mercredi 14 septembre 2011

Les sentiers de la gloire: un travestissement de l'Histoire?

Bonjour à tous,

régulièrement, le cinéma propose des films qui ont pour sujet l'Histoire, les fameux films "sur" une période que j'évoquais dans un des premiers articles de ce blog. Et avec la même régularité, les historiens s'invitent, ou sont invités, pour débattre et analyser les dits films et évaluer leur validité historique. Ce fut le cas pour tellement de films que la liste serait impossible à établir. Citons récemment le film Indigène ou le diptyque de Clint Eastwood Mémoires de nos pères et Lettres d'Iwo Jima.
Parmi les films qui ont suscité le plus de débat se trouve celui de Stanley Kubrick Les sentiers de la gloire qui présente un épisode de la Première guerre mondiale dans lequel l'état-major, et surtout un général, sont dénoncés par le réalisateur pour avoir commis des actes absurdes et criminels contre leurs propres troupes. Certains savent déjà l'accueil qui fut fait au film en France, c'est-à-dire son absence des écrans de cinéma. Qu'en fut-il réellement? Et surtout, en quoi ce film pose-t-il une vraie question sur la relation entre Cinéma et Histoire?


Bande annonce:


1. Peut-on filmer l’Histoire en la travestissant ?
Le cinéaste est un artiste comme un autre et donc, de ce point de vue, il n’a en aucune mesure l’obligation de la rigueur du scientifique ou de l’Historien. Sa production ne doit pas être jugée à l’aune de son apport scientifique mais bien dans ses caractéristiques cinématographiques propres. De fait, plus que n’importe quelle autre production, parce qu’il s’adresse aux masses, le cinéma se nourrit même de l’air du temps, soit en collant à l’état de l’opinion publique, soit en la provoquant sciemment.
Pour en revenir aux Sentiers de la gloire, réalisé par Kubrick en 1957, si certains historiens affirment qu’il a ouvert un dossier de l’Histoire, c’est-à-dire celui des fusillés pour l’exemple, en aucun cas le film relève du travail d’Historien de la Première Guerre mondiale. La preuve en est Kubrick lui-même qui affirma dans plusieurs interviews qu’il n’avait choisi l’état major français que parce que, pour le thème qu’il voulait traiter, la France aurait été la seule à avoir exécuté ses propres soldats pour ne pas être allés au combat. Mais jamais il n’aurait voulu faire un film anti-français. Son propos était anti-guerre, anti-militariste et marquait, déjà, une volonté de faire un film sur la lutte des classes.
En quoi ce film, comme tous les films, n’est pas un travail d’Historien ? Tout d’abord parce que le scénario est écrit avant l’histoire filmée. Et que donc, comme tous les films, le cinéaste part d’une théorie pré-établie. Ensuite, l’Historien n’a pas de limite quant à ses sources, son volume de production et/ou de citation. Le cinéaste a lui des limites de temps, de financement et enfin de cibles. Si le travail d’un Historien sur un thème peut durer toute une vie pour n’intéresser peut-être que quelques uns, un film est limité par son temps de production et par la nécessité qu’il a d’être rentabilisé, aussi modeste soit le film tourné.
Ces contraintes ne doivent jamais être négligées et c’est même là ce qui fait du film une œuvre d’Art et non d’Historien, peu importe qu’ensuite les Historiens utilisent le film comme source. Il ne sera qu’une source parmi d’autres.

Pour illustrer cette spécificité, prenons le cas de nombreux films ayant l’Histoire comme trame ou toile de fond. La liste de Schindler de Steven Spielberg est il un travail d’Historien ? Si on prend en compte le fait que Spielberg a bien utilisé les travaux des historiens pour réaliser son film, on pourrait répondre par l’affirmative. Tous les événements tournés sont réels. À ceci près qu’ils n’ont pas forcément eu lieu dans ce même lieu ou dans le même temps que le réalisateur semble indiquer. Le travail de Spielberg n’est pas un travail d’Historien, au mieux réalise-t-il un travail de mémoire à but pédagogique pour des Américains ignorants de la Shoah. De même Benigni dans La vie est belle raconte une parabole émouvante à souhait sur la vie dans le camp d’Auschwitz. Tous les spectateurs comprennent le conte. Mais ils peuvent s’étonner de la libération du camp par les armées américaines. À cette erreur historique majeure (le camp d’Auschwitz a été libéré par les Soviétiques), Benigni aurait répondu qu’il savait, mais « que c’était pour l’Oscar (sic) ! »

