Un film « historique » ?
Il est une règle que de qualifier d’historique un film
parlant d’une période du passé suffisamment éloignée pour que les décors, les
costumes, les technologies nous semblent suffisamment anciens pour les renvoyer
à l’histoire. Il en va aussi pour le système politique en place, les
institutions, les titres des journaux… De ce point de vue, Les rayons et les ombres est
un film historique. Mais l’écueil pour ces films est le regard des historiens
qui ne comprennent rien au cinéma ou le regard des idéologues qui comprennent
trop bien le cinéma.
Les premiers traquent les erreurs factuelles, la date
erronée, le discours tronqué, l’objet anachronique. Comme si les spectateurs
allaient au cinéma seulement pour une leçon d’histoire la plus précise qui
soit. Hors comment être totalement juste, même en un peu plus de 3 heures, sur
un sujet aussi vaste, mêlant autant de concepts et de personnages ? Ces
historiens qui repèrent l’erreur se comportent comme des gamins cherchant sans
relâche l’œuf les dimanches de Pâques. Cela leur fait plaisir mais cela ne
constitue pas l’intérêt principal.
Les seconds se fichent de la véracité historique de chaque
séquence mais à la différence des premiers, ils comprennent qu’un film se lit dans
sa globalité, dans un message plus large que les seuls détails. Et quand ce
message les dérange, alors ils peuvent remercier les premiers de leur donner
des arguments pour dénigrer l’ensemble du film grâce à ces petits détails. Les
négationnistes ne se comportent pas autrement.
Oui mais voilà, Xavier Giannoli a désamorcé tout cela, et en
particulier celui des erreurs de chronologie voire de la réalité des idées
antisémites de Jean Luchaire, son personnage principal, ce patron de presse
issu de la gauche pacifiste de l’entre-deux-guerres qui est devenu un
collaborationniste. En plaçant le récit par le point de vue de sa fille, Corinne
Luchaire, il évite le biopic linéaire et pontifiant. Mieux, quand elle
enregistre sur bande magnétique ce qu’elle peut raconter de sa vie avec son
père, non seulement elle affirme que son témoignage n’est peut-être pas tout à
fait fidèle à la réalité des dates, mais elle évoque d’emblée le sort de son
père, fusillé après son procès pour collaboration. Giannolli ne placera donc
jamais le spectateur dans une posture d’attente d’un happy end pour Luchaire.
Il a été fusillé parce que c’était un salaud.
Une gauche pacifiste
collaborationniste
Giannoli n’invente rien et les sources comme les travaux d’historiens
ont depuis longtemps montré comment les associations pacifistes d’après 1918
ont été parmi ceux qui ont participé à la mise en place puis au soutien du
régime de Vichy. La boucherie de la Grande Guerre est d’ailleurs montrée par le
cinéaste et elle est assurément une des motivations pour aller à l’armistice.
Le film représente parfaitement une motivation essentiellement française dans cette
réconciliation pour une paix durable avec l’Allemagne, et le rejet des idées
folles et antisémites d’Hitler, fiers d’être associés à la LICA, l’ancêtre de
la LICRA.
La force du film est donc de montrer comment, sans
manichéisme, Jean Luchaire et son ami allemand, Otto Abetz ont progressivement
accepté les renoncements à certaines libertés, puis les politiques
stigmatisantes à l’égard des juifs, puis les conséquences de l’armistice, jusqu’à
la plus totale collaboration avec les occupants pour Luchaire, ou au nazisme
pour Abetz. Tout valait mieux que la guerre.
Une société décadente
Dans son film, Giannoli rappelle qu’un journaliste se
comprend par ce qu’il écrit autant que par ce qu’il n’écrit pas. Il en va de
même dans son film. En plaçant son récit du point de vue de Corinne, Giannoli
ne montre pas le peuple qui souffre, qui attend la libération des prisonniers,
qui tremble devant les descentes de la milice ou de la Gestapo mais une
contre-société évoluant indécemment dans l’abondance, le caviar, le champagne,
les petits-fours, les orgies, les dépravations, la drogue… Le sort des juifs
est évoqué entre deux coupes.
Il y a les occupants, privilégiés par nature. Il y a les
collaborationnistes qui bénéficient des largesses des nazis. Il y a les profiteurs,
qui se prostituent au sens propre ou figuré, pour participer à ces plaisirs.
Les restaurants de luxe continuent à travailler. Et il y a les escrocs, ceux
qui n’ont aucune idéologie mais qui voient dans l’argent nazi une opportunité à
saisir. Tous vivent les mêmes excès et se retrouvent dans les mêmes cercles. En
les montrant dans des plans très resserrés, Giannoli ne fait que préparer le spectateur
à les retrouver plus tard, dans leur déchéance à Sigmaringen, jouant un autre
théâtre d’une France collabo en déchéance.
