imposé une compétition pour réussir son concours pour entrer à l'école d'aviation. Frank, enseignant à l'Université et spécialiste de Proust enfin est également en compétition puisqu'il a essayé de séduire un étudiant qu'un autre professeur comme lui convoitait. Ce fut un échec connu de toute la famille, c'est pour cela d'ailleurs que Frank est venu vivre avec Richard et Sheryl.
Car ce monde de compétition n'implique pas que des gagnants. Richard se fait fort de le rappeler durant le trajet à qui veut l'entendre et en premier lieu à Frank. S'il a échoué, c'est parce qu'il ne s'est pas donné les moyens de réussir. Cette vision binaire du monde ne remporte que des réponses ironiques chez Frank que Richard traduit en sarcasme, celui des "perdants". Pourtant, le film montre de différentes manières que les vaincus, ou les "perdants" pour reprendre toujours la terminologie de Richard, deviennent souvent des laissés pour compte par la société. Si Richard a du mal à s'avouer justement vaincu, Frank a bien compris qu'il apparaissait comme tel aux yeux de tous. Sa tentative de suicide témoigne de cette mise à l'écart de la société pour ceux qui échouent. Parce que le modèle américain semble se résumer dans la théorie de Richard. Le suicide de Frank est dû en fait à différentes compétitions qu'il a perdues. Celle amoureuse d'abord, celle professionnelle ensuite. Cette défaite est rappelée dans un article de journal vantant l'expertise proustienne de son rival,  tant du point de vue professionnel que celui sentimental. C'est enfin Dwayne qui par son échec se sent mis en dehors de la société à laquelle il voulait appartenir, cette communauté des pilotes d'avion. L'échec lui est insupportable quand bien même il n'y est pour rien.

Pourtant, Dwayne se satisfaisait de l'échec de Richard dans la commercialisation de son livre, souriant sur son lit lorsqu'il entendait Sheryl intimer l'ordre à Richard de cesser de parler de ses fameux 9 points qui permettent de devenir un GAGNANT!










3. Un destin collectif
Le film ne se contente pas de caricaturer et d'égratigner le modèle américain du "stuggle for life". Il apporte également une dimension non pas plus originale mais plus originelle du modèle américain. Le fait que toute la famille parte en Californie pour accompagner Olive à son concours est un élément important à ce destin collectif. Chacun des personnages a des motivations différentes. Olive parce qu'elle participe au concours, le père et la mère accompagnent leur fille, Dwayne car il n'a pas le choix, Frank parce qu'il est suicidaire et qu'il ne faut pas le laisser seul, le grand-père qui a préparé la chorégraphie d'Olive. Ce destin collectif est également transcrit par une scène récurrente du film puisque le van volkswagen doit être poussé pour pouvoir enclencher les premières vitesses du fait d'une panne de la boîte de vitesse mécanique. Tous doivent donc pousser dans la même direction pour ensuite courir et grimper dans le van lancé à une vitesse minimale.

Mais c'est bien après la mort du grand-père que l'idée d'appartenance à un groupe est manifeste. A ce moment là, le leadership théorisé par Richard prend enfin son sens. En effet, il devient à la fois le  metteur en scène de l'enlèvement du corps de son père de l'hôpital, orchestré avec l'aide de tous les membres de la famille. Aucun ne rechigne, aucun ne conteste les ordres de Richard. Cette séquence, hilarante, montre surtout que l'autorité de Richard n'est acceptée par les autres dans ce cas précis que parce que l'objectif est partagé par tous. Pour reprendre une métaphore marine, il donne un cap à sa famille.Cette séquence se conclut alors par l'inévitable poussée de tous les vivants du van pour sortir de l'hôpital!

C'est enfin lors de la prestation d'Olive que l'ensemble des membres de la famille monte sur scène pour la protéger de la méchanceté de l'organisatrice et de la pudibonderie des parents présents dans la salle. Dans cette situation, il n'y a aucune arrière pensée individualiste mais bien de l'altruisme pour soutenir un membre du groupe, de la famille.






