jeudi 29 octobre 2015

"Le fils de Saul" ou l'enfer de l'extermination nazie

Bonjour à tous,

Mardi 27 octobre, en avant-première à l'Institut Lumière, fut projeté Le fils de Saul en présence du réalisateur hongrois László Nemes. Récompensé du Grand Prix au dernier festival de Cannes, le film est une nouvelle représentation du génocide juif et des camps d'extermination. Et cette projection, comme celles qui suivront à partir de la sortie du film en France dès le 4 novembre 2015, n'a pas manqué de marquer voire de traumatiser les spectateurs, dont la majorité ne découvrait évidemment pas la réalité de la
barbarie nazie.



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Une approche organique
C'est László Nemes lui-même qui revendique cette approche de la représentation. En prenant soin de filmer le point de vue unique de son personnage Saul, en laissant la caméra le suivre dans chacun de ses gestes sans découvrir autre chose vraiment que son visage, son buste ou ses bras, en faisant des personnages qui l'entourent des personnages périphériques, entraves de son obsession, le réalisateur entraîne les spectateurs dans une forme de vertige et de projection obligatoire dans ce que pense, ce que ressent et ce qu'espère Saul.
La forme est très importante dans ce premier film du réalisateur. Elle commence par un format quasiment oublié aujourd'hui au cinéma (1.37 : 1) puis par un plan flou dont on ne distingue que vaguement des corps nus, des cadavres, puis, des personnages vivants apparaissent dans le champ, se rapprochent de la caméra et le point se fait sur eux, sur lui: Saul. Et tout le film, à de rares exceptions près, gardera cette forme visuelle, renforcé par un format d'image qui enserre les personnages et les espaces, qui rend étroit le monde. Ce qui est en arrière plan est vaguement identifiable à l'image. Mais les sons, les dialogues, viennent donner du sens à ces images troubles. L'imaginaire du spectateur construit alors la netteté de l'image. Ce qui fut souvent indicible semble chez Nemes non véritablement montrable.
La puissance du film réside donc dans cette volonté permanente - ou presque - de n'avoir à l'écran que Saul. Le spectateur voit et entend ce qu'il entend. Il ressent avec lui les douleurs, la promiscuité, les ordres des nazis, des Kapos, des chefs des Sonderkommandos. La chaleur ou l'humidité semblent se dégager de l'écran de par les attitudes de Saul ou par l'arrière plan plus ou moins explicite.
Cet aspect organique se renforce également par le fait que le camp dans lequel travaille Saul est constitué d'une sorte de réseau reliant différents organes. Ce réseau, constitué de chemins, de voies de passage surveillés, irrigue en hommes ces organes. Tels le système sanguin, certains de ces hommes servent à éliminer des corps étrangers, d'autres êtres humains, filmés de manière animale, brutale, sans aucune humanité, puis filmés floutés une fois éliminés. Chaque organe a sa spécificité, ses règles, ses chefs. Tous sont marqués par la violence, la bestialité des ordres, l'inhumanité des lois qui régissent leur fonctionnement.
Tel un organe d'un corps entier, Nemes a tenu à présenter ce que Saul et les autres pouvaient voir du camp dans lequel ils survivaient. C'est parce qu'il ne pouvait avoir de vision d'ensemble du camp qu'aucun plan global du camp n'est présenté à l'écran, comme le cœur, le sang ou le foie fonctionnent sans savoir à quoi peut bien ressembler le corps entier qu'ils servent.

Un film documenté
La fiction du film est réduite à la portion congrue. L'essentiel du film repose sur une ligne scénaristique très simple, très courte, développée jusqu'au bout des 1h47. Saul désire enterrer un adolescent victime du gazage selon les rites juifs, prétendant qu'il est son fils. L'intrigue sur la paternité réelle ou inventée est toute secondaire. Mais elle permet au réalisateur de montrer le fonctionnement interne d'un camp d'extermination, avec une hiérarchie omniprésente dans laquelle les prisonniers peuvent devenir à leur échelle des chefs tout aussi impitoyables que les nazis eux-mêmes.
Ce souci du détail passe bien évidemment par les vêtements spécifiques des Sonderkommandos, par les rituels qui présidaient dans ces camps, avec appels par numéros et non nominatif. Cette déshumanisation vient rappeler aux spectateurs que les Sonderkommandos ne sont que d'éphémères privilégiés. Que leur sort n'est pas plus enviable que ceux qu'ils envoient se faire gazer. Ils doivent se taire bien que sachant le sort réservés aux arrivages de Juifs, appelés "pièces" quand il s'agit de les enlever de la chambre à gaz. Ils doivent ensuite nettoyer cette même chambre pour accueillir les futurs gazés. D'autres doivent éliminer les cendres des corps brûlés.
Nemes ne cherche pas une langue commune à tous les déportés comme d'autres films ont pu le faire. Au contraire, plusieurs langues différentes sont parlées, démontrant l'aspect à la fois systématique de la déportation et son caractère industriel. Les juifs de toute l'Europe ont vocation à être éliminés.
Ce cosmopolitisme de la déportation se combine avec la hiérarchie supposée des races selon les nazis. Ainsi Saul est sauvé d'un chef SS parce que celui-ci apprend que Saul est hongrois et qu'il aime la langue hongroise. En revanche, un Grec n'a pas droit à cet égard et est quant à lui éliminé. Ce racisme appliqué n'est pas sans rappeler d'ailleurs ce qui arrive au personnage de Sophie dans Le choix de Sophie adapté en 1982 par Alan J. Pakula. En effet, elle voit son sort différencié des autres déportés de par le fait que si elle est polonaise, elle est une chrétienne et pas une juive.
Le fils de Saul s'appuie enfin sur des faits réels en les intégrant dans le scénario. La prise de photographies du camp ou la tentative désespérée de fuir par des Sonderkommandos sont autant de faits réels que Nemes utilise comme arrière plan de son histoire, faits que Saul vit de manière indirecte, impliqué malgré lui, puisqu'il n'est concentré que sur le fait de donner une sépulture à son fils. László Nemes a souhaité que ces événements réels soient représentés dans son film, notamment pour montrer que contrairement à ce que certains négationnistes peuvent avancer, il y a bien eu volonté des Sonderkommandos de résister et de témoigner. Ainsi la prise de 4 photos du crematorium V d'Auschwitz en août 1944 est mise en scène dans le film avec quelques modifications pour impliquer Saul dans la narration. De même la révolte des Sonderkommandos du même camp dans le crematorium IV d'octobre 1944 est un des arrières plans historiques utilisés par Nemes et dans lequel l'obsession de Saul est intégrée.

