mercredi 21 septembre 2016

Lumière 2016: MASH ou la guerre du Vietnam à l'écran

Bonjour à tous,

Samedi 15 octobre 2016, à 22h, sera projeté M*A*S*H de Robert Altman à l'Institut Lumière (salle du Hangar). Réservation sur www.festival-lumiere.org

Palme d'or 1970 à Cannes, ce film est une sorte d'OVNI cinématographique, surtout à Cannes où rares furent les comédies qui reçurent la récompense suprême.
Réalisé donc par Altman, le film est l'adaptation de A novel about three army doctors de Richard Hooker publié en 1968, en pleine guerre du Vietnam. Le scénario qu'écrivit Ring Lardner Jr fut présenté à près de 12 cinéastes avant qu'Altman ne se le voit proposer. Son anticonformisme ne pouvait que se satisfaire d'une telle proposition, lui qui n'avait jamais véritablement connu de
succès cinématographique.
Il s'empara donc du projet et tourna ce chef-d'oeuvre d'humour noir et antimilitariste.



Un film sur la guerre de Corée?
Le générique du film commence classiquement par des hélicoptères militaires filmés en plein ciel, sur une chanson plutôt pessimiste évoquant le suicide. Sauf que la musique et le style évoque davantage la musique pop des années 1960 que celle des années 1950. Cette chanson sera reprise, on le verra plus tard, dans le film dans un tout autre contexte. Pourtant, il s'agit bien de la guerre de Corée. La preuve, le réalisateur, après l'atterrissage des hélicoptères transportants des blessés de guerre, nous présente un des héros, "Hawkeye" interprété par Donald Sutherland, avec un texte défilant signalant que nous sommes pendant la guerre de Corée, puis des citations du Gal McArthur et du président Eisenhower. Ce positionnement historique très forcé contraste cependant avec le traitement immédiat du sujet puisque dès la première séquence s'enchaînent vols de jeep par Hawkeye et poursuite burlesque. D'autant plus que l'évocation même de la guerre de Corée devient ensuite quasiment absente du film!

1. Une forme originale
Altman tourne son film comme une succession de sketchs ayant chacun une unité propre et délimitée à chaque fois par un message transmis au camp, MASH signifiant Mobile Army Surgical Hospital (unité chirurgicale de campagne), message toujours drôle et en décalage avec le sérieux habituel des films de guerre. Tantôt il est rappelé que l'usage de cannabis est désormais interdit ou que les soldats sont invités à faire des dépistages de MST... Ainsi, le film est rythmé par chaque sketch proposé, le premier dans le camp étant la présentation de tous les personnages en une seule séquence dans laquelle nous ne pourrons bien sûr retenir que le fait que chaque médecin ou infirmière a un surnom fantaisiste.

Le film ne semble donc pas obéir au canon des scénarios, c'est à dire exposition des personnages et de la situation, puis détermination de l'objectif des héros, climax, résolution de l'objectif et épilogue - théorie du film. Pourtant, dès le premier sketch après le générique, comme nous l'avons vu, Altman présente bien tous les personnages! Et si l'objectif n'est pas ouvertement donné, il apparaît en fait dans le comportement de tous, tout au long du film: réussir à vivre ensemble et à faire face à l'horreur de la guerre, en la dédramatisant comme on peut. Les obstacles pour atteindre cet objectif seront en fait symbolisés par deux conceptions de voir la guerre par les différents "habitants" du camp.
La morale du film est double. La première correspond au départ de certains du camp qui se réjouissent de leur retour aux USA tout en regrettant de partir du camp, non parce qu'ils apprécient de vivre au milieu des corps abîmés par la guerre mais parce qu'ils vivent une histoire humaine forte en ayant réussi à établir leurs règles de vie.

