mercredi 27 mai 2026

"Juste une illusion" ou l'abandon d’un mirage collectif

 Le 15 avril 2026 sortait en salles le film d’Olivier Nakache et d’Eric Tolédano. L’action située en 1985, soit 40 ans avant le tournage du long-métrage, plonge le spectateur dans leur adolescence filmée à la fois avec nostalgie et sans concession.

Pour ceux qui ont vécu cette période, les réalisateurs auront réussi à créer une sorte de jeu de piste, dans lequel des indices ont été disposés partout pour nous assurer que nous sommes bien dans cette année 1985. Des marques et modèles de voitures iconiques aux différents styles de musique qui étaient écoutés par les différentes catégories de la jeunesse, du funk à la new wave. Le vocabulaire désuet envahit l’écran et sonne comme des mots de code pour les Quinquagénaires et plus comme par exemple les K7 audio qui étaient enregistrées à partir de vinyles « imports » ! De même les locations de K7 VHS ont fait les beaux jours de la cinéphilie des plus jeunes, avec la marque notamment « les films de notre vie » de feu Jean-François Levy, mais aussi de l’éducation sexuelle qui se vivait à plusieurs et sans enseignant spécialisé. Parfois rien n’est dit mais une marque ou un logo font jaillir les souvenirs d’une époque heureuse, comme Chevignon ou la doudoune Eider. Et puis c’est aussi le progrès technologique qui pointe son nez avec les premiers ordinateurs. Et voir Sandrine, la mère de Vincent, se faire livrer un ordinateur dans des cartons encombrants plonge ceux qui ont vécu ceci dans un doux souvenir. Et dans la même confusion qu’elle devant ce monstre dont on ne comprenait pas grand-chose quant à son fonctionnement si ce n’est que c’était la modernité à laquelle il faudrait se préparer.

Derrière le bonheur de retrouver nos madeleines de Proust, Nakache et Tolédano n’esquivent pas, non sans humour, les questions sociales qui fâchent et notamment le chômage qui frappait pour la première fois les cadres. Ah les cadres ! Ce mot est répété sans cesse par Yves, le père du héros de 13 ans. Il faut dire que ces cadres représentaient ce que la France des 30 glorieuses avait produit de plus emblématique dans le monde du travail. La promotion sociale par les études ou par l’ancienneté. Ce statut qui donnait un crédit au sens propre comme au sens figuré à celui qui en bénéficiait. Oui mais voilà, si dans les années 60, perdre son emploi n’était pas un drame car le licencié en retrouvait un immédiatement, ce n’est plus le cas en 1985. Les cinéastes témoignent donc parfaitement de ce déclassement de ces cadres, formatés jusqu’à la tenue en triptyque costume, imper, attaché-case.

Le film revient aussi sur les relations sociales comme elles s’organisaient. D’abord familiales avec une certaine verticalité, même si l’autorité parentale n’est pas forcément montrée de manière identique dans les familles. Du moins elles existaient et étaient intégrées. Cette verticalité se retrouvait entre adultes et enfants, que ce soit à l’école ou dans les commerces et le film le montre à la fois parfaitement tout en montrant que le travail d’émancipation d’un enfant est de contourner cette autorité de l’adulte. C’est surtout les relations entre les jeunes collégiens. Les rapports garçons filles tiennent une place formidable dans le film, qui décrit les premiers émois amoureux, les premières approches, les mots doux ou autres gentils mensonges pour séduire. Mais là où les cinéastes touchent juste, c’est dans la représentation de la bande de Vincent Dayan, le petit juif qui est copain avec des copains « united colors of Benetton » sans que jamais la question d’identité ne soit un sujet. Et Juste une illusion de rappeler que 1985 est la grande année de l’association SOS Racisme au logo mémorable, cette main jaune, et son slogan qui correspond justement si bien à cette petite bande : « touche pas à mon pote ». Le film s'attarde enfin sur les relations entre les habitants, comme avec Monsieur Berger, le gardien de la copropriété, qui fait figure d’homme de confiance à qui les habitants laissent leurs clés et parfois un peu plus.

De ce film émane donc un sentiment de vie heureuse malgré le chômage, rythmé par des moments ritualisés, communs à tous, comme la fameuse Valise RTL connue même par ceux qui n’écoutaient pas cette station de radio. Ce bonheur passe aussi par la quiétude de cette banlieue, y compris le soir. Jamais les réalisateurs ne montrent un quelconque danger au pied des immeubles ou dans les rues. Les deux amoureux, Vincent et Anne-Karine vont même au concert de SOS Racisme, sans avoir prévenu les parents, qui n’ont pas peur de ce qui pourrait arriver à leurs enfants mais qui sont prêts à s’emporter parce qu’ils ont simplement désobéi.

Et c’est là que le film, involontairement, rejoint le film de Vincent Garenq. Car l’illusion du film de Nakache et Tolédano est bien celle interne au film. Celle que le danger serait venu des parents de la France d’une droite montrée comme traditionnelle et raciste. Or L’abandon montre que justement, il n’y a plus cette joie de vivre dans ces banlieues, il n’y a plus de commun dans le milieu scolaire. Le professeur n’est pas respecté comme dans Juste une illusion et les parents soutiennent leur enfant qui sèche les cours. La violence qui n’est pas montrée en 1985 – alors qu’en réalité elle était déjà bien présente – est au cœur du film de Vincent Garenq, une violence qui n’est pas celle des supposés racistes mais de ceux dont on s’est illusionné en 1985 qu’ils ne souhaitaient que de vivre en paix en France. Si Nakache et Tolédano ont pu filmer leur jeunesse juive en banlieue en 1985, avec une culture commune, leurs enfants seront bien incapables de le faire pour 2020, l’année durant laquelle Samuel Paty a été assassiné par un islamiste, car cela fait bien longtemps que les juifs et les cadres ont quitté ces banlieues.

Juste une illusion est donc le film qui apporte de fait encore davantage de réalité à L’abandon. Samuel Paty est en réalité l’allégorie d’une société française dont l’idéal a été abandonné… par l’illusion imposée à toute cette même société que les problèmes seraient résolus par l'abandon de la verticalité et de l’autorité.  De ce point de vue, la séquence finale du film des co-réalisateurs nous confirme non l’illusion que la société d’avant était meilleure mais bien dans la certitude qu’elle valait mieux que celle d’aujourd’hui. Jusqu’à l’utilisation de la musique de François de Roubaix issue de Dernier domicile connu… sorti non pas en 1985 mais en 1970. Et c’est encore bien mieux que la musique de film de 2026 !

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