mercredi 15 avril 2026

"Les rayons et Les ombres", retour sur un film qui fait trembler une certaine gauche

Le neuvième long-métrage de Xavier Giannoli est sorti le 18 mars 2026 et il a certainement et définitivement imposé le cinéaste parmi les plus grands du cinéma français. Par sa mise en scène, par son art d’appréhender un récit aussi dense pour un sujet aussi sensible, par sa capacité à gérer des talents aussi divers et leur donner une authenticité et une crédibilité totales, son film nous plonge dans une triple chronologie : celle par qui le récit nous est rapporté, celle du personnage central et enfin, celle du présent du spectateur. Et le plus important, c’est qu’à chaque chronologie correspond un point de vue et un contexte…

Un film « historique » ?

Il est une règle que de qualifier d’historique un film parlant d’une période du passé suffisamment éloignée pour que les décors, les costumes, les technologies nous semblent suffisamment anciens pour les renvoyer à l’histoire. Il en va aussi pour le système politique en place, les institutions, les titres des journaux… De ce point de vue, Les rayons et les ombres est un film historique. Mais l’écueil pour ces films est le regard des historiens qui ne comprennent rien au cinéma ou le regard des idéologues qui comprennent trop bien le cinéma.

Les premiers traquent les erreurs factuelles, la date erronée, le discours tronqué, l’objet anachronique. Comme si les spectateurs allaient au cinéma seulement pour une leçon d’histoire la plus précise qui soit. Hors comment être totalement juste, même en un peu plus de 3 heures, sur un sujet aussi vaste, mêlant autant de concepts et de personnages ? Ces historiens qui repèrent l’erreur se comportent comme des gamins cherchant sans relâche l’œuf les dimanches de Pâques. Cela leur fait plaisir mais cela ne constitue pas l’intérêt principal.

Les seconds se fichent de la véracité historique de chaque séquence mais à la différence des premiers, ils comprennent qu’un film se lit dans sa globalité, dans un message plus large que les seuls détails. Et quand ce message les dérange, alors ils peuvent remercier les premiers de leur donner des arguments pour dénigrer l’ensemble du film grâce à ces petits détails. Les négationnistes ne se comportent pas autrement.

Oui mais voilà, Xavier Giannoli a désamorcé tout cela, et en particulier celui des erreurs de chronologie voire de la réalité des idées antisémites de Jean Luchaire, son personnage principal, ce patron de presse issu de la gauche pacifiste de l’entre-deux-guerres qui est devenu un collaborationniste. En plaçant le récit par le point de vue de sa fille, Corinne Luchaire, il évite le biopic linéaire et pontifiant. Mieux, quand elle enregistre sur bande magnétique ce qu’elle peut raconter de sa vie avec son père, non seulement elle affirme que son témoignage n’est peut-être pas tout à fait fidèle à la réalité des dates, mais elle évoque d’emblée le sort de son père, fusillé après son procès pour collaboration. Giannolli ne placera donc jamais le spectateur dans une posture d’attente d’un happy end pour Luchaire. Il a été fusillé parce que c’était un salaud.

Une gauche pacifiste collaborationniste

Giannoli n’invente rien et les sources comme les travaux d’historiens ont depuis longtemps montré comment les associations pacifistes d’après 1918 ont été parmi ceux qui ont participé à la mise en place puis au soutien du régime de Vichy. La boucherie de la Grande Guerre est d’ailleurs montrée par le cinéaste et elle est assurément une des motivations pour aller à l’armistice. Le film représente parfaitement une motivation essentiellement française dans cette réconciliation pour une paix durable avec l’Allemagne, et le rejet des idées folles et antisémites d’Hitler, fiers d’être associés à la LICA, l’ancêtre de la LICRA.

La force du film est donc de montrer comment, sans manichéisme, Jean Luchaire et son ami allemand, Otto Abetz ont progressivement accepté les renoncements à certaines libertés, puis les politiques stigmatisantes à l’égard des juifs, puis les conséquences de l’armistice, jusqu’à la plus totale collaboration avec les occupants pour Luchaire, ou au nazisme pour Abetz. Tout valait mieux que la guerre.

Une société décadente

Dans son film, Giannoli rappelle qu’un journaliste se comprend par ce qu’il écrit autant que par ce qu’il n’écrit pas. Il en va de même dans son film. En plaçant son récit du point de vue de Corinne, Giannoli ne montre pas le peuple qui souffre, qui attend la libération des prisonniers, qui tremble devant les descentes de la milice ou de la Gestapo mais une contre-société évoluant indécemment dans l’abondance, le caviar, le champagne, les petits-fours, les orgies, les dépravations, la drogue… Le sort des juifs est évoqué entre deux coupes.

Il y a les occupants, privilégiés par nature. Il y a les collaborationnistes qui bénéficient des largesses des nazis. Il y a les profiteurs, qui se prostituent au sens propre ou figuré, pour participer à ces plaisirs. Les restaurants de luxe continuent à travailler. Et il y a les escrocs, ceux qui n’ont aucune idéologie mais qui voient dans l’argent nazi une opportunité à saisir. Tous vivent les mêmes excès et se retrouvent dans les mêmes cercles. En les montrant dans des plans très resserrés, Giannoli ne fait que préparer le spectateur à les retrouver plus tard, dans leur déchéance à Sigmaringen, jouant un autre théâtre d’une France collabo en déchéance.

