mercredi 30 mars 2016

"L'avenir": faire du vieux avec du jeune

Bonjour à tous

le 6 avril 2016 sort donc L'avenir, film français de Mia Hansen-Løve, Ours d'argent au dernier festival de Berlin comme "meilleur réalisateur", avec Isabelle Huppert dans le rôle principal.
Et il faut bien reconnaître que le titre est trompeur car le traitement regarde clairement le passé, et toujours par l'œilleton de la petite bourgeoisie...

Les vieilles lunes soixante huitardes
Nathalie et Heinz sont mariés, parents de deux enfants, professeurs de philosophie tous les deux - Heinz dans le prestigieux Lycée Henri IV - et impliqués dans l'édition d'ouvrages de philosophie. Nathalie dirige une collection, est auteur d'un manuel plusieurs fois édité et soutient des auteurs auprès de sa maison d'édition.
L'environnement du domicile transpire la culture et l'érudition. Les ouvrages des philosophes couvrent les murs envahis par les étagères. Pas de doute, nous sommes chez des lettrés intellectuels.
Les deux époux ont bien sûr été étudiants, lui du genre conservateur, une sorte de Jean-François
Revel, alors qu'elle fut communiste rebelle, comme tout le monde comme elle se plaît à le rappeler à ses enfants, et donc très engagés lors des contestations étudiantes.

Un troisième personnage intervient rapidement dans l'histoire: Fabien. Au détour d'un verre bu dans un café, nous apprenons qu'il fut l'élève de Nathalie en Terminale, que c'est elle qui l'a poussé à faire des études qui l'ont conduit à devenir normalien. Celui-ci milite pour les sans logis et décide de vivre dans le Vercors avec d'autres intellectuels. Cela aurait pu être le Larzac mais non, ce sera le Vercors, dans une ferme dans laquelle ils feront du fromage et qui sera aussi un lieu de réflexion philosophique pour penser à une autre société. Lors d'une conversation - en allemand évidemment, puis un peu d'anglais - les intellectuels réfléchissent à la nécessité de signer, ou pas, leurs travaux littéraires, remettant en cause la notion même d'auteur. Il faut reconnaître que ce sujet est en phase avec les problèmes actuels!

Fabien qui accueille Nathalie dans le Vercors en vient alors à remettre en cause celle qui fut son (sa?) mentor(e?), lui reprochant de ne rien faire concrètement pour que change la société dans laquelle elle vit.

Reste alors un autre personnage, très présent dans le film mais peu à l'écran: la mère de Nathalie. Celle-ci a eu 3 maris, un seul enfant, a vécu de bohême en étant mannequin mais a tout fait pour que sa fille fasse des études. Une vraie histoire classique de ces parents qui ont pu faire profiter à leurs enfants de l'ascenseur social que représentaient l'époque des Trente glorieuses. Mais cette mère apparaît clairement comme détachée des convenances bourgeoises, semble avoir été assez libre sexuellement, suffisamment du moins pour avoir trois maris à une époque où cela était encore assez mal vu. Et ses comportements montre une facilité à contester les règles sociales qui la contraignent. Son portrait ressemble à celui d'une "pré-68", vivant désormais seule mais avec le soutien de sa fille... et de son chat.

Des revendications d'une autre époque
Ce qui interpelle, c'est le caractère assez ancien des combats et la distance qui est mise entre ceux qui combattent, les objets du combat et la réalisatrice elle-même.
Voir des étudiants manifester pour le droit à la retraite, contre les réformes (on ne sait pas bien lesquelles ici), avec l'auto-collant du Parti de gauche est plutôt intrigant. Non pas que ces étudiants n'existent pas. Mais leurs échanges sonnent faux, surtout avec des Lycéens qui ne ressemblent en rien à un lycée actuel.
Mais surtout, les causes de Fabien sont à la fois nobles mais ne sont pas montrées à l'écran. Nous vivons en tant que spectateur un combat social par procuration. Nathalie découvre le militantisme de son protégé mais nous n'en connaissons que ce qu'il en dit. Sauf qu'il n'en dit pas grand chose. Il est un activiste "parfois". Cette mise à distance pour changer le monde est confirmée par sa retraite dans le Vercors. Nouvel ordre monastique qui s'extrait de la société pour mieux la redéfinir, tout en fumant bien sûr des joints. Ils auraient pu être ordre mendiant dans la cité mais non.
Le fil sortant en 2016, il se pose alors un vrai problème de timing dans sa sortie. Car il y a d'autres soucis de vivre ensemble qui se manifestent depuis janvier 2015. Les actes terroristes islamistes ont imprégné la France et l'Occident. Or cela n'est pas à l'écran. Il y a bien pourtant une allusion qui montre que la réalisatrice a voulu intégrer cela dans son film. Ainsi Fabien commente un livre prêté par Nathalie en critiquant la confusion que fait l'auteur entre Terrorisme et Radicalité. Et puis c'est tout. On était en plein dans le sujet actuel mais non.