2. Les valeurs morales traditionnelles américaines contre l'immoralité des héros
Les héros du film sont des personnages qui défient la morale américaine: ils n'ont aucun respect pour le christianisme et encore moins pour les chrétiens. Hawkeye et Duke (ce dernier interprété par Tom Skerritt) se moquent ouvertement des prières du major Burns (Robert Duvall), lui aussi chirurgien. Son comportement est comparé au mieux à un comportement enfantin, donc immature, au pire à une maladie. Tout le film vient alors remettre en cause ces valeurs morales sur lesquelles la société américaine s'est construite. Le mariage est raillé, les circonstances permettant finalement de tromper son conjoint puisque c'est une situation exceptionnelle. Le prêtre (Rene Auberjenois) est régulièrement partie prenante des blagues blasphématoires des héros. Altman va même jusqu'à organiser un repas d'adieu pour le dentiste Waldowski qui pense être devenu homosexuel après un accident sexuel avec une femme.



Ce repas ressemble de fait à la Cène qui précédait la crucifixion du Christ. Celui-ci savait qu'il allait mourir. Il en est de même pour le dentiste qui lui a décidé de se suicider, le tout en musique - celle du générique, rendant rétrospectivement la tension du début du film finalement bien ridicule! - jusqu'à ce que Hawkeye demande à une infirmière de "ressusciter le mort!
A ces blasphèmes et cette immoralité s'opposent les gardiens de la morale américaine, Burns et l'infirmière en chef O'Houlihan (interprétée par Sally Kellerman). Leurs rappels incessants à la vertu, à l'ordre et à la discipline sont montrés de manière ridicule. Cette morale rappelée justement dans les films hollywoodiens suivant le code Hays en place depuis les années 1930 et appliqué jusqu'en 1966 interdisait les blasphèmes à l'écran, la représentation d'actes sexuels, la possibilité même d'avoir des rapports sexuels entre des personnes de "races" différentes. Si ce code avait déjà été largement contourné même lorsqu'il était en vigueur, les valeurs qu'il défendait étaient malgré tout celle d'une Amérique profondément chrétienne. Et même si ce code n'était plus appliqué en 1970, Altman y allait tout de même très fort en faisant dans son film tout ce que le code Hays interdisait!
Cette audace allait en fait beaucoup plus loin. Le film ne fait pas que montrer ce qui autrefois était interdit. En effet, Altman démonte l'hypocrisie de ces "pères (ou mères) la pudeur".

3. Démasquer les hypocrites
La force de MASH n'est pas de montrer des blasphèmes et du sexe ou de se moquer de la hiérarchie, mais de proposer un autre modèle. Pour cela, Altman montre le caractère intenable des postures des respectueux farouches de la morale militaire. Quand l'infirmière en chef et Burns écrivent un courrier à l'autorité militaire pour dénoncer les agissements des différents médecines et infirmières du camp, ils ne sont montrés que comme des délateurs, des mouchards. Mais surtout, ils s'enlacent ensuite de manière torride contredisant justement leurs propres arguments. Leur morale est sauve aux yeux des autres du camp car ceux-ci ne peuvent les voir faire. C'est justement un de leurs arguments: les "libertins" du camp sont coupables car ils ne se cachent pas. Mais le spectateur voit que les valeurs morales des deux puritains ne sont qu'une façade, ce qui rend leur discours grotesque et surtout hypocrite. La deuxième séquence présentant leur relation sexuelle est devenue mythique puisque le spectateur peut voir ce qui se passe mais Altman offre cette fois-ci l'information à tout le camp, un micro caché permettant d'entendre par les hauts parleurs les râles du couple pendant leurs ébats. Le surnom de "hot lips" ou "lèvres en feu" de quittera plus l'infirmière en chef!
Cette hypocrisie démasquée n'est pas le seul intérêt du film. A la désinvolture des chirurgiens répond en réalité une vraie conscience. Elliott Gould ("Trapper John") semble être un des plus anarchistes de la bande. Pourtant c'est lui qui frappe Burns parce qu'il accuse à tort un infirmier d'avoir été la cause de la mort d'un blessé. C'est lui qui répond de cet acte auprès du colonel en dénonçant le fait que Burns se défausse de ses responsabilités car il est un mauvais médecin, et que son puritanisme est une manière de se dédouaner de ses erreurs. Hawkeye n'hésite pas non plus à reprocher à l'infirmière en chef son soutien à Burns, allant jusqu'à renoncer à essayer de la mettre dans son lit, ce qui pour lui est une marque de rejet absolu.
Au puritanisme lache et  hypocrite de Burns et de "Lèvre en feu", les héros répondent par un comportement coupé des valeurs morales mais aux relations humaines directes.
Quand Hawkeye demande à Burns après qu'il a couché avec "lèvres en feu" si sa femme va bien, on arrive là à la révélation des vraies valeurs humaines de chacun: vivre en cohérence avec sa morale.

