mardi 20 septembre 2011

Casablanca: un accueil en France étonnant!

Bonjour à tous,

Casablanca fait partie de ces films qui ont marqué des générations de spectateurs et de cinéphiles. Certains continuent même, consciemment ou pas, à propager une réplique célèbre, le fameux "Play it again Sam" quand la vraie réplique prononcée par Ingrid Bergman est "Play it once, Sam, for old time sake".
Il ne viendrait plus à l'idée de quiconque de critiquer négativement ce film de Michael Curtiz de 1942. Mieux, les spécialistes trouvent dans les défauts du film ce qui fait sa beauté et sa postérité. Michel Pérez titrait même en septembre 1987 dans L'obs de Paris quil était "le plus beau des mauvais films", expression qui lui était collée depuis plusieurs années déjà.
Pourtant, ce film ne reçut pas un accueil unanime à sa sortie selon les pays!




1. Une presse américaine pas si unanime en 1942!
A sa sortie en 1942, le film reçut un accueil  souvent très favorable. Il ne sortit bien entendu que dans les pays alliés non occupés. Comment pouvait-il en être d'ailleurs autrement pour un film américain qui vantait la Résistance en Europe, le personnage de Victor Lazlo en étant le plus digne représentant puisque hongrois, résistant poursuivi par tous les SS de l'Europe occupée et en transit à Casablanca pour rejoindre le Portugal. C'était aussi un film montrant que les soutiens français de Vichy n'attendaient que finalement peu de choses pour rejoindre les Français de la France libre et de De Gaulle présentés en tout début de film et arrêtés par la police de Vichy.
L'accueil des critiques est plutôt mesuré voire hostile. Mais d'autres, dont certaines de journaux majeurs sont très enthousiastes.A bien lire ces critiques américaines posiitves (voir document à droite), plusieurs éléments sont importants à comprendre. Il s'agit tout d'abord d'un film de la Warner, major travaillant depuis longtemps avec l'adminitration de Roosevelt. La Warner produisit un nombre inquantifiable de films avec les grandes vedettes de l'époque dont Errol Flynn dans des oeuvres d'une qualité souvent médiocre mais qui avaient pour but de soutenir l'effort de guerre américain, voire de la prévenir comme dans Dive bomber en 1941. C'est Michael Curtiz qui réalisa Mission to Moscow en 1943, film hallucinant qui présentait l'URSS de Staline comme un allié fiable et démocratique! Un film qui vaut le détour quand on sait ce que sont devenues les relations américaon-soviétiques dès la fin de la guerre! La Warner était donc entièrement engagée aux côtés du gouvernement américain et produisit en 1942 Casablanca avec un casting improbable.

Victor, Ilsa et Rick
Humphrey Bogart, préféré finalement à Ronald Reagan, autre acteur de la Warner, incarnait un personnage positif pour pratiquement la première fois de sa carrière. Il allait trouver la gloire avec ce film et continué à tourner des films pour soutenir l'effort de guerre, comme par exemple Sahara, Passage to Marseille ou Le port de l'angoisse. Ingrid Bergman se révéla aussi dans ce film en jouant la femme déchirée Ilsa Lund alors qu'elle était encore une quasi inconnue. Claude Rains, le Prince Jean de Michael Curtiz dans Les aventures de Robin des bois, trouvait a priori encore un rôle négatif dans ce film puisqu'en jouant le rôle du Capitaine Renault, il représentait Vichy à l'écran et sa collaboration. Paul Henreid était lui aussi engagé dans la lutte contre le fascisme. Né dans l'empire austro-hongrois, à Trieste, il quitta l'Europe en 1935 par anti-nazisme. Il incarnait donc parfaitement le rôle de celui qui combat les SS.

Peter Lorre fait lui aussi partie de la légende du cinéma puisque le héros de M le maudit de Fritz Lang en 1931 quitta lui aussi l'Allemagne et tourna dans de nombreux films anti-nazis. On le retrouve dans un petit rôle dans le film comme pour authentifier le fait que ce film marque la rencontre de tous ceux qui combattent le nazisme, comme Marcel Dalio, le personnage principal de La règle du jeu en 1939 qui quitta la France et tourna donc dans ce film, interprétant le barman du Café américain de Rick.