Cette bravade se termine au poste de police et pour la première fois, tous sont à la fois dans le même plan mais à égalité, assis sur un banc à se faire, gentiment, sermonner par un policier.
Et toute la famille quitte la Californie, non sans avoir poussé le van une ultime fois et avoir brisé la barre du parking!



4. Une morale qui reprécise le modèle américain
Les séquences du dernier quart du film apportent donc du sens au film. Chaque personnage voit sa vie bouleversée par ce road-movie. Le grand -père en est mort, Richard n'a pas réussi, Frank apprend une autre nouvelle contrariante, Dwayne ne sera pas pilote et Olive ne sera pas Little Miss Sunshine. Sherryl apparaît comme le ciment entre tous. Mais c'est surtout l'enseignement que ces échecs apportent qui ressortent du film. Frank montre à Dwayne que Proust permet de comprendre la nécessité de passer des épreuves difficiles dans la vie pour se construire et pour savourer la vie. Dwayne en conclut alors que son épreuve, son dalltonisme l'empêchant d'entrer à l'école de pilotage, ne l'empêchera pas de voler et qu'il trouvera bien une autre manière de le faire.
Cette morale répond au message individualiste d'une grande partie du film. L'individu est grand non en soi mais quand il surpasse ses limites, quand il essaie de trouver des solutions pour être meilleur. Pas forcément le gagnant sur les autres, mais déjà sur soi.
En réalité, ce message avait déjà été donné par le grand-père. En effet, le grand basculement du film correspond à deux séquences dans lesquelles le grand-père, le marginal drogué viré de sa maison de retraite, va non pas consoler, mais donner du sens à ce qu'ont entrepris son fils Richard et sa petite-fille Olive.
Au premier, il lui reconnaît le mérite d'avoir essayé d'entreprendre, chose que lui n'a jamais pu faire. Il ne lui reproche pas son échec pour l'édition de son livre mais le félicite pour son courage. A la seconde, quand Olive a peur de perdre et donc d'être une perdante, il lui donne sa définition du mot perdant: "Quelqu'un qui a tellement peur de perdre qu'il n'essaie même pas".
C'est donc ce grand-père si original et si peu représentatif du modèle américain qui, au milieu du film, rappelle la définition du courage américain: "oser entreprendre, quitte à échouer".
Quand le grand-père soutient son fils puis qu'il se rassoit, un plan montre le van sur une highway, symbolisant le destin individuel dans une logique collective. tous vont dans le même sens même si le parcours de chacun peut être différent. C'est la mort du grand-père qui finira de fédérer cette famille, présentée dans un premier temps comme une addition de destins singuliers, et désormais unie dans un objectif commun, sans pour autant effacer les particularités de chacun. Frank continue d'aimer Proust, Dwayne de vouloir être pilote etc. Mais tous pourront évoluer individuellement dans un destin collectif. Ce que montre quasiment la même image de fin sur la highway.



Conclusion
Little miss sunshine est donc un film très malin mêlant des doses de subversions au regard du modèle américain, notamment en évoquant l'homosexualité, l'usage de la drogue et du sexe chez les personnes âgées. La critique du modèle visant à être un "gagnant" face aux "perdants" est assez efficace et correspond bien aux critiques que chacun est amené à faire de la société américaine telle qu'elle semble parfois se caricaturer. Les transgressions sont nombreuses notamment lors de la séquence charnière de l'enlèvement du corps du grand-père. La forme utilisée, celle du road-movie est aussi celle qui a été celle des films contestataires comme Easy rider  par exemple. Mais si le film a eu tant de succès, c'est aussi parce que le message ne remet pas en cause les fondamentaux de la société américaine. Au contraire. Il vient les rappeler. Ce qui compte, c'est d'entreprendre, d'oser entreprendre. Mais surtout, et c'est un point souvent négligé notamment en France, la société américaine se reconnaît dans un destin collectif plus fort que ce qu'il pourrait paraître. Il suffit de voir les cérémonies de remises de diplômes dans les écoles américaines ou de participer à Halloween aux USA pour mieux comprendre l'idée d'un projet collectif aux USA.

A bientôt

Lionel Lacour

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