Un film social
Consciemment ou pas, Nemes a également fait un film social au sens où ce qui est montré ressemble terriblement au monde ouvrier du début de la révolution industrielle. Le travail interminable, les horaires sans fins, la pénibilité des gestes, la dangerosité de ce qu'accomplissent les Sonderkommandos ne peuvent pas faire penser à autre chose qu'au travail dans les mines ou dans les hauts fourneaux sidérurgiques.
L'absence de profondeur de champ masquant en partie l'ignoble processus d'extermination fait des Sonderkommandos, Saul en premier, des ouvriers navigant dans des conduits souterrains poussant des wagonnets, ramassant des objets divers, récurant le sol de manière énergique, encadrés par des gardes chiourmes, véritables contremaîtres aboyeurs.
Cette activité ressemble d'autant plus à une activité industrielle que les travailleurs sont poussés au rendement, à extraire les richesses des poches et affaires personnelles des gazés. Comme les ouvriers voulant améliorer l'ordinaire, certains dérobent certains objets de valeur.
Quant aux "pièces" évoquées, s'il s'agit évidemment des cadavres entassés dans la chambre à gaz, leur traitement est tout aussi industriel. Leur corps est exploité au maximum du possible et ce qui en reste est brûlé. Une autre équipe de travail évacue alors les cendres qui encombrent les fours des crématoriums et les répand dans les eaux du fleuve.
C'est toute une organisation industrielle qui est mise en place pour que l'extermination mise en place soit des plus efficaces. Ainsi, l'annonce d'arrivée massive de trains de déportés, entraîne un fonctionnement et une organisation de travail plus adéquate préconisée par l'Oberscharführer.
Quand le travail est fini, c'est un retour au baraquement dans lequel vivent les Sonderkommandos. Cette promiscuité n'empêche pas une forme d'intimité, notamment religieuse. Seule l'absence de femmes peut laisser penser qu'on n'est pas dans le monde de l'usine. Quoique. Les émigrés des différents pays de la révolution industrielle se retrouvaient parfois aussi entre hommes, regroupés par communautés ethnique voire religieuse.
Enfin, le personnage de Saul fait penser à des personnages des films de Ken Loach dans ses obsessions, dans son jusque boutisme. Il est anti-héros parce qu'il subit ce que les autres Sonderkommandos fomentent. Mais il est aussi le héros d'une humanité qui s'évanouit en décidant de sauver un fils - le sien ou pas, ce n'est finalement pas la question - non de la mort, il l'est déjà, mais de l'oubli, de l'effacement par l'incinération. Ce fils ne doit pas être un damné de la terre en disparaissant pour rien, comme il ne doit pas être qu'une victime d'une idéologie folle et génocidaire.