L'autre analyse que l'on peut tirer des critiques américaines est bien leur interprétation des faits. Si tout est faux dans le film, à commencer par les décors de carton pâte et le bar, bien que construit depuis à Casablanca, les commentaires qui sont faits ne manquent pas de surprendre. Le Brooklyn eagle évoque le réalisme de Casablanca! Or si le film peut être admiré, c'est bien sûr pour tout, sauf pour son réalisme, nous le verrons tout à l'heure. En réalité, c'est bien dans le souffle du film que Casablanca se distingue de bien des films magnifiant la Résistance. La force de l'oeuvre de Michael Curtiz est, comme souvent dans le cinéma hollywoodien, de greffer une histoire d'amour d'un romantisme fou à une trame plus "virile" et ici de propagande anti-nazie. Hawks ne fit rien d'autre dans Le port de l'angoisse avec Bogart encore et Lauren Bacall comme substitut de Bergman. Les scènes d'arrestation des résistants français dans la foule en début de film, la lutte entre le chant nazi et la Marseillaise réclamée par Laszlo à l'orchestre restent des moments d'anthologie du cinéma et d'émotion pour les spectateurs. Savamment alterné, la grande histoire est racontée en réduction dans un espace quasi clos où se côtoient tous les protagonnistes de la guerre en Europe et au-delà. L'histoire de Rick, d'Ilsa et de Victor se trouvait alors enfermée entre amour perdu, musique interdite et idéal de liberté.

Reproduction de l'article de Georges Sadoul




























































































2. Un accueil en Europe très divers!
Si Casablanca fut plutôt bien accueilli en Europe au lendemain de la guerre, et notamment en Belgique (voir l'article ci-dessus), on ne peut pas en dire autant en France. Dans un article d'une rare violence, Georges Sadoul voyait même dans ce film la preuve de la décadence d'Hollywood. Sadoul inclut d'ailleurs dans ce déclin Gilda qui est depuis devenu un autre grand classique du cinéma américain.
Comment peut-on alors expliquer que ce film soit à ce point descendu en 1947 lors de sa sortie en France. En réalité, le film n'est plus en 1947 dans le "timing" de l'Histoire. Quand les Alliés remportent leurs premiers succès en Afrique du Nord, et notamment débarquent le 8 novembre 1942 dans ce qui allait devenir la bataille de Casablanca, Warner décide de sortir le film 18 jours après alors que le film avait été montré en preview à la presse le 22 septembre 1942. Pour accompagner cette sortie, et alors que la Bataille de Casablanca a fait la une de tous les journaux, Warner fait défiler à New York le Légion étrangère et les combattants d'Afrique du Nord. Le succès populaire est colossal aux Etats-Unis et le film remportent 8 citations aux oscars 1943 avec trois victoires: meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario.

Claude Rains, alias le Capitaine Renault,
dans une de ses nombreuses tenues d'apparât dans le film.
Or c'est bien sur ce point que Georges Sadoul manque de s'étrangler quand il affirme que Casablanca est plus drôle que les films des Marx Brothers, à ceci près que cette drôlerie est bien involontaire! Ce que Sadoul et d'autres reprocheront à Casablanca, c'est justement les aberrations du scénario, les impossibilités politiques et historique, l'incroyable destin croisé de Victor, Rick et Ilsa. En égrennant les impossibilités scénaristiques, il se met dans la position non du critique de cinéma qui oublie justement que le cinéma n'est pas l'Histoire, mais dans celle de l'Historien traquant les impossibilités géographiques, les anachronismes et toutes ces erreurs qui polluent tous les films quels qu'ils soient. On peut alors rire en effet de cette Marseillaise entonnée par les Français, y compris un gendarme, sans que ni le Capitaine Renault, ni le commandant SS n'interviennent. On peut douter de la possibilité pour un résistant notoire d'être présent à Casablanca comme si de rien n'était. En faisant cela, Sadoul témoigne non de son statut de critique de cinéaste mais de contemporain d'événements tragiques que la France a connus. Cette histoire est trop fraîche et on ne peut pas accepter de voir un représentant de Vichy être finalement si facile à transformer en résistant.