La question porte donc sur le droit de filmer l’Histoire en s’accommodant de la réalité des Historiens. Qui fixe ce droit ou ce non droit ? L’Etat, par la censure qu’elle peut appliquer, ouvertement ou sournoisement. Les propos de tout artiste dans un pays démocratique sont permis dans les limites de la Loi. Ainsi peut-on travestir l’Histoire à condition de ne pas enfreindre la Loi. La portée du cinéma est néanmoins plus importante que pour toute autre d’expression artistique. Quand Jean Yanne détourne la nativité dans Deux heures moins le quart avant Jésus Christ, les protestations éventuelles des mouvements catholiques sont vite enterrées car le film ne remet pas en cause la foi des Chrétiens. En revanche, quand Scorcese tourne La dernière tentation du Christ, les mouvements les plus radicaux ont su agir parfois jusqu’à la violence pour que le film soit retiré des salles par les exploitants.
Deux éléments différaient du film de Yanne. Tout d’abord, la nature même du Christ était montrée comme terriblement humaine. Mais surtout le film se voulait réaliste dans sa forme, donnant une possibilité d’y voir une part de vérité. Cette vérité là devenait soudain intolérable pour des chrétiens extrémistes, craignant que des esprits trop faibles ne puissent faire la distinction entre « fiction » et « réalité ». C’est parce que la religion chrétienne était en crise que la réaction fut aussi virulente. C’est parce que la situation française en 1957 était plus que critique en Algérie que Romain Gary, ambassadeur de France aux Etats-Unis, fit tout son possible pour que le film de Kubrick ne soit pas projeté en France, ni ailleurs d’ailleurs (cf. l’article de Laurent Véray "Le cinéma américain constitue-t-il une menace pour l'identité nationale française? Le cas exemplaire des Sentiers de la gloire" in France/Hollywood, échanges cinématographiques et identités nationales, sous la direction de Martin Barnier et Raphaelle Moine, L'Harmattan, 2002).

2. Les sentiers de la gloire: une adaptation de Kubrick
En 1935, Humphrey Cobb, vétéran canadien ayant combattu en 1917 en Europe écrit son livre Les sentiers de la gloire qui serait inspiré d'un fait réel. Le 17 mars 1915, à Sovain, quatre caporaux auraient été fusillés pour l'exemple: Maupas, Girard, Lefoulon et Lechat. Ils furent réhabilités à titre posthume en 1934. Le général Revilhac aurait quant à lui voulu faire tirer sur son propre régiment bloqué dans les tranchées et aurait finalement admis que "seuls" quatre caporaux soient "punis".
Kubrick réussit à acheter les droits du livre à la condition d'y introduire une histoire d'amour! Financé par United Artists (935 000 $), le film a surtout pour caution Kirk Douglas, l'acteur "bankable" de l'époque, qui apportait avec lui le soutien de sa société de production la Bryna.
La première adaptation envisageait une armée imaginaire mais le choix se reporta finalement sur l'armée française justement à cause de la réalité des fusillés pour l'exemple. Un happy end pour tromper United Artists fut d'abord écrit avant que la véritable fin ne soit effectivement tournée, fin dont Kirk Douglas s'attribua la paternité. Kubrick garda le titre du livre qui faisait référence à un poème de Thomas Gray, Elégie écrite dans un cimetière de campagne en 1751, dans lequel le poète observe que "Les sentiers de la gloire ne mènent qu'à la tombe".
Dans une interview donnée aux Cahiers du cinéma en 1957, Stanley Kubrick s'était dit impressionné à la lecture du livre par le sort tragique de trois soldats innocents, accusés de lâcheté et de mutinerie et exécutés pour l'exemple.
Ainsi, Kubrick réalisa ce film en plein cœur de la guerre froide. La guerre de Corée était finie depuis peu, les décolonisations étaient loin d'être abouties et des mouvements de lutte des classes se développaient partout y compris dans les pays occidentaux. Son film marque de fait un contrepoids à l'anti-intellectualisme, au conformisme et à la paranoïa de Mc Carthy et d'Eisenhower.