Un film référencé
Le style du film est d'autant plus intéressant qu'il observe une démarche inverse de la représentation de la Première guerre mondiale au cinéma. En effet, les premiers films de la Grande Guerre ont souvent représenté les combattants dans leurs tranchées, obéissant aux ordres d'officiers sans savoir vraiment quelle était la vision d'ensemble du front et de la guerre à proprement parlée. Les plans étaient tous à hauteur d'homme, comme autant d'images issues des témoignages des poilus et autres combattants qui ont souvent témoignés de ce qu'ils avaient vécu.
Que ce soient les films soviétiques, américains ou français, les séquences des attaques des soldats de 1914 plongeaient les spectateurs dans le cœur de la tranchée et les faisaient se déchiqueter dans les barbelés séparant les belligérants. Et c'est finalement bien plus récemment que les représentations de la Première Guerre mondiale correspondent à des images ne pouvant être le témoignage des survivants, comme par exemple ces vues de haut de cratères dus à l'explosion d'un obus que l'on peut voir dans Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet en 2004.
La représentation du génocide juif suit une évolution radicalement inverse avec des premiers films qui évoquent de manière globale le génocide, par exemple en évoquant les survivants, les symboles du système concentrationnaire (tatouages des déportés, surnoms des chefs nazis, images des périphéries des camps ...) ou en essayant de faire de l'œuvre cinématographique un objet de mémoire et de pédagogie.
Avec Le fils de Saul, László Nemes revient à des images sinon plus réalistes, du moins plus proches de celles qui pouvaient être celles vues par les déportés ou, dans ce cas précis, les Sonderkommandos.
À cet égard, Nemes reconnaît avoir été influencé par le travail de Claude Lanzmann dans Shoah réalisé en 1985. Cela passe notamment par le hors champ important du documentaire, à cela il faut entendre le fait que les spectateurs construisent cérébralement ce qu'ils ne peuvent voir.

L'argument est évidemment acceptable car il fonctionne parfaitement. Les images floues ne le sont en effet qu'à l'écran puisqu'elles deviennent beaucoup plus nettes dans notre imaginaire. Ce fut d'ailleurs un des arguments de Lanzmann lorsqu'il affirmait qu'il n'avait pas eu besoin de recourir à des images de charnier pour que les spectateurs de son documentaire fleuve comprennent la réalité du génocide juif et associent mentalement les images qui correspondaient aux témoignages. Le hors champ que Nemes évoque en citant Shoah n'en est pourtant pas un du tout. D'abord parce que l'absence d'images barbares que Lanzmann revendique pour son documentaire n'est pas une absence absolue. De fait, les spectateurs qui sont allés voir les plus de 10h de Shoah n'étaient pas arrivés vierges de représentation des horreurs perpétrées par les nazis. Ils avaient déjà en tête les archives montrées dans d'autres documentaires, à commencer par Nuit et Brouillard d'Alain Resnais en 1956.
Et c'est avec ces mêmes images imprimées dans la mémoire des spectateurs d'aujourd'hui que le film de Nemes sera reçu. Loin d'être une faiblesse, l'absence de ces images "trash" ne le sont qu'à l'écran. Le film est la conjonction de ce que le réalisateur montre, terrible, et de ce que le spectateur comprend des non montrés, parce qu'il le sait, parce qu'il l'a vu. Quand Saul et les autres Sonderkommandos décrochent les vêtements des juifs gazés, ce sont les images des amas de vêtements, de lunettes et autres objets personnels qui furent montrées dans le documentaire de Resnais qui resurgissent en arrière plan rétinien. Quand les juifs déshabillés sont envoyés nus dans la chambre à gaz pour la désinfection, il est alors probable que c'est ce que Spielberg a pu expliquer dans une séquence de La liste de Schindler qui pourra renforcer encore l'horreur de ce que Nemes filme avec une force incroyable, celle du vrai hors champ des gazés hurlant, frappant les parois closes de la chambre à gaz et que ceux qui les ont envoyés entendent en sachant que demain, ils seront peut-être à la place des suppliciés du jour.


László Nemes a donc réalisé un film absolument étouffant, plaçant le personnage principal en situation à la fois d'acteur des événements et de témoins. Pas étonnant que Claude Lanzmann ait, chose étonnante, apprécié ce film, le désignant d'ailleurs comme l'anti Liste de Schindler (Télérama, 25 mai 2015). Le réalisateur de Shoah reprochait au film de Spielberg d'avoir voulu représenter le génocide qui est pour lui non représentable. Et d'assurer que le film de Nemes ne le montre pas mais évoque ce qu'était la vie, courte, des Sonderkommandos. De fait, Nemes ne montre en effet pas les gazages mais il en représente le déroulé jusqu'à la fermeture des chambres. Les cris et coups émis par les milliers de victimes sont bien présents à l'écran. Le hors champ est donc ce qui n'est pas montré mais qui, suggéré, laisse le spectateur dans une situation d'imagination insoutenable.
Le fils de Saul n'est pas un film qui efface les autres films sur cette même thématique. Il n'a pas cette prétention. Il offre une approche nouvelle où la fiction sert la compréhension de la trame historique en apportant une dimension morale et philosophique: que vaut un mort quand il s'agit de sauver des vivants? Nemes apporte un élément de réponse puisque son héros hurle à ses compagnons d'infortune qu'ils sont eux aussi déjà morts. Le film est un manifeste d'humanité pour ces vivants déjà morts. Film singulier certes, mais qui s'inscrit dans une filmographie de plusieurs dizaines d'années qui a servi à connaître et comprendre le génocide juif et qui participe de fait à mieux appréhender ce que Le fils de Saul montre... sans le montrer. Ce film est donc à la fois unique mais ne pourrait véritablement être compris sans un prérequis qui passe forcément par d'autres formes de représentations de ce tragique événement.

À  bientôt
Lionel Lacour


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