La scène de fin mythique de Casablanca, devant le Capitaine Renault et Rick... les nouveaux amis!
L'idée du double jeu mené par Vichy est en soi défendu par le revirement de Renault qui accompagne l'Américain Rick dans la scène finale.
On retrouve ici finalement le ssouhaits de l'administrations américaine de travailler avec les Français issus de l'administration vichyssoise plutôt que celle née de la résistance menée par ce général inconnu et inquiétant, Charles de Gaulle.
Georges Sadoul oubliait donc un point essentiel dans sa critique: le film n'était en aucun cas destiné au public français, et encore moins en 1947. Il fallait expliquer à quel point l'effort américain était important pour libérer des peuples qui croyaient en le même idéal, d'où La Marseillaise, et que ce combat devait conduire à la république menée par des administrateurs légalistes.

Le public français ne bouda pas ce film. Et les invraisemblances historiques dénigrées par Sadoul furent de fait assez vite balayées par l'émotion qui se dégageait de l'histoire, des histoires. Peu importe qu'un gendarme ne puisse chanter La Marseillaise en public. La séquence avait finalement comme intérêt pour ces Français traumatisés par lea guerre de les montrer unis. En n'accablant pas le Capitaine Renault, c'était comme si tous ceux qui avaient encore applaudi Pétain en 1944 se sentaient pardonnés et compris. Pour eux, la France, la vraie France n'avait jamais vraiment disparu, même pendant l'occupation.



































Que ce soit aux Etats-Unis ou en France, les spectateurs ne recherchèrent pas dans ce film un documentaire historique. Ils en auraient été pour leurs frais! Au contraire, ils cherchèrent à se projeter dans les idéaux des personnages et leurs turpitudes. A se comprendre eux-mêmes parfois pour les spectateurs français.
Les critiques mirent du temps à le comprendre. Et Louis Chauvet, dans le Figaro en 1973, continuait à ridiculiser ce qui dans le film n'était en fait que secondaire: les costumes de Renault, des Allemands d'opérette... Ce que les sociologues du cinéma ont pourtant expliqué depuis longtemps, Edgar Morin en tête dans Le cinéma ou l'homme imaginaire en 1956, c'est que le spectateur doit reconnaître un policier quand on lui montre un policier, un nazi quand on lui montre un nazi. Il doit ensuite pouvoir se projeter dans le ou les personnages positifs. Et pour cela, Casablanca répond merveilleusement à ces considérations. Ne pas comprendre cela, c'est ne pas comprendre que le cinéma n'est qu'une image du réel. Sinon, comment pourrions nous encore apprécier King Kong dans sa version des années 1930? Qui pourrait se satisfaire des Aventures de Robin des bois de ce même Curtiz alors que tout est ridicule dans le film, à commencer par les collants verts que ne portaient pas les hommes de cette époque! Et pourtant, quel rythme dans l'action! Et pourtant, combien d'enfants savent grâce à ce film et malgré les erreurs historiques, que Richard Coeur de Lion était roi d'Angleterre et prisonnier en Europe tandis que son frère Jean devenait régent?


Conclusion
Le cinéma n'est pas une oeuvre d'historien. Comme je l'ai déjà dit dans de nombreux articles de ce blog, l'enjeu du cinéaste n'est pas la vérité de l'historien. Il n'en a pas le temps ni les moyens. Si le film est une source historique, encore une fois, c'est de l'époque à laquelle il a été produit. Dans le cas de Casablanca, en 1942, aux Etats-Unis. Et peu importe que le scénario se soit écrit au fur et à mesure à ce point que Ingrid Bergman ne savait pas quelle était la fin de l'histoire à quinze jours de l'issue du tournage! Le film reste un merveilleux film d'amour, un témoignage de l'effort de guerre des Etats-Unis et de Hollywood et un mythe de par sa distribution et grâce à Woody Allen et sa citation apocryphe...
Allez, "play it again Sam!"

A bientôt

Lionel Lacour

mercredi 14 septembre 2011

Les sentiers de la gloire: un travestissement de l'Histoire?

