jeudi 17 mai 2012

La boum: un film entre trente glorieuses et crise


Sophie Marceau dans son premier (et plus grand?) rôle
Vic
Bonjour à tous,

le 17 décembre 1980 sortait La boum de Claude Pinoteau qui avait déjà réalisé quelques années auparavant La gifle avec Isabelle Adjani et Lino Ventura. Déjà une histoire d'une jeune fille qui rêvait de davantage de libertés, déjà des parents qui vivaient séparés, déjà une idée de divorce, déjà une possibilité de liberté sexuelle. Mais surtout, une jeunesse qui continue à revendiquer et à manifester dans la rue. Mais dans La boum, Vic, 13 ans,incarnée par la débutante Sophie Marceau, vit heureuse dans une famille bourgeoise. Le père, François Beretton, interprété par Claude Brasseur, est dentiste tandis que la mère, Françoise Beretton, jouée par Brigitte Fossey, est dessinatrice de bandes dessinées. Le film commence par une salle de classe, histoire de planter le décor: ce sera une histoire qui racontera la vie des élèves. Puis plusieurs plans qui montrent Paris, mais les beaux quartiers, et surtout, la place du Panthéon et le lycée Henri IV qui n'est pas ce qu'on appelle un établissement de banlieue. Et Vic arrive devant l'entrée du lycée tandis que ses parents emménagent
dans le quartier après avoir quitté Versailles. A partir de cette présentation, quelle histoire peut intéresser les spectateurs puisque tout semble dégouliner de bonheur?

Bande Annonce:



La boum,  un teen movie classique
La séquence de présentation dans le lycée est caractéristique des films destinés aux adolescents. Une cour de récréation, des jeunes caractérisés par leur look, leur comportement; leurs relations avec les autres. Pénélope, qui deviendra la meilleure copine de Vic, fait comprendre à sa jeune soeur que les élèves de 6ème ne doivent pas traîner avec ceux de 4ème! Cette présentation s'accompagne des classiques représentations des adultes, du professeur moqué pour sa (sur)pilosité aux parents qu'il est de bon ton d'utiliser comme taxi mais dont on ne souffre pas qu'ils soient vus avec leurs enfants au risque de les faire passer pour des ringards auprès de leurs copains... qui se comportent de la même manière avec leurs parents.
L'illusion d'une émancipation adolescente est visible dans tout le film, les jeunes narguant la caissière de cinéma se laissant berner par la soeur de Pénélope qui fait croire qu'elle a 13 ans quand elle n'en a que 11 ou organisant des soirées "chez eux" et non chez leurs parents. Ceux-ci doivent d'ailleurs se faire le plus discret lors de la boum organisée chez eux!

Pour que les jeunes spectateurs se projettent encore un peu plus dans le film, les héros collégiens font des blagues potaches à leurs camarades, tournées autour des relations sentimentales ou sexuelles. Mais le tout reste très "mignon", très proche des "teen movies" américains de la même période mais bien loin de ceux d'aujourd'hui, beaucoup plus explicites! Au contraire, Pinoteau tourne une séquence où les deux amoureux, Vic et Mathieu, courent l'un vers l'autre, monté au ralenti pour accentué cet amour adolescent de manière très "kitsch". Mais le réalisateur n'est pas dupe de l'effet sur les spectateurs qui ne peuvent trouver cela que guimauve. Alors que c'est Vic qui raconte ce qu'elle a ressenti, Pénélope, toujours sur ce ralenti, trouve que justement, le ralenti, ça fait "cliché"!
La boum correspond donc à une société sans autre problème que celui d'aller justement  en "boum" et non en "surboum", mot renvoyant inexorablement aux années 60, de savoir comment s'habiller et le cas échéant, de sortir avec un garçon ou une fille, au grand dam des parents, qui, décidément, ne comprennent rien à leurs enfants et qui ne pensent qu'à eux. Le langage est d'ailleurs un marqueur fort entre la génération de Vic et celle de ses parents. Il est à noter l'ampleur des "gros mots" utilisés par Vic en 1980. Sa mère lui reproche de dire "chiant". Manifestement, Vic serait aujourd'hui d'une "vieille France" quand on entend les jolis mots d'oiseaux que se lancent les jeunes collégiens de 2012!
Cette rupture générationnelle est donc classique dans un film d'adolescents mais un personnage vient s'ajouter à l'histoire, et, paradoxalement, faire le lien entre les deux générations. Il s'agit de Poupette, l'arrière grand-mère de Vic interprétée par Denise Grey. Elle est le symbole des libertés conquises ou à conquérir mais aussi de la sagesse pour les relations amoureuses.