Kubrick choisit alors de tourner en Noir et Blanc afin de renforcer l'aspect documentaire de son film. Son point de vue est clairement contre l'état-major et pas contre les soldats, clairement contre la bêtise de la guerre et des généraux qui la mènent. Sa manière de présenter les faits est d'emblée une dénonciation de la France par l'utilisation dès le générique d'ouverture d'une partition de La marseillaise en mode mineur, donc moins enthousiaste, moins héroïque et donc plus sombre. Ce générique sera d'ailleurs remplacé par une musique à base de percussions après les protestations du gouvernement français pour les versions destinées à la France et dans les pays attachés à elle.

Dans son film, Kubrick renverse le code Est - Ouest conventionnel du cinéma, surtout celui de propagande qui prévaut en cette période de guerre froide. L'Est est traditionnellement placé à droite de l'écran et l'Ouest à gauche. Ainsi, dans des films présentant le conflit entre l'Allemagne et la France, les Allemands apparaissent logiquement à droite et les Français à gauche, comme sur une carte géographique. Sauf que dans le film de Kubrick, les attaques menées par le colonel Dax interprété par Douglas se font justement de la droite vers la gauche, de l'Est vers l'Ouest. Ce renversement n'est pas anodin. Le méchant jusqu'alors venait toujours de la droite, et il était allemand - ou soviétique pour les films témoignant de la guerre froide. Alors quoi, les Français seraient-ils devenus les méchants puisqu'ils sont situés justement du côté réservé aux méchants? L'effet est saisissant sans recourir à un quelconque dialogue ou à un effet spécial complexe. Tout est dans une image tournée par une caméra située de l'autre côté de sa position habituelle.
La séquence finale donne cependant le vrai point de vue du réalisateur qui ne fait pas des Français des méchants mais qui montre bien que dans une guerre, il n'y a pas de "gentil" ou de "méchant" parmi les soldats. La preuve en est cette merveilleuse scène où une prisonnière allemande chante devant des soldats français d'abord goguenards et xénophobes et qui, devant le courage de la jeune chanteuse, se mettent à l'écouter et à pleurer, avant que de n'être obligés de repartir au combat, bêtement... pour mourir sans aucun doute.

Devant tourner en France, le réalisateur n'obtint pas l'autorisation de la part des autorités françaises. La réalisation se délocalisa alors vers Munich. Déjà une précensure française...


3. Sortie et controverses
Le 21 février 1958, le film est projeté à Bruxelles et à Anvers. Il faudra attendre 1975 pour sa sortie en France! Kirk Douglas s'étonne de la non-projection du film en France alors que lui peut distribuer le film Sept jours en mai évoquant la tentative de putsch aux Etats-Unis par des généraux d'extrême droite.
François Truffaut a vu le film et l'a encensé, avec des réserves sur la caricature du général Mireau, personnage représentant le vrai général Revilhac. Pour Truffaut, un général ne pouvait être lâche et cynique à la fois. La sortie du film en 1958 à Bruxelles est donc un privilège pour certains. Mais il fut sorti de l'affiche pour ressortir ensuite, comme le rappelle Laurent Véray (op. cit. p. 186), précédé d'un prégénérique édifiant:
"Ceci est une histoire de la Première Guerre Mondiale; une histoire de la folie de quelques-uns de ceux qui furent saisis dans un tourbillon. C'est une histoire isolée, détachée de celle qui fut vécue par l'immense majorité des Français qui combattirent dans cette guerre, et dont les actes de courage tout autant que l'attachement aux principes de la liberté appartiennent imprescriptiblement à l'Histoire"
Note de Jacques Flaud au ministère de l'Information, 13 novembre 1958,
AN, F41 2382, services d'information, censure des films.