La décadence est également montrée dans l’immoralité des
relations entre les hommes et les femmes. La chaire pourrait être une sorte d’échappatoire
pour les individus. D’ailleurs Giannoli évoque le couple libre qu’était Jean et
sa femme. Mais la dépravation sexuelle va s’imposer de plus en plus à l’écran,
les femmes légèrement vêtues se donnant à qui avaient de l’argent ou du
pouvoir, français ou officiers allemands. Partouzes, triolismes, même les relations
entre Jean et sa fille laissent un sentiment très dérangeant. Et sa façon de
protéger sa fille d’un gangster ressemble davantage à une jalousie d’un amant
qu’à un sentiment paternel.
Des idéaux de gauche
sans le peuple, mais avec de l’argent
Pourtant il y a des Français ordinaires. Mais Giannoli ne les
montrent pas. Luchaire parle du peuple, des Français, des centaines de milliers
de lecteurs de son journal Les nouveaux
temps. Mais ces Français qu’il imagine n’existent pas. Ni dans les lecteurs,
ni à l’image. La seule fois où il en verra dans le film est quand il découvre des
Résistants qui impriment clandestinement des tracts. S’il ne les dénonce pas,
il n’a pas un mot pour leur combat. Juste une remarque sur le style de leur
publication. Pourtant, Jean Luchaire a l’occasion de comprendre ce qui se
passe. Il participe à la fuite en zone libres de Français d’origine juive ou en
danger. Grâce à ses relations avec Otto désormais ambassadeur du Reich à Paris,
il leur trouve des ausweis pour se sauver. Mais comme ses lecteurs ce sont des
Français virtuels.
Quant à Corinne, son passé d’actrice vedette l’a placé dans
un statut de vedette à exhiber. Elle ne côtoie plus le peuple depuis longtemps
et elle ne saisit pas le départ de son cinéaste mentor Leonide Moguy, quittant
la France craignant que l’idéologie nazie se propage aussi en France. Rien ne
résonne en elle, même quand il l’avertit sur qui est vraiment Otto. La seule fois
durant laquelle elle sera en contact avec la réalité de l’antisémitisme, c’est
lors de son séjour au sanatorium pour soulager sa tuberculose. Mais comme pour son
père, elle les voit dans une situation hors du temps réel, loin des rafles et
arrestations. Elle fait une bonne action mais sans prise de conscience de la
réalité du pays.
Luchaire dépense son crédit. Qu’il soit financier ou d’influence.
Il aime paraître. L’argent est partout à l’écran, dans le luxe, dans la
corruption, dans les trafics, dans le coût de la publication d’un journal…
partout mais pas dans les poches de Luchaire qui vit en parasite, qui perce les
réserves de son journal comme la tuberculose troue ses poumons ou ceux de sa
fille.
Mourir pour des idées
Les reproches d’historiens sur la sous-représentation des
Résistants voire leur effacement est un sommet de bêtise. S’ils voulaient voir
un film sur la Résistance, les cinémathèques en regorgent, particulièrement à l’époque
de la vision résistancialiste sous de Gaulle. Gianolli n’avait pas à refaire L’armée des ombres de Melville. Son
approche est à la fois cinématographique et citoyenne. Son film se lit à plusieurs
entrées, y compris par le réquisitoire final.
Le procureur Lindon rappelle la maladie, la tuberculose, qui
frappe Luchaire. Si le spectateur pouvait avoir encore un doute sur la culpabilité
du journaliste, Giannoli l’évacue doublement. Luchaire se sachant mourant,
comme il le dit dans le film, a choisi de donner sa vie au plaisir, à la débauche
et à la collaboration plutôt qu’à la défense de ses idéaux. Certainement sincère
au début, il a eu l’occasion de réaliser son fourvoiement. Lindon insiste
ensuite sur le choix que Labarrière son ancien collaborateur a fait en
rejoignant la Résistance jusqu’à en mourir. Luchaire n’est pas mort pour ses
idées et la tuberculose ne l’aura pas sauvé d’une exécution en tant que collaborationniste.
Giannoli rappelle ainsi qu’il est mort pour avoir finalement défendu les idées
des autres.
L’idée de fidélité aux idées est forte dans le film
notamment dans la trajectoire de De Gaulle mentionné plusieurs fois. Indirectement
avec Labarrière qui quitte Luchaire et dont on apprend qu’il a rejoint Londres,
c’est-à-dire le camp gaulliste. Et directement deux fois. Quand Otto Abetz
présente Le fil de l’épée publié par
le commandant de Gaulle en 1932 puis quand Jean et Corinne Luchaire sont arrêtés
après leur fuite de Sigmaringen. Cet épisode contesté par les historiens est en
effet une liberté artistique prise par le cinéaste car ils ont été interceptés
par des troupes américaines. Or Giannoli les fait arrêter par des Résistants
FTP, donc communistes, se comportant indignement avec eux. Puis un régiment des
FFL intervient en condamnant la torture infligé par ces Résistants à Corinne.
Sans ostentation, le spectateur peut reconnaître la croix de Lorraine, symbole
gaulliste, sur le revers de l’officier qui tance les brutes qui se prétendent
Résistants mais se comportent comme les autres.