Denise Grey joue l'arrière grand-mère de Vic, Poupette
Un souffle de liberté
Ce qui peut expliquer le succès du film est cet air de liberté qui est présent durant tout le film. Ce qui peut surprendre, c'est qu'une des premières affirmations de libertés est lié à la facilité avec laquelle les élèves annoncent que leurs parents sont divorcés ou en passe de l'être. Ceci correspond en fait à une situation avérée avec une recrudescence des divorces. Cependant, il paraît plus probable que ces affirmations soient des mots d'auteurs pour faire rire et témoigner de cette situation de plus en plus fréquente plutôt qu'une transcription de la réalité. Peu d'élèves, parfois encore aujourd'hui d'ailleurs, se vantaient en 1980 d'avoir des parents divorcés.
Cette liberté s'exprime aussi particulièrement avec Poupette qui à plus de 80 ans a un langage sans langue de bois avec tout le monde, se permettant de dire des vérités parfois à l'encontre des bonnes moeurs. Ainsi elle se réjouit que sa petite-fille, Françoise, trompe François et ne manque pas de le lui dire. De même ose-t-elle aborder le fait qu'une concurrente de Vic pose un problème parce qu'elle couche (sic). Sauf qu'elle le dit dans un bus alors même qu'une femme pouvant être la mère de Vic écoute la conversation!
Cette liberté du langage correspond à une liberté acquise après 1968, Poupette étant de ce point de vue bien en avance sur cette période révolutionnaire!
Les relations amoureuses entre François et Françoise semblent être au beau fixe mais n'ont pas empêché François d'avoir une liaison avec une femme, que joue Dominique Lavanant, qui vient le persécuter dans le dispensaire où il travaille. Mais cette maîtresse n'a plus rien à voir avec celles des marivaudages ou autres pièces d'antan. Elle assume pleinement sa sexualité, fait du chantage non pour garder son amant mais pour avoir une nuit d'adieu. Elle s'habille sexy, propose des films érotiques et des aliments aphrodisiaques. La révolution sexuelle est passée par là!
C'est donc une certaine prise de pouvoir par les femmes qui est montré dans le film. Ce sont elles qui décident. Le point de vue est clair. Les hommes sont des suiveurs. Poupette s'est choisi une vie libre avec plusieurs maris. Les relations amoureuses de Vic ne sont jamais vues que par son point de vue. De même pour Pénélope. Ce sont les filles qui décident et qui réagissent. Il en est de même pour Françoise, la mère de Vic. Elle travaille, se bat pour vendre ses dessins dans des magazines, s'habille en costume cravate, change une roue, casse le magasin de la maîtresse de son mari, décide pour lui de ce que va devenir le couple une fois que la tromperie est révélée et bien d'autres détails dans le film. Cette masculinisation du rôle des femmes est d'ailleurs perceptible dès l'énoncé des prénoms. Françoise et François. Le choix ne peut être anodin. Une seule lettre ne distingue les deux époux. Cette liberté des femmes est cependant payé au prix cher. Françoise travaille, Françoise fait à manger, Françoise doit s'occuper de l'adolescence de sa fille et lui faire réciter ses devoirs, Françoise doit rencontrer les professeurs quand ceux-ci ne sont pas contents du travail de Vic. Et Françoise sera à son tour séduite par le beau professeur d'allemand, interprété par Bernard Giraudeau.

Une belle morale conservatrice?
Les saillies truculentes de Poupette, les blagues potaches, les amours tumultueuses de Vic, les micro-fugues de Pénélope pourraient laisser penser que l'ordre moral traditionnel est battu en brèche. Il n'en est rien. D'abord les représentants de la gente masculine viennent régulièrement rappeler certaines valeurs masculines. François s'interpose entre Eric, l'amant de Françoise et des agresseurs. Il fait preuve de courage propre aux qualités traditionnellement attribuées aux films dont le héros est un homme. Ce qui ne l'empêche pas de casser la figure à Eric pour qu'il laisse Françoise tranquille. Mais c'est aussi Mathieu, le petit copain de Vic qui vient casser la figure de François croyant qu'il sort avec Vic - il ignore bien évidemment qu'il est son père! Il fait preuve lui aussi de courage et de sens moral, ce dont ne manque pas  en définitive François. Sa liaison est un secret qu'il essaie de masquer avec son ami Etienne qui le couvre. Cela vaut des quiproquos, des gags et des remords. Mais finalement, c'est François qui vient tout avouer à Françoise. Si cette solution choisie par François semble correspondre à des temps nouveaux - un mari qui avoue son infidélité relève des nouvelles relations mari - femme après 1968 - elle ne fait que mieux servir un discours plus classique et donne l'occasion aux scénaristes, Claude Pinoteau et Danièle Thompson, de rappeler ce qu'est un couple. C'est après une séquence durant laquelle François, qui a été invité à vivre ailleurs depuis qu'il a avoué son infidélité, est allé chercher Vic qui avait fait le mur qu'il affirme à sa femme qu'une enfant a besoin d'une autorité masculine au sein d'une famille unie.
Toutes les libertés présentées durant le film sont vécues par chacun des protagonistes adultes. Et tous en reviennent. Poupette qui clame haut et fort son indépendance se fait rabrouer par François qui lui lance qu'elle n'a pas été capable de garder "un mec" dans toute sa vie. Au lieu de se fâcher, elle le remercie d'oser lui dire une vérité, ce que plus personne ne fait vu son grand âge!