La décadence est également montrée dans l’immoralité des relations entre les hommes et les femmes. La chaire pourrait être une sorte d’échappatoire pour les individus. D’ailleurs Giannoli évoque le couple libre qu’était Jean et sa femme. Mais la dépravation sexuelle va s’imposer de plus en plus à l’écran, les femmes légèrement vêtues se donnant à qui avaient de l’argent ou du pouvoir, français ou officiers allemands. Partouzes, triolismes, même les relations entre Jean et sa fille laissent un sentiment très dérangeant. Et sa façon de protéger sa fille d’un gangster ressemble davantage à une jalousie d’un amant qu’à un sentiment paternel.

Des idéaux de gauche sans le peuple, mais avec de l’argent

Pourtant il y a des Français ordinaires. Mais Giannoli ne les montrent pas. Luchaire parle du peuple, des Français, des centaines de milliers de lecteurs de son journal Les nouveaux temps. Mais ces Français qu’il imagine n’existent pas. Ni dans les lecteurs, ni à l’image. La seule fois où il en verra dans le film est quand il découvre des Résistants qui impriment clandestinement des tracts. S’il ne les dénonce pas, il n’a pas un mot pour leur combat. Juste une remarque sur le style de leur publication. Pourtant, Jean Luchaire a l’occasion de comprendre ce qui se passe. Il participe à la fuite en zone libres de Français d’origine juive ou en danger. Grâce à ses relations avec Otto désormais ambassadeur du Reich à Paris, il leur trouve des ausweis pour se sauver. Mais comme ses lecteurs ce sont des Français virtuels.

Quant à Corinne, son passé d’actrice vedette l’a placé dans un statut de vedette à exhiber. Elle ne côtoie plus le peuple depuis longtemps et elle ne saisit pas le départ de son cinéaste mentor Leonide Moguy, quittant la France craignant que l’idéologie nazie se propage aussi en France. Rien ne résonne en elle, même quand il l’avertit sur qui est vraiment Otto. La seule fois durant laquelle elle sera en contact avec la réalité de l’antisémitisme, c’est lors de son séjour au sanatorium pour soulager sa tuberculose. Mais comme pour son père, elle les voit dans une situation hors du temps réel, loin des rafles et arrestations. Elle fait une bonne action mais sans prise de conscience de la réalité du pays.

Luchaire dépense son crédit. Qu’il soit financier ou d’influence. Il aime paraître. L’argent est partout à l’écran, dans le luxe, dans la corruption, dans les trafics, dans le coût de la publication d’un journal… partout mais pas dans les poches de Luchaire qui vit en parasite, qui perce les réserves de son journal comme la tuberculose troue ses poumons ou ceux de sa fille.

Mourir pour des idées

Les reproches d’historiens sur la sous-représentation des Résistants voire leur effacement est un sommet de bêtise. S’ils voulaient voir un film sur la Résistance, les cinémathèques en regorgent, particulièrement à l’époque de la vision résistancialiste sous de Gaulle. Gianolli n’avait pas à refaire L’armée des ombres de Melville. Son approche est à la fois cinématographique et citoyenne. Son film se lit à plusieurs entrées, y compris par le réquisitoire final.

Le procureur Lindon rappelle la maladie, la tuberculose, qui frappe Luchaire. Si le spectateur pouvait avoir encore un doute sur la culpabilité du journaliste, Giannoli l’évacue doublement. Luchaire se sachant mourant, comme il le dit dans le film, a choisi de donner sa vie au plaisir, à la débauche et à la collaboration plutôt qu’à la défense de ses idéaux. Certainement sincère au début, il a eu l’occasion de réaliser son fourvoiement. Lindon insiste ensuite sur le choix que Labarrière son ancien collaborateur a fait en rejoignant la Résistance jusqu’à en mourir. Luchaire n’est pas mort pour ses idées et la tuberculose ne l’aura pas sauvé d’une exécution en tant que collaborationniste. Giannoli rappelle ainsi qu’il est mort pour avoir finalement défendu les idées des autres.

L’idée de fidélité aux idées est forte dans le film notamment dans la trajectoire de De Gaulle mentionné plusieurs fois. Indirectement avec Labarrière qui quitte Luchaire et dont on apprend qu’il a rejoint Londres, c’est-à-dire le camp gaulliste. Et directement deux fois. Quand Otto Abetz présente Le fil de l’épée publié par le commandant de Gaulle en 1932 puis quand Jean et Corinne Luchaire sont arrêtés après leur fuite de Sigmaringen. Cet épisode contesté par les historiens est en effet une liberté artistique prise par le cinéaste car ils ont été interceptés par des troupes américaines. Or Giannoli les fait arrêter par des Résistants FTP, donc communistes, se comportant indignement avec eux. Puis un régiment des FFL intervient en condamnant la torture infligé par ces Résistants à Corinne. Sans ostentation, le spectateur peut reconnaître la croix de Lorraine, symbole gaulliste, sur le revers de l’officier qui tance les brutes qui se prétendent Résistants mais se comportent comme les autres.