Un film à lire au
présent
Quand Eva, une jeune orthophoniste, aide Corinne après que
celle-ci a été agressée par des courageux Résistants d’après-guerre, nous ne
percevons pas encore que ce personnage est en réalité notre regard, notre point
de vue. Celui qui se prend de pitié pour une jeune maman lâchement agressée et
qui l’aide ensuite. Comme Eva, nous sommes finalement horrifiés de ce que ce
père et cette fille ont pu se comporter pendant l’occupation. Comme elle, nous
comprenons aussi que Corinne a eu son regard biaisé par un père envahissant,
protecteur. Mais il n’est pas le capitaine von Trapp de La mélodie du bonheur de
Robert Wise qui a protégé ses enfants en les tenant à l’écart d’un monde devenu
totalitaire. Luchaire au contraire a entraîné sa fille dans sa propre
déchéance, jusqu’à lui transmettre la tuberculose.
Le point de vue d’Eva est à la fois sans concession mais
humaniste et ce faisant, Giannoli nous invite à ce même exercice. Il n’est d’ailleurs
jamais complaisant avec Luchaire. Certes les travaux des historiens insistent
sur son antisémitisme qui n’est pas
aussi saillant dans le film. Certainement car il reflète le point de vue de
Corinne. Mais le cinéaste n’esquive pas pour autant ce fait et ses petits
services rendus ne sont jamais qu’une manière pour lui de se donner bonne
conscience et se rattacher comme il peut aux idéaux qu’il prétend encore
défendre. Pourtant, l’aveu de son antisémitisme fait à Céline sonne à la fois
comme une volonté de plaire à tous les collaborateurs jusqu’aux plus abjects
que comme la revendication d’une idéologie que peut-être même sa fille ignorait.
Surtout, jamais le cinéaste fait de Jean Luchaire un repentant de sa
collaboration, même à Sigmaringen, même après sa fuite fatale.
Le film décortique ainsi le processus de conversion d’un
homme de gauche, humaniste, pacifiste, luttant contre l’antisémitisme vers la
collaboration puis vers le collaborationnisme avec une idéologie et un régime
liberticide, autoritaire et antisémite. Cette autopsie de la période est alors
troublante car derrière la fresque historique, le spectateur ne manque pas de
faire lui-même les rapprochements avec son présent. C’est d’ailleurs le propre
de tous les films dits « historiques ». Derrière chaque situation ou
personnage du passé portés à l’écran, le spectateur cherche qui pourrait leur
ressembler dans son présent. Le plus amusant est alors de lire d’où viennent
les critiques. Elles émanent autant d’un parti que d’un journal. Comme
autrefois le chef des SA s’était reconnu dans le syndicat du crime dans M le maudit de Fritz Lang, il est
savoureux de lire dans les colonnes de Libération
les critiques les plus acerbes contre le film. Peut-être que Daniel
Schneidermann s’est lui aussi reconnu dans le portrait d’un journal qui
prétendait être de gauche, pacifiste, contre les idéologies totalitaires et l’antisémitisme
et qui s’avère jour après jour le défenseur d’une idéologie totalitaire et
antisémite. Et il est vrai que le réquisitoire de Lindon, implacable, ressemble
pour beaucoup au portrait d’un Mélenchon derrière Luchaire. Comment ne pas reconnaître
en effet celui qui fut le défenseur à gauche d’une laïcité la plus intransigeante
en traitant le hijab de torchon et qui était le soutien indéfectible d’Israël
contre les agressions du Hezbollah ou de l’Iran, et qui est aujourd’hui l’allié
objectif des frères musulmans, prise de guerre selon l’islamiste antisémite Houria
Bouteldja, prêt à défendre les mollahs iraniens contre Israël…
Que Giannoli ait voulu ou pas cette association, les
spectateurs l’ont faite de toute façon. L’accuser d’avoir humanisé Luchaire et
rendu sympathique ce collabo relève de la même critique qui avait été faite
lors du film La chute d’Oliver Hirschbiegel en 2004. Et pourtant, comme
dans ce film, la clé est donnée à la fin du film dans une séquence magistrale.
Dans La chute, la vraie secrétaire d’Hitler
rappelait qu’elle n’avait pas voulu savoir ce qui se passait mais que sa
jeunesse n’excusait rien puisque Sophie Scholl elle l’avait vu. Dans Les rayons et les ombres, c’est Leonide
Moguy qui confronte Corinne au fait qu’elle n’a pas voulu voir ce qui arrivait.
Et la réponse qu’il lui avait faite nous revient en tête quand elle lui avait
dit à propos d’Otto : « il n’est pas celui que vous croyez ». Ce
à quoi il avait rétorqué « il n’est pas non plus celui que tu crois ».
Et Gianolli de conclure avec ce cinéaste juif demandant à
Corinne Luchaire de refaire un film avec lui, car après tout, ce n’’est que du cinéma. Mais Xavier Giannoli lui n’a
pas fait que du cinéma. Derrière une fresque magistrale, il pousse les
spectateurs à réfléchir. Et à voir le succès
du film, les spectateurs ne s’y trompent pas.
Lionel Lacour