Des valeurs bien traditionnelles
Nathalie dirige une collection et est l'auteur d'un manuel. Pourtant, on la voit être secouée par des jeunes remettant en cause son travail, la pédagogie de l'ouvrage et l'aspect esthétique des couvertures des livres. Tout est présenté pour faire apparaître ces jeunes cadres marketing de la maison d'édition comme désagréables et bêtement modernes. Pourtant, les chiffres sont présentés: les ventes des livres baissent. Mais la scénariste et réalisatrice laissent à penser qu'une maison d'édition devrait publier des ouvrages de philosophie pour le seul bonheur que de publier des ouvrages de philosophie. Idem pour la demande d'approche pédagogique nouvelle demandée à Nathalie pour son manuel qui ne semble pas comprendre ce qui lui est demandé. Elle ne semble pas comprendre grand chose de la jeunesse, Nathalie.
Il faut dire qu'elle enseigne. Mais comme on devait enseigner il y a longtemps, il y a un siècle, il y a une éternité. Elle débite des pensées avec un vocabulaire bien complexe pour des élèves actuels, qui la regardent et l'écoutent, médusés et sidérés. Ils n'écrivent rien. Ils écoutent. Cela fait bien longtemps que Mia Hansen-Løve n'a pas été au lycée. Mais vu son âge, je me demande si elle a elle-même pu assister à une telle pédagogie. Celle-ci est à l'image des couvertures des livres de sa collection: austère et érudite. Ce n'est pas une critique en soi. Mais elle n'est pas adaptée aux générations actuelles.

Même dans le domaine sentimental, le film laisse penser à la modernité des relations quand elles sont au fond bien traditionnelles. Heinz a une liaison. Sa fille et son fils le savent et la première le lui dit. Avec bienveillance. Lui demande de faire un choix. Il s'exécute et annonce à Nathalie qu'il la quitte. Sa réaction n'est pas la froideur. À peine l'indifférence. Une certaine colère mutique mais à peine.  On aurait pu alors penser que Nathalie rejoignant Fabien dans le Vercors aurait pu avoir une aventure avec son protégé, la communiste de 68 avec un néo-révolutionnaire. Mais non, nous avons été épargnés même si plusieurs séquences pouvaient laisser penser cela. Au contraire, les révolutionnaires du Vercors sont en couple, ont des enfants. Et Fabien ne déroge pas à la règle et pense déjà à travailler s'il avait un enfant avec sa compagne. Un ordre bien bourgeois donc.
Cet ordre familial papa - maman - enfant est à son comble quand Chloé, la fille de Nathalie accouche et que ses deux parents, séparés désormais, se retrouvent dans la chambre de la maternité. Le départ du père bouleverse Chloé qui voit ses parents déchirés. Mais tout se finit bien, autour de la fête de Noël, un bon repas avec Nathalie, ses enfants, son gendre - sans son ex mari - et son petit-fils. Il pleure, Nathalie le prend dans ses bras, une reprise des Righteous brothers en musique du film: on fait du vieux avec du jeune.

Mia Hansen-Løve à 35 ans. Mais elle ne parle pas de sont temps. Et cela pose quand même un souci - je ne parle pas ici de maîtrise de réalisation ou des dialogues ou de tout autre aspect technique. Ou alors son film a pour objet de nous montrer combien les intellectuels d'hier ou d'aujourd'hui sont coupés des questions sociétales majeures. Mais comme le film se conclut sur une forme de réjouissance d'un avenir qui s'incarne dans le petit-fils de Nathalie, il est plus à parier du détachement des enjeux réels de la société qu'elle évoque plutôt que d'en montrer son éclatement.

À bientôt
Lionel Lacour


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