C'est toujours Poupette qui pousse à la fois Vic à retrouver Mathieu à Deauville tout en lui faisant comprendre qu'il ne faut pas coucher, parce que parfois, des "enfants ont des enfants". François lui-même a pris ses libertés avec une maîtresse-tigresse et a joué à l'adolescent en trouvant des stratagèmes pour mentir à sa femme et lui cacher ses frasques. Mais c'est lui qui avoue tout, accablé par le poids des responsabilités qu'il a vis-à-vis de sa femme. Elle-même trompe François et envisage de partir avec son amant au Maroc. Mais elle y renonce pour des raisons multiples que le spectateur comprend forcément: le remords d'abandonner son mari qui lui a tendu la main, celui de briser une famille et avec elle, de nuire à Vic et puis surtout, celui de céder à un amour de passage plutôt que de réparer son amour. Ces interprétations sont laissées aux spectateurs qui choisira une ou plusieurs de ces solutions.

Le réalisateur ne laisse d'ailleurs pas vraiment le choix au spectateur. Dès le début du film, il utilise des séquences dans lesquelles les dialogues sont inaudibles. La première fois, cela correspond à la présentation d'une famille unie avec éclats de rires et bonheur à l'image entre les deux époux. Puis il y a recours quand François vient dire la vérité à Françoise. Encore une fois quand Françoise rencontre  Eric, le professeur d'Allemand, au cinéma puis l'accompagne on ne sait où. C'est encore ce procédé qui est utilisé quand elle abandonne Eric à l'aéroport alors même qu'elle allait partir avec lui. C'est enfin la même chose quand elle rentre de l'aéroport et découvre son mari dans leur restaurant fétiche et que le spectateur comprend que tout va redevenir comme avant...ou presque.
Ces séquences sont destinées aux adolescents à qui on fait comprendre que ce qui concerne la vie intime des adultes n'est pas à être livré aux enfants et adolescents. Elles sont aussi destinées aux parents qui comprennent que l'absence de mots n'empêchent pas les jeunes de comprendre les situations intimes par leur comportement.
Et à ce même moment, Vic organise sa boum, chez elle. Et Mathieu est là. Elle danse avec lui sur la chanson Reality de Richard Sanderson, chanson qui aura servi de bande son de tout le film. Vic est heureuse. Mais elle voit arriver un autre garçon, plus beau, dont on comprend qu'elle en tombe déjà amoureuse.

Conclusion
La boum est donc destiné à deux publics. Aux adolescents qui peuvent se reconnaître dans la vie de Vic et de ses camarades avec des nouvelles relations avec leurs parents, moins strictes qu'avant et avec davantage de libertés. Aux adultes qui peuvent se comporter comme des enfants, surtout les hommes, avec des mensonges et cachoteries coupables. Mais si la morale pour chacun semble différente, chacune constitue le côté d'une même pièce. Pile, la morale pour les jeunes dont l'insouciance est une réalité et peut-être un moyen pour grandir. Vic peut rêver être amoureuse éperdument jusqu'à en faire des bêtises. Mais elle peut tomber amoureuse d'un autre garçon tout aussi vite. Cette liberté est rendue possible par l'absence de responsabilités qu'elle peut avoir vis-à-vis d'autres personnes. Ellen'engage qu'elle. Face, la morale des parents est conditionnée au sens des responsabilités dont ils doivent faire preuve. La liberté, c'est bien, sauf quand elle aboutit à la destruction d'un lien plus fort: la famille. En ce sens, ce film fait autant l'apologie des libertés que de l'idéal familial.
Nous sommes en 1980, moins d'un an avant l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Et si le film a fait un carton, c'est pour la fraîcheur de ses interprètes et par un discours assez conventionnel qui séduit le temps d'un spectacle. Mais il ne répondait en rien à une réalité sociale bien différente pour les François de 1981: flambée du chômage, début des violences dans les banlieues, concentration des populations immigrées dans ces quartiers. Toutes ces questions étaient absentes du film qui ne pouvait toucher que dans ce qu'il y avait d'éventuellement sociétal, comme le divorce. Mais rien dans une approche sociale.
Avec l'accentuation du chômage et de la crise, l'arrivée du SIDA, d'autres films allaient évoquer bientôt une autre jeunesse, désenchantée, vraiment rebelle, mais toujours en quête de reconnaissance. Mais cela n'enlève pas à La boum ses qualités, celle d'un film dans la queue de la comète des Trente glorieuses. En tout cas rien de comparable avec cette horreur de LOL déjà évoqué dans ce blog, qui reprend les recettes du film de Pinoteau et dont le succès ne me lasse pas de m'interroger!

A bientôt

Lionel Lacour






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