Bonjour à tous,

régulièrement, le cinéma propose des films qui ont pour sujet l'Histoire, les fameux films "sur" une période que j'évoquais dans un des premiers articles de ce blog. Et avec la même régularité, les historiens s'invitent, ou sont invités, pour débattre et analyser les dits films et évaluer leur validité historique. Ce fut le cas pour tellement de films que la liste serait impossible à établir. Citons récemment le film Indigène ou le dyptique de Clint Eastwood Mémoires de nos pères et Lettres d'Iwo Jima.
Parmi les films qui ont suscité le plus de débat se trouve celui de Stanley Kubrick Les sentiers de la gloire qui présente un épisode de la Première guerre mondiale dans lequel l'état-major, et surtout un général, sont dénoncés par le réalisateur pour avoir commis des actes absurdes et criminels contre leurs propres troupes. Certains savent déjà l'accueil qui fut fait au film en France, c'est-à-dire son absence des écrans de cinéma. Qu'en fut-il réellement? Et surtout, en quoi ce film pose-t-il une vraie question sur la relation entre Cinéma et Histoire?


1. Peut-on filmer l’Histoire en la travestissant ?
Le cinéaste est un artiste comme un autre et donc, de ce point de vue, il n’a en aucune mesure l’obligation de la rigueur du scientifique ou de l’Historien. Sa production ne doit pas être jugée à l’aune de son apport scientifique mais bien dans ses caractéristiques cinématographiques propres. De fait, plus que n’importe quelle autre production, parce qu’il s’adresse aux masses, le cinéma se nourrit même de l’air du temps, soit en collant à l’état de l’opinion publique, soit en la provoquant sciemment.
Pour en revenir aux Sentiers de la gloire, réalisé par Kubrick en 1957, si certains historiens affirment qu’il a ouvert un dossier de l’Histoire, c’est-à-dire celui des fusillés pour l’exemple, en aucun cas le film relève du travail d’Historien de la Première Guerre mondiale. La preuve en est Kubrick lui-même qui affirma dans plusieurs interviews qu’il n’avait choisi l’état major français que parce que pour le thème qu’il voulait traiter, la France aurait été la seule à avoir exécuté ses propres soldats pour ne pas être allés au combat. Mais jamais il n’aurait voulu faire un film anti-français. Son propos était anti-guerre, anti-militariste et marquait, déjà, une volonté de faire un film sur la lutte des classes.
En quoi ce film, comme tous les films, n’est pas un travail d’Historien ? Tout d’abord parce que le scénario est écrit avant l’histoire filmée. Et que donc, comme tous les films, le cinéaste part d’une théorie pré-établie. Ensuite, l’Historien n’a pas de limite quant à ses sources, son volume de production et/ou de citation. Le cinéaste a lui des limites de temps, de financement et enfin de cibles. Si le travail d’un Historien sur un thème peut durer toute une vie pour n’intéresser peut-être que quelques uns, un film est limité par son temps de production et par la nécessité qu’il a d’être rentabilisé, aussi modeste soit le film tourné.
Ces contraintes ne doivent jamais être négligées et c’est même là ce qui fait du film une œuvre d’Art et non d’Historien, peut importe qu’ensuite les Historiens utilisent le film comme source. Il ne sera qu’une source parmi d’autres.

Pour illustrer cette spécificité, prenons le cas de nombreux films prenant l’Histoire comme trame ou toile de fond. La liste de Schindler de Steven Spielberg est elle un travail d’Historien ? Si on prend en compte le fait que Spielberg a bien utilisé les travaux des historiens pour réaliser son film, on pourrait répondre par l’affirmative. Tous les événements tournés sont réels. A ceci près qu’ils n’ont pas forcément eu lieu dans ce même lieu ou dans le même temps que le réalisateur semble indiquer. Le travail de Spielberg n’est pas un travail d’Historien, au mieux réalise-t-il un travail de mémoire a but pédagogique pour des Américains ignorants de la Shoah. De même Benigni dans La vie est belle raconte une parabole émouvante à souhait sur la vie dans le camp d’Auschwitz. Tous les spectateurs comprennent le conte. Mais ils peuvent s’étonner de la libération du camp par les armées américaines. A cette erreur historique majeure (le camp d’Auschwitz a été libéré par les Soviétiques), Benigni répondit qu’il savait, mais « que c’était pour l’Oscar (sic) ! »