Les sentiers de la gloire apparaissent donc clairement au mieux comme une œuvre ne montrant qu'un épiphénomène qu'il ne faut pas généraliser, au pire comme une œuvre mensongère quant à l'Histoire, ce que tous les journaux de droite s'empresseront d'écrire, du Figaro à Minute, même en 1975. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'un film américain sur la Première guerre mondiale choquait les spectateurs français ou les critiques. En 1916, T. H. Ince sortait Civilisation avec un pacifisme pas forcément apprécié. En 1918, Cœurs du monde  de D. W. Griffith est tout aussi critiqué. En 1925, La grande parade de King Vidor évoque un officier français qui aurait pu faire preuve de lâcheté. Mais le film de Kubrick va d'autant plus être la proie des critiques qu'il sera visionné par l'ambassadeur français aux Etats-Unis, Romain Gary, et ce avant sa sortie en France. Ce qu'il dit du film est alors ce qui va amener non à sa censure, mais à de l'autocensure de l'United Artists, sous pression du pouvoir politique français. Ce que Romain Gary voit dans le film n'est pas sa justesse historique, il reconnaît ne pas le savoir. Mais il comprend que c'est l'armée française qui est montrée et de manière négative, alors même que cette même armée mène une guerre en Algérie. Il pressent que l'association entre l'armée et l'état-major montré dans le film sera compris par les spectateurs comme une image de l'armée tentant de mater l'insurrection indépendantiste. L'association entre les actions criminelles de Mireau et celle de l'armée en Algérie pourrait d'autant plus être effective que les révélations sur la torture commise par l'armée sur les Algériens apparaissent, notamment dans l'ouvrage d'Henri Alleg, La question, sorti en février 1958 et dans lequel il affirme que les parachutistes torturent. Son livre est censuré puis saisi par la police. En 1958, les Français voient aussi que cette guerre qui ne porte pas son nom envoie de plus en plus d'appelés au combat ce qui ne serait pas sans rappeler les jeunes Français mourant pour la patrie durant la Première guerre mondiale. Dès lors, le quai d'Orsay fait pression sur les Européens pour ne pas projeter le film sur leur sol. La femme de Kirk Douglas n'est pas invitée au festival de Cannes par mesure de rétorsion. Et United Artists est menacé d'embargo sur le territoire français. On comprend mieux alors leur auto-censure! Les autorités françaises en étaient même arrivées à utiliser le code Hays comme argument contre la projection en France!
Devant tant de blocages politiques et de critiques sur son film et de son contenu, Kubrick dira:
"[...] peut-être que ma conception de la liberté politique est un peu naïve, mais je pense qu'elle doit inclure une expression absolument libre des arts."  L'express, le 5 mars 1959.

Il aura fallu donc attendre le 26 mars 1975 pour pouvoir enfin regarder Les sentiers de la gloire sur un cinéma français, non pas par United Artists mais par une petite firme: AMLF. Quant aux "fusillés pour l'exemple", ce que Kubrick avait montré dès 1957, il fallut vraiment attendre la toute fin du XXème siècle pour que les historiens remettent ce thème sur le devant de la scène publique, notamment avec les travaux de Nicolas Offenstadt en 1999.

Conclusion
Kubrick avait trouvé dans ce film un moyen d'exprimer ses convictions politiques sur fond de Guerre froide, et de décolonisation en fustigeant l'abus de pouvoir et les rapports entre les classes sociales.
Toutes les mesures prises pour prévenir les spectateurs que le film projeté ne pouvaient être que fiction et n'eurent évidemment aucune prise sur la perception de ces mêmes spectateurs, pas plus pour Les sentiers de la gloire que pour d'autres films comme récemment avec l’affaire Ben Barka mise en fiction et diffusée sur France 2. Des considérations juridiques étaient, il est vrai, liées à cet avertissement en pré-générique. Sauf que passé ce préambule, c’est bien la vision de l’auteur qui est passée. Cet artifice ne masque plus le fait que dans un Etat sans censure, on puisse tout filmer ce qui n’est pas contraire à la loi.

En fait, même sous la censure, on peut tout filmer, même ce qui est contraire à la loi. Mais il s’agit d’être bon cinéaste… et d'espérer que la censure et les censeurs ne soient pas cinéphiles !


A bientôt

Lionel Lacour

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