Un film à lire au présent

Quand Eva, une jeune orthophoniste, aide Corinne après que celle-ci a été agressée par des courageux Résistants d’après-guerre, nous ne percevons pas encore que ce personnage est en réalité notre regard, notre point de vue. Celui qui se prend de pitié pour une jeune maman lâchement agressée et qui l’aide ensuite. Comme Eva, nous sommes finalement horrifiés de ce que ce père et cette fille ont pu se comporter pendant l’occupation. Comme elle, nous comprenons aussi que Corinne a eu son regard biaisé par un père envahissant, protecteur. Mais il n’est pas le capitaine von Trapp de La mélodie du bonheur  de Robert Wise qui a protégé ses enfants en les tenant à l’écart d’un monde devenu totalitaire. Luchaire au contraire a entraîné sa fille dans sa propre déchéance, jusqu’à lui transmettre la tuberculose.

Le point de vue d’Eva est à la fois sans concession mais humaniste et ce faisant, Giannoli nous invite à ce même exercice. Il n’est d’ailleurs jamais complaisant avec Luchaire. Certes les travaux des historiens insistent sur son antisémitisme qui  n’est pas aussi saillant dans le film. Certainement car il reflète le point de vue de Corinne. Mais le cinéaste n’esquive pas pour autant ce fait et ses petits services rendus ne sont jamais qu’une manière pour lui de se donner bonne conscience et se rattacher comme il peut aux idéaux qu’il prétend encore défendre. Pourtant, l’aveu de son antisémitisme fait à Céline sonne à la fois comme une volonté de plaire à tous les collaborateurs jusqu’aux plus abjects que comme la revendication d’une idéologie que peut-être même sa fille ignorait. Surtout, jamais le cinéaste fait de Jean Luchaire un repentant de sa collaboration, même à Sigmaringen, même après sa fuite fatale.

Le film décortique ainsi le processus de conversion d’un homme de gauche, humaniste, pacifiste, luttant contre l’antisémitisme vers la collaboration puis vers le collaborationnisme avec une idéologie et un régime liberticide, autoritaire et antisémite. Cette autopsie de la période est alors troublante car derrière la fresque historique, le spectateur ne manque pas de faire lui-même les rapprochements avec son présent. C’est d’ailleurs le propre de tous les films dits « historiques ». Derrière chaque situation ou personnage du passé portés à l’écran, le spectateur cherche qui pourrait leur ressembler dans son présent. Le plus amusant est alors de lire d’où viennent les critiques. Elles émanent autant d’un parti que d’un journal. Comme autrefois le chef des SA s’était reconnu  dans le syndicat du crime dans M le maudit de Fritz Lang, il est savoureux de lire dans les colonnes de Libération les critiques les plus acerbes contre le film. Peut-être que Daniel Schneidermann s’est lui aussi reconnu dans le portrait d’un journal qui prétendait être de gauche, pacifiste, contre les idéologies totalitaires et l’antisémitisme et qui s’avère jour après jour le défenseur d’une idéologie totalitaire et antisémite. Et il est vrai que le réquisitoire de Lindon, implacable, ressemble pour beaucoup au portrait d’un Mélenchon derrière Luchaire. Comment ne pas reconnaître en effet celui qui fut le défenseur à gauche d’une laïcité la plus intransigeante en traitant le hijab de torchon et qui était le soutien indéfectible d’Israël contre les agressions du Hezbollah ou de l’Iran, et qui est aujourd’hui l’allié objectif des frères musulmans, prise de guerre selon l’islamiste antisémite Houria Bouteldja, prêt à défendre les mollahs iraniens contre Israël…

Que Giannoli ait voulu ou pas cette association, les spectateurs l’ont faite de toute façon. L’accuser d’avoir humanisé Luchaire et rendu sympathique ce collabo relève de la même critique qui avait été faite lors du film La chute d’Oliver Hirschbiegel en 2004. Et pourtant, comme dans ce film, la clé est donnée à la fin du film dans une séquence magistrale. Dans La chute, la vraie secrétaire d’Hitler rappelait qu’elle n’avait pas voulu savoir ce qui se passait mais que sa jeunesse n’excusait rien puisque Sophie Scholl elle l’avait vu. Dans Les rayons et les ombres, c’est Leonide Moguy qui confronte Corinne au fait qu’elle n’a pas voulu voir ce qui arrivait. Et la réponse qu’il lui avait faite nous revient en tête quand elle lui avait dit à propos d’Otto : « il n’est pas celui que vous croyez ». Ce à quoi il avait rétorqué « il n’est pas non plus celui que tu crois ».

Et Gianolli de conclure avec ce cinéaste juif demandant à Corinne Luchaire de refaire un film avec lui, car après tout,  ce n’’est  que du cinéma. Mais Xavier Giannoli lui n’a pas fait que du cinéma. Derrière une fresque magistrale, il pousse les spectateurs à réfléchir.  Et à voir le succès du film, les spectateurs ne s’y trompent pas.

 

Lionel Lacour