La question porte donc sur le droit de filmer l’Histoire en s’accommodant de la réalité des Historiens. Qui fixe ce droit ou ce non droit ? L’Etat, par la censure qu’elle peut appliquer, ouvertement ou sournoisement. Les propos de tout artiste dans un pays démocratique sont permis dans les limites de la Loi. Ainsi peut-on travestir l’Histoire à condition de ne pas enfreindre la Loi. La portée du cinéma est néanmoins plus importante que pour toute autre d’expression artistique. Quand Jean Yanne détourne la nativité dans Deux heures moins le quart avant Jésus Christ, les protestations éventuelles des mouvements catholiques sont vite enterrées car le film ne remet pas en cause la foi des Chrétiens. En revanche, quand Scorcese tourne La dernière tentation du Christ, les mouvements les plus radicaux ont su agir parfois jusqu’à la violence pour que le film soit retiré des salles par les exploitants.
Deux éléments différaient du film de Yanne. Tout d’abord, la nature même du Christ était montrée comme terriblement humaine. Mais surtout le film se voulait réaliste dans sa forme, donnant une possibilité d’y voir une part de vérité. Cette vérité là devenait soudain intolérable pour des chrétiens extrémistes, craignant que des esprits trop faibles ne puissent faire la distinction entre « fiction » et « réalité ». C’est parce que la religion chrétienne était en crise que la réaction fut aussi virulente. C’est parce que la situation française en 1957 était plus que critique en Algérie que Romain Gary, ambassadeur de France aux Etats-Unis, fit tout son possible pour que le film de Kubrick ne soit pas projeté en France, ni ailleurs d’ailleurs (cf. l’article de Laurent Véray "Le cinéma américain constitue-t-il une menace pour l'identité nationale française? Le cas exemplaire des Sentiers de la gloire" in France/Hollywood, échanges cinématographiques et identités nationales, sous la direction de Martin Barnier et Raphaelle Moine, L'Harmattan, 2002).

2. Les sentiers de la gloire: une adaptation de Kubrick
En 1935, Humphrey Cobb, vétéran canadien ayant combattu en 1917 en Europe écrit son livre Les sentiers de la gloire qui serait inspiré d'un fait réel. Le 17 mars 1915, à Sovain, quatre caporaux auraient été fusillés pour l'exemple: Maupas, Girard, Lefoulon et Lechat. Ils furent réhabilités à titre posthume en 1934. Le général Revilhac aurait quant à lui voulu faire tirer sur son propre régiment bloqué dans les tranchées et aurait finalement admis que "seuls" quatre caporaux soient "punis".
Kubrick réussit à acheter les droits du livre à la condition d'y introduire une histoire d'amour! Financé par United Artists (935 000 $), le film a surtout pour caution Kirk Douglas, l'acteur "bankable" de l'époque, qui apportait avec lui le soutien de sa société de production la Bryna.
La première adaptation envisageait une armée imaginaire mais le choix se reporta finalement sur l'armée française justement à cause de la réalité des fusillés pour l'exemple. Un happy end pour tromper United Artists fut d'abord écrit avant que la véritable fin ne soit effectivement tournée, fin dont Kirk Douglas s'attribua la paternité. Kubrick garda le titre du livre qui faisait référence à un poème de Thomas Gray, Elégie écrite dans un cimetière de campagne en 1751, dans lequel le poète observe que "Les sentiers de la gloire ne mènent qu'à la tombe".
Dans une interview donnée aux Cahiers du cinéma en 1957, Stanley Kubrick s'était dit impressionné à la lecture du livre par le sort tragique de trois soldats innocents, accusés de lacheté et de mutinerie et exécutés pour l'exemple.
Ainsi, Kubrick réalisa ce film en plein coeur de la guerre froide. La guerre de Corée était finie depuis peu, les décolonisations étaient loin d'être abouties et des mouvements de lutte des classes se développaient partout y compris dans les pays occidentaux. Son film marque de fait un contrepoids à l'anti-intellectualisme, au conformisme et à la paranoïa de Mc Carthy et d'Eisenhower.

Kubrick choisit alors de tourner en Noir et Blanc afin de renforcer l'aspect documentaire de son film. Son point de vue est clairement contre l'état-major et pas contre les soldats, clairement contre la bêtise de la guerre et des généraux qui la mènent. Sa manière de présenter les faits est d'emblée une dénonciation de la France par l'utilisation dès le générique d'ouverture d'une partition de La marseillaise en mode mineur, donc moins enthousiaste, moins héroïque et donc plus sombre. Ce générique sera d'ailleurs remplacé par une musique à base de percussions après les protestations du gouvernement français pour les versions destinées à la France et dans les pays attachés à elle.

