![]() |
Sophie Marceau dans son premier (et plus grand?) rôle
Vic
|
Bonjour
à tous,
le 17 décembre 1980 sortait La boum de Claude Pinoteau qui
avait réalisé quelques années auparavant La gifle avec
Isabelle Adjani et Lino Ventura. Déjà une histoire d'une jeune fille qui rêvait
de davantage de libertés, déjà des parents qui vivaient séparés, déjà une idée
de divorce, déjà une possibilité de liberté sexuelle. Et surtout, une jeunesse
qui continue à revendiquer et à manifester dans la rue. Mais dans La
boum, Vic, 13 ans, incarnée par la débutante Sophie Marceau, vit
heureuse dans une famille bourgeoise. Le père, François Beretton, interprété
par Claude Brasseur, est dentiste tandis que la mère, Françoise Beretton, jouée
par Brigitte Fossey, est dessinatrice de bandes dessinées. Le film commence par
une salle de classe, histoire de planter le décor: ce sera une histoire qui
racontera la vie des élèves. Puis plusieurs plans qui montrent Paris, mais les
beaux quartiers, et surtout, la place du Panthéon et le lycée Henri IV qui
n'est pas ce qu'on appelle un établissement de banlieue. Et Vic arrive devant
l'entrée du lycée tandis que ses parents emménagent
dans
le quartier après avoir quitté Versailles. A partir de cette présentation,
quelle histoire peut intéresser les spectateurs puisque tout semble dégouliner
de bonheur?
La boum, un teen movie classique
La séquence de présentation dans le lycée est caractéristique des films
destinés aux adolescents. Une cour de récréation, des jeunes caractérisés par
leur look, leur comportement; leurs relations avec les autres. Pénélope, qui
deviendra la meilleure copine de Vic, fait comprendre à sa jeune sœur que les
élèves de 6ème ne doivent pas traîner avec ceux de 4ème! Cette présentation
s'accompagne des classiques représentations des adultes, du professeur moqué
pour sa (sur)pilosité aux parents qu'il est de bon ton d'utiliser comme taxi
mais dont on ne souffre pas qu'ils soient vus avec leurs enfants au risque de
les faire passer pour des ringards auprès de leurs copains... qui se comportent
de la même manière avec leurs parents.
L'illusion d'une émancipation adolescente est visible dans tout le film, les
jeunes narguant la caissière de cinéma se laissant berner par la sœur de
Pénélope qui fait croire qu'elle a 13 ans quand elle n'en a que 11 ou
organisant des soirées "chez eux" et non chez leurs parents. Ceux-ci
doivent d'ailleurs se faire le plus discret lors de la boum organisée chez eux!
Pour que les jeunes spectateurs se projettent encore un peu plus dans le film,
les héros collégiens font des blagues potaches à leurs camarades, tournées
autour des relations sentimentales ou sexuelles. Mais le tout reste très
"mignon", très proche des "teen movies" américains de la
même période mais bien loin de ceux d'aujourd'hui, beaucoup plus explicites! Au
contraire, Pinoteau tourne une séquence où les deux amoureux, Vic et Mathieu,
courent l'un vers l'autre, monté au ralenti pour accentué cet amour adolescent
de manière très "kitsch". Mais le réalisateur n'est pas dupe de
l'effet sur les spectateurs qui ne peuvent trouver cela que guimauve. Alors que
c'est Vic qui raconte ce qu'elle a ressenti, Pénélope, toujours sur ce ralenti,
trouve que justement, le ralenti, ça fait "cliché"!
La boum correspond donc à une société sans autre problème que celui
d'aller justement en "boum" et non en "surboum", mot
renvoyant inexorablement aux années 60, de savoir comment s'habiller et le cas
échéant, de sortir avec un garçon ou une fille, au grand dam des parents, qui,
décidément, ne comprennent rien à leurs enfants et qui ne pensent qu'à eux. Le
langage est d'ailleurs un marqueur fort entre la génération de Vic et celle de
ses parents. Il est à noter l'ampleur des "gros mots" utilisés par
Vic en 1980. Sa mère lui reproche de dire "chiant". Manifestement,
Vic serait aujourd'hui d'une "vieille France" quand on entend les
jolis