mercredi 2 octobre 2019

"Alice et le maire": un regard sur l'ambition politique?

Bonjour à tous,

Le film de Nicolas Pariser sort donc ce mercredi 2 octobre 2019 et il a déjà fait couler beaucoup d'encre, à Lyon surtout, puisque Alice et le maire, co-produit par Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, évoque un maire de la capitale des Gaules. Non, il ne s'agit pas de Gérard Collomb comme l'a rappelé avec un humour féroce Fabrice Luchini à chacune des avant-premières du film car le maire évoqué aurait pu être celui de Paris, Toulouse ou Lille, toutes ces métropoles dont le principal édile pourrait être un élu socialiste prétendant à devenir candidat à la magistrature suprême: président de la République.

Je passerai rapidement sur les problèmes du film pour évoquer tout ce qui aurait pu faire d'Alice et le maire une œuvre rare dans le cinéma français. Car le film a des qualités indéniables. Mais elles semblent s'être concentrées uniquement sur les deux protagonistes principaux. Car pour le reste, le scénario, les dialogues, le jeu des comédiens, tout semble avoir été réduit au simple état de fonctionnel. Des personnages apparaissent sortis de nulle part, dans des dialogues indigents, et puis disparaissent sans vraiment savoir pourquoi ils étaient là. L'ami d'Alice ne sert qu'à montrer qu'elle se sent seule et qu'elle a besoin à un instant d'une présence. La femme de cette amie est folle et militante pro nature et puis c'est à peu près tout. Un imprimeur surgit dans l'histoire, émeut Alice et puis un dialogue consternant sur le personnel politique vient rompre leur relation. Et du côté de la mairie, le personnage interprété par Nora Hamzaoui est le seul avec un peu de consistance. Et encore, ceci est dû au traitement des autres personnages qui auraient pu être crédités d'un peu plus d'épaisseur, d'un peu plus de subtilité. La directrice de cabinet ambitieuse et régimentant tout, le directeur de communication sorti d'un sketch des inconnus, le soutien mécène devant qui tous les services doivent se prosterner, tout sonne artificiel, tout sonne faux.

Et puis il y a ces réels moments de cinéma. Ils sont assez simples à reconnaître puisqu'ils arrivent quand les deux protagonistes échangent. Quand il s'agit de parler de politique. Pas de la politique politicienne mais de l'engagement, de l'usure du pouvoir. Nicolas Pariser aime cette idée qu'un élu n'est pas seulement quelqu'un avide de pouvoir mais quelqu'un qui sacrifie son temps, et sa vie personnelle avec, pour que la chose publique avance, pour que le sort de ses administrés soit amélioré. Il y a donc des vraies réflexions autour de ce à quoi sert un élu. Anaïs Demoustier est parfaite dans le rôle d'Alice. Elle ne joue pas une ingénue mais elle n'est pas non plus une donneuse de leçon. Quand le Maire Théraneau, campé magnifiquement par Fabrice Luchini, s'adresse à elle, il y a une sincérité non feinte du personnage qui apprécie d'être provoqué, remis en cause dans ses certitudes. Alice ne prend pas de décisions, elle n'est pas un spin doctor. En aucun cas elle ne prend la main sur les décisions politiques du maire. Les rencontres entre les deux personnages constituent alors les moments attendus par les spectateurs. D'abord parce qu'il se passe quelque chose entre eux, une alchimie intellectuelle, celle d'un éléphant socialiste face à une jeune normalienne. Mais parce que le réalisateur leur a réservé le meilleur, avec des dialogues savoureux, ciselés, magistralement interprétés, non dénués d'humour.

Nicolas Pariser réussit également à saisir les contradictions qui jalonnent la fonction de maire. Celui-ci est montré arpentant son territoire - les Lyonnais apprécieront de voir des lieux de leur ville - pour répondre à des questions de tous ordres, que ce soit des questions de mémoire de la Résistance, de l'aménagement du territoire, de politique sociale. Il doit aussi faire face au risque d'immobilisme d'une grande ville sans pour autant entrer dans une illusoire  modernité. Mais ce que montre surtout le réalisateur, c'est qu'on peut être un politicien et avoir des convictions, à défaut d'idées. Et si Alice vient, c'est pour apporter des idées nouvelles, stimuler à nouveau le maire non dans ses certitudes de devoir aider ses administrés à mieux vivre, mais en lui permettant de comprendre comment et le confortant dans le pourquoi.

Pariser saisit un Luchini non pas fatigué mais las de ses mandats dans lesquels il a tout donné. Mais il en veut plus. Soit il arrête, soit il continue mais à condition d'apporter à nouveau des idées novatrices.
Le réalisateur filme alors une mairie qui vit telle une ruche, dans une urgence permanente tandis que le temps semble différent pour le maire. La caméra est virevoltante autour de lui, elle se fait plus calme quand elle le filme. Le temps est une question majeure pour le monde politique. Alice est invitée à rejoindre Théraneau dans son bureau à une heure tardive de la soirée. Elle est fatiguée, lui semble être le même que dans la journée. Elle quitte le bureau, il y reste. Car c'est bien cette notion de temps et de disponibilité qui saute aux yeux. Chaque moment de la vie du maire est un moment qui ne lui appartient plus vraiment, que ce soit au restaurant ou à l'opéra. Sa vie est rythmée par des temporalités différentes, sauf celle de sa vie familiale qui est réduite à néant. Il doit gérer le temps court, celui des réclamations de ses administrés, le temps du mandat, le temps des projets à plus ou moins long terme - ici Lyon 2500 et enfin un temps plus ambitieux, celui national, celui du parti qui pourrait le porter à la candidature suprême.

Dans une (presque) dernière séquence, assurément la plus réussie du film, Nicolas Pariser fige le temps. Tous ses conseillers s'agitent, le presse d'intervenir. Le temps médiatique instantané est à l'écran. Théraneau est patient, il attend son temps. Le propos peut apparaître artificiel pour qui ne s'intéresse pas à la politique. Le destin d'un homme politique, qui plus est du parti socialiste, est une question de temps, non celui qui passe, mais celui qui est saisit par un protagoniste.

Nicolas Pariser livre donc un film très déséquilibré sur l'écriture du scénario. Mais il aime la politique et le théâtre que celle-ci représente. Il n'y a pas de cynisme dans son approche, pas de populisme non plus. Si on peut lui reprocher de ne pas assez étoffer ses personnages secondaires, de négliger leurs dialogues, il s'empare, chose assez rare dans le cinéma français, de sujets qui dépassent les questions existentielles de "quadras" ou de "quinquas" sur leur jeunesse perdue, sur leur sexualité rêvée ou sur leurs désirs de changer le monde en mode "le capitalisme c'est pas bien" tout en vivant dans les quartiers chics de Paris. Alors rien que pour ça, mais aussi pour cette joute, souvent drôle, entre deux acteurs merveilleux que sont Fabrice Luchini et Anaïs Demoustier, le film a des mérites que tant d'autres n'ont pas.

À très bientôt
Lionel Lacour



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