Dans son film, Kubrick renverse le code Est - Ouest conventionnel du cinéma, surtout celui de propagande qui prévaut en cette période de guerre froide. L'Est est tradtionnellement placé à droite de l'écran et l'Ouest à gauche. Ainsi, dans des films présentant le conflit entre l'Allemagne et la France, les Allemands apparaissent logiquement à droite et les Français à gauche, comme sur une carte géographique. Sauf que dans le film de Kubrick, les attaques menées par le colonel Dax interprété par Douglas se font justement de la droite vers la gauche, de l'Est vers l'Ouest. Ce renversement n'est pas anodin. Le méchant jusqu'alors venait toujours de la droite, et il était allemand - ou soviétique pour les films témoignant de la guerre froide. Alors quoi, les Français seraient-ils devenus les méchants puisqu'ils sont situés justement du côté réservé aux méchants? L'effet est saisissant sans recourir à un quelconque dialogue ou à un effet spécial complexe. Tout est dans une image tournée par une caméra située de l'autre côté de sa position habituelle.
La séquence finale donne cependant le vrai point de vue du réalisateur qui ne fait pas des Français des méchants mais qui montre bien que dans une guerre, il n'y a pas de "gentil" ou de "méchant" parmi les soldats. La preuve en est cette merveilleuse scène où une prisonnière allemande chante devant des soldats français d'abord goguenards et xénophobes et qui, devant le courage de la jeune chanteuse, se mettent à l'écouter et à pleurer, avant que de n'être obligés de repartir au combat, bêtement... pour mourir sans aucun doute.

Devant tourner en France, le réalisateur n'obtint pas l'autorisation de la part des autorités françaises. La réalisation se délocalisa alors vers Munich. Déjà une précensure française...


Kik Douglas, le colonel Dax,
face à George Macready, le général Mireau
3. Sortie et controverses
Le 21 février 1958, le film est projeté à Bruxelles et à Anvers. Il faudra attendre 1975 pour sa sortie en France! Kirk Douglas s'étonne de la non-projection du film en France alors que lui peut distribuer le film Sept jours en mai évoquant la tentative de putsch aux Etats-Unis par des généraux d'extrême droite.
Le film, que François Truffaut a vu et a encensé, avec des réserves sur la caricature du général Mireau, personnage représentant le vrai général Revilhac. Pour Truffaut, un général ne pouvait être lache et cynique à la fois. La sortie du film en 1958 à Bruxelles est donc un privilège pour certains. Mais il fut sorti de l'affiche pour ressortir ensuite, comme le rappelle Laurent Véray (op. cit. p. 186), précédé d'un prégénérique édifiant:
"Ceci est une histoire de la Première Guerre Mondiale; une histoire de la folie de quelques-uns de ceux qui furent saisis dans un tourbillon. C'est une histoire isolée, détachée de celle qui fut vécue par l'immense majorité des Français qui combattirent dans cette guerre, et dont les actes de courage tout autant que l'attachement aux principes de la liberté appartiennent imprescriptiblement à l'Histoire"
Note de Jacques Flaud au ministère de l'Information, 13 novembre 1958,
AN, F41 2382, services d'information, censure des films.