4. D'autres valeurs à établir en phase avec la réalité
MASH devient donc progressivement un film qui ne fait pas qu'être une oeuvre potache. Chaque séquence permet à la fois de dénoncer les règlements qui se veulent moraux et qui oublient justement les principes de la morale: défendre l'humain.
Dans une séquence mémorable, Elliott Gould et Sutherland jouent au golf quand un hélicoptère atterrit vers eux. Le soldat leur passe devant puis revient vers eux après avoir appris qu'ils étaient les chirurgiens. Cette scène hilarante montre combien l'image compte plus que la réalité des choses. Ils ne pouvaient être chirurgiens aux yeux du soldat car ils s'amusaient en pleine guerre. Or le film ne cesse de montrer leur pratique chirurgicale et laisse deviner que beaucoup de leurs opérations finissent par des amputations ou des morts. La pression émotionnelle ne peut être évacuée que par deux moyens: la foi ou le détachement. Altman montre combien la foi peut devenir dangereuse. Et de montrer que le détachement n'est pas compris par ceux qui ne vivent pas ce qu'ils vivent.
Cette séquence se poursuit par la dénonciation des règlements militaires et du racisme américain: on n'utilise pas les équipements médicaux de l'armée pour des civils et encore moins pour des "indigènes". Quand l'officier veut dénoncer les héros chirurgiens d'opérer un nourrisson américano-japonais (la morale américaine et le code Hays en prennent encore un coup au passage!), ceux-ci l'endorment puis le compromettent en prenant des photos de l'officier en galante compagnie. Le chantage, acte immoral pour faire le bien!
C'est donc bien une remise en cause de tout le système moral que propose Altman.

Quand Duke parie sur la vraie blondeur de "lèvres en feu" c'est tout le camp, infirmières y compris, qui assiste au lever de rideau permettant de voir l'infirmière en chef nue sous sa douche et donc de valider les paris!
Altman montre que la morale est aussi conditionnée à la situation. Dans un monde clos comme le camp dans lequel se trouvent les héros, la rigueur moraliste vient comme une contrainte supplémentaire à la situation de guerre dans laquelle les occupants du camp se trouvent. Cela n'élimine pas les problèmes de la société américaine. Le racisme est toujours présent. Le match de football en fin de film montre combien la présence des noirs peut être problématique dans un camp de blancs!

