lundi 19 janvier 2015

Les chariots de feu: l'autre dans la société

Bonjour à tous

samedi 10 janvier, à l'occasion du festival Cinéma Sport et Littérature proposé par l'Institut Lumière, était projeté en avant-première française la copie restaurée du chef-d'œuvre d'Hugh Hudson, sorti en 1981 et 4 fois oscarisé et notamment pour le scénario. En présence du réalisateur et devant une salle archi comble, la redécouverte de ce film fut une révélation pour bon nombre de spectateurs, peut-être parce que le contenu une d'une contemporanéité, pour ne pas dire d'une actualité sidérante.

L'action est éclatée en plusieurs moments, commence et finit en 1978, puis se situe en 1919, continue jusqu'en 1924 qui sera le temps fort et long du film. S'ouvrant et se fermant sur une entraînement de l'équipe d'athlétisme britannique sur une plage, le tout sur la musique de Vangélis, elle aussi oscarisée, l'effet est très étonnant, surtout aujourd'hui, d'entendre cette musique très connotée "eighties" avec des synthétiseurs très
"synthétiques" sur des images renvoyant aux débuts du XXème siècle. Curieusement, il n'y a pas d'effet "kitsch" mais bien une sorte d'intemporalité. Cette ouverture sera aussi la clôture du film, mêmes images, même musique, mais avec une émotion plus forte encore.

Affirmer la nation
Le titre est déjà une évocation de la nation britannique car il s'inspire d'un poème de William Blake contenant le vers suivant "Bring me my chariot of fire! Véritable ode patriotique mis en musique en 1916, il y a donc dans le titre même du film un renvoi à un certain nationalisme britannique que les spectateurs des autres pays ne peuvent pas identifier. En revanche, ce que le film montre rapidement est le transfert de la confrontation guerrière - une séquence située en 1919 montre les victimes de la Première guerre mondiale ayant été des étudiants de l'Université de Cambridge, à l'opposition sportive. Certains des héros dont un des personnages principaux, Harold Abrahams, sont d'abord des jeunes officiers qui se consacrent ensuite à l'athlétisme.

Cette confusion entre héros de guerre et sportifs défendant les couleurs du pays s'observe également dans la double séquence, ouvrant et fermant le film, dans lesquelles les athlètes britanniques courent sur la musique célébrissime de Vangélis, tous habillés de la même manière, comme s'ils portaient un uniforme. Il s'agit presque d'un défilé, certes plus enjoué, accompagné par une partition très répétitive, avec une progression dans l'intensité, comme pour amener les coureurs à un objectif final facile à identifier, leur victoire, et avec elle, celle du pays dont ils portent le drapeau sur les vêtements.

Les Jeux Olympiques apparaissent alors comme une sorte de substitution pacifique de l'opposition entre les nations du monde qui s'affrontent sans avoir recours aux armes. La victoire, y compris contre les alliés d'hier, et ici notamment celle des Britanniques contre des Américains, est un élément décisif pour démontrer la puissance du pays. Du point de vue britannique, pour démontrer que l'Europe, et surtout pas l'empire britannique, ne sont pas en déclin face à la puissance d'outre-atlantique. Le comité Olympique britannique est d'ailleurs constitué de manière significative: le Prince de Galles et des aristocrates plus soucieux des intérêts de la Couronne que des sportifs eux-mêmes!


Être ou ne pas être dans la nation
Projeté le 10 janvier 2015, le film portait en lui une charge que ne pouvait soupçonner le réalisateur. En effet, deux de ses héros doivent composer avec leur religion pour évoluer selon leurs principes, dans leur pays.
Quant à l'autre héros, Eric Liddell, il est un presbytérien, ancien joueur de rugby qui pratique sa religion de manière rigoriste. Missionnaire, il ne revient en Angleterre que pour se préparer aux Jeux Olympiques de Paris de 1924. Or sa foi le conduit à ne pas faire une quelconque activité en hommage à Dieu, consacrant cette journée à le servir. Coureur de 100 m., Liddell doit alors y renoncer quand il apprend que les qualifications auront lieu le dimanche, ce qui serait contraire à ses principes. Les intérêts "supérieurs" de la nation passent donc après ceux de la religion et donc de l'individu, jusqu'à ce que, lors d'une réunion au sommet des dignitaires du Comité olympique britannique, soit proposé à Liddell de courir sur une autre distance.

Abrahams, juif, doit faire face à l'antisémitisme qui existe dans le pays et notamment dans l'Université de Cambridge. Cette religion est pour lui à la fois un fardeau car elle le distingue du reste de la communauté nationale britannique, le reléguant à un statut à part, britannique s'il gagne, juif s'il perd; et à la fois une force lui donnant une force supplémentaire pour s'imposer comme un britannique comme n'importe quel autre. Hugh Hudson pousse alors sa volonté plutôt agressive de s'imposer dans tous les domaines en lui faisant commander le même plat que Sibyl, une chanteuse qu'il essaye de séduire et à qui il déclare sa religion... la confusion comique surgit quand le plat commandé par Sybil s'avère être des pieds de cochon!

C'est enfin Sam Mussabini, l'entraîneur de Harold Abrahams qui voit en son coureur une opportunité de devenir quelqu'un, d'être reconnu. Ses origines italiennes et arabes (comme son nom semble l'indiquer) le mettent en marge de la communauté au point de ne pas pouvoir assister à la course de son poulain. Pourtant, s'il y a de la déception chez Sam, son aspiration à faire partie de la communauté britannique, malgré ses origines, est sincère. Et Harold est un moyen, car par sa victoire pourrait ouvrir à lui comme à son entraîneur les portes de la communauté du Royaume Uni, une acceptation dans la nation par le mérite en quelque sorte, malgré les réticences conservatrices et racistes des élites.


La victoire ou la défaite des deux principaux protagonistes est finalement anecdotique. Si le scénario suit avec une fidélité assez souple la réalité des événements, c'est bien pour montrer que les destins individuels participent au roman d'une Nation. Liddell n'a pas découvert comme le film l'énonce que sa course aurait lieu un dimanche. Il le sut des mois avant et s'entraîna pour une autre distance, en l'occurrence le 400 m. Mais le message est plus fort que d'imaginer que sa foi et sa manière de la vivre l'avait conduit à renoncer à cette course quelques jours seulement avant qu'elle n'ait lieu. À un moment où le Royaume-Uni se voyait contester de toutes parts, en Irlande ou dans les îles Falklands au large de l'Argentine (autrement appelées îles Malouines), le film de Hugh Hudson répondait à un besoin de retrouver une période glorieuse de son pays, avec ses défauts, notamment l'antisémitisme de ses élites, mais aussi sa capacité à intégrer des populations diverses dans un dessein commun. Que ce film soit ensuite récupéré par les conservateurs pendant la fameuse guerre des Malouines n'aurait pas dû l'étonner. Son film patriotique, généreux envers toutes les communautés et ce malgré les difficultés, se muait en film nationaliste, en n'y voyant que l'apologie de la Nation. Ce n'était pas la première fois que des artistes étaient récupérés. Ce ne fut pas la dernière.

À bientôt
Lionel Lacour











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