Les sentiers de la gloire apparaissent donc clairement au mieux comme une oeuvre ne montrant qu'un épiphénomène qu'il ne faut pas généraliser, au pire comme une oeuvre mensongère quant à l'Histoire, ce que tous les journaux de droite s'empresseront d'écrire, du Figaro à Minute, même en 1975. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'un film américain sur la Première guerre mondiale choquait les spectateurs français ou les critiques. En 1916, T. H. Ince sortait Civilisation avec un pacifisme pas forcément apprécié. En 1918, Coeurs du monde  de D. W. Griffith est tout aussi critiqué. En 1925, La grande parade de King Vidor évoque un officier français qui aurait pu faire preuve de lâcheté. Mais le film de Kubrick va d'autant plus être la proie des critiques qu'il sera visionné par l'ambassadeur français aux Etats-Unis, Romain Gary, et ce avant sa sortie en France. Ce qu'il dit du film est alors ce qui va amener non à sa censure, mais à de l'autocensure de l'United Artists, sous pression du pouvoir politique français. Ce que Romain Gary voit dans le film n'est pas sa justesse historique, il reconnaît ne pas le savoir. Mais il comprend que c'est l'armée française qui est montrée et de manière négative, alors même que cette même armée mène une guerre en Algérie. Il pressent que l'association entre l'armée et l'état-major montré dans le film sera compris par les spectateurs comme une image de l'armée tentant de mater l'insurrection indépendantiste. L'association entre les actions criminelles de Mireau et celle de l'armée en Algérie pourrait d'autant plus être effective que les révélations sur la torture commise par l'armée sur les Algériens apparaissent, notamment dans l'ouvrage d'Henri Alleg, La question, sorti en février 1958 et dans lequel il affirme que les parachutistes torturent. Son livre est cenusré puis saisi par la police. En 1958, les Français voient aussi que cette guerre qui ne porte pas son nom envoie de plus en plus d'appelés au combat ce qui ne serait pas sans rappeler les jeunes Français mourant pour la patrie durant la Première guerre mondiale. Dès lors, le quai d'Orsay fait pression sur les Européens pour ne pas projeter le film sur leur sol. La femme de Kirk Douglas n'est pas invitée au festival de Cannes par mesure de rétorsion. Et United Artists est menacé d'embargo sur le territoitre français. On comprend mieux alors leur auto-censure! Les autorités françaises en étaient même arrivées à utiliser le code Hays comme argument contre la projection en France!
Devant tant de blocages politiques et de critiques sur son film et de son contenu, Kubrick dira:
"[...] peut-être que ma conception de la liberté politique est un peu naïve, mais je pense qu'elle doit inclure une expression absolument libre des arts."  L'express, le 5 mars 1959.

Il aura fallu donc attendre le 26 mars 1975 pour pouvoir enfin regarder Les sentiers de la gloire sur un cinéma français, non pas par United Artists mais par une petite firme: AMLF. Quant aux "fusillés pour l'exemple", ce que Kubrick avait montré dès 1957, il fallut vraiment attendre la toute fin du XXème siècle pour que les historiens remettent ce thème sur le devant de la scène publique, notamment avec les travaux de Nicolas Offenstadt en 1999.

Conclusion
Kubrick avait trouvé dans ce film un moyen d'exprimer ses convictions politiques sur fond de Guerre froide, et de décolonisation en fustigeant l'abus de pouvoir et les rapports entre les classes sociales.
Toutes les mesures prises pour prévenir les spectateurs que le film projeté ne pouvaient être que fiction et n'eurent évidemment aucune prise sur la perception de ces mêmes spectateurs, pas plus pour Les sentiers de la gloire que pour d'autres films comme récemment avec l’affaire Ben Barka mise en fiction et diffusée sur France 2. Des considérations juridiques étaient, il est vrai, liées à cet avertissement en pré-générique. Sauf que passé ce préambule, c’est bien la vision de l’auteur qui est passée. Cet artifice ne masque plus le fait que dans un Etat sans censure, on puisse tout filmer ce qui n’est pas contraire à la loi.

En fait, même sous la censure, on peut tout filmer, même ce qui est contraire à la loi. Mais il s’agit d’être bon cinéaste… et d'espérer que la censure et les censeurs ne soient pas cinéphiles !


A bientôt

Lionel Lacour

mercredi 7 septembre 2011

Ronald Reagan à l'honneur à l'American Club of Lyon

Ronald Reagan et Angie Dickinson
dans A bout portant de Don Siegel en 1964.
Le dernier film de Ronald Reagan.
Bonjour à tous,

Le 19 septembre 2011, au Musée des Tissus de Lyon aura lieu The president's day 2011.
Cet événement célèbre un président américain chaque année. Et c'est donc le président Ronald Reagan qui sera honoré à cette occasion, pour l'année de ce qui aurait marqué son centenaire.

Je serai en charge de présenter un portrait de Ronald Reagan autour du thème du cinéma, puisque, comme vous le savez tous, il commença une carrière d'acteur à Hollywood dans les années 1930 pour finir dans les années 1960, avant de commencer une carrière politique, d'abord en tant que gouverneur de Californie, puis comme Président américain.

Je reviendrai donc bientôt pour vous faire un papier sur ce président atypique, républicain pur et dur, et qui commença pourtant avec la Warner, major rooseveltienne s'il en est.

A très vite donc

Lionel Lacour