Conclusion du film: un film sur la Corée ou sur le Vietnam?
Altman se sert justement de la partie de football pour évoquer sous une autre forme la guerre. Les seuls coups de feu du film sont ceux donnés pendant le match. A la guerre meurtrière et interminable répond la partie de football, à la durée fixée par les règles. L'opposition est violente, les arguments pas toujours nobles, les moyens pas toujours respectables. Mais la fin de la partie marque la fin du conflit. La patriotisme qui imposait de s'unir derrière un camp pour défendre certaines valeurs, s'effrite à mesure que ces valeurs ne correspondent justement pas à ce pourquoi les armées combattent. La partie de football montre qu'au contraire, le sport unit des gens aux valeurs différentes le temps d'un match puis en dehors du match. Voir "lèvres en feu" supportrice inconditionnelle de son équipe alors qu'elle ne connaît rien aux règles du football confirme que Altman a voulu proposer un autre modèle de "vivre ensemble", coupé des notions de "Bien" et de "Mal" traditionnelles, plus recentré sur les valeurs humaines. Ce qui explique pourquoi les chirurgiens regrettent de partir. En quittant le camp, ils rejoignent la paix et leur famille. Mais ils retrouveront aussi l'ordre moral qu'ils avaient réussi l'espace d'un temps à étouffer.
Ce sont ces valeurs humaines qui ont soudé le groupe, éliminant de fait ceux qui ne pouvaient l'accepter. Burns devint fou, "lèvres en feu" faillit le devenir. Mais au Pourquoi nous combattons de Capra pendant la Seconde guerre mondiale qui expliquait aux Américains que les valeurs à défendre étaient celles de la liberté et de la démocratie, Altamn semble répondre Pourquoi nous combattons? Quelles valeurs défendons nous réellement? Et par un procédé cinématographique malin, Altman explique au spectateur que le film parle bien de la guerre du Vietnam.


Une des nombreuses images de MASH comme la presse en montrait aux Américains 
pendant la guerre du Vietnam et pas dans la guerre de Corée!


Enfin, de nombreux sketchs ont commencé par l'annonce au haut parleur de la projection de films dans le camp, avec annonce du casting. Or le film se finit par l'annonce du film MASH, avectout son casting. Par ce procédé du film dans le film, les spectateurs comprennent que ce qui vient de leur être montré se déroule finalement non pendant la guerre de Corée mais bien durant celle du Vietnam. En effet, MASH étant sorti en 1970, cela signifie que si les soldats peuvent voir ce film, c'est que ce sont des soldats américains de 1970, donc du Vietnam.


Ainsi, sous l'angle de la farce et du burlesque, Altman réussissait à faire un film à message, un message pacifiste! La Fox qui était le producteur avait imposé à Altman la mention du début rappelantque l'action se situait durant la guerre de Corée. C'était ignorer une règle au cinéma, celle qui fait qu'un film se lit toujours au présent du spectateur. L'action aurait pu se passer plus encore dans le passé ou dans un futur de science fiction, le spectateur aurait toujours cherché à retrouver à l'écran son présent pour pouvoir, comme le disait Edgar Morin dans Le cinéma ou l'homme invisible (1956 première édition) se projeter et s'identifier. La situation décrite dans MASH ressemblait furieusement à celle décrite dans les journaux et par les vétérans. Les valeurs prônées par les héros étaient celles des années 1960 et pas celles de la guerre de Corée!
Altman trouva alors son premier grand succès cinématographique, MASH devenant même une série télévisée à succès. La Fox ne réédita pas ce type de production et produisit l'année suivante le film Patton, beaucoup plus en phase avec les idées de la major, donc moins pacifiste! Quant aux comédiens jouant les trois chirurgiens pricipaux, ils eurent tous une carrière cinématographique quoiqu'inégale. Notons que Donald Sutherland, qui avait joué dans Les douze salopards de Robert Aldrich en 1967 ans un rôle de demeuré condamné à mort et enrôlé dans un commando, joua la même année que MASH le rôle du "Cinglé", dans De l'or pour les braves (Kelly's heroes) avec Clint Eastwood, dans un rôle de pilote de char très hippy et peace and love et qu'en 1971, il incarna même le Christ dans le terrible film de Dalton Trumbo Johnny s'en va-t-en guerre en 1971.
A partir de MASH et de la guerre du Vietnam, on ne pourrait plus faire des films de guerre comme avant. En ce sens, Q. Tarantino doit beaucoup à Altman pour son Inglorious basterds en 2009!


Samedi 15 octobre - 22h
MASH, R. ALTMAN, 1970
Institut Lumière
www.festival-lumière

À très bientôt

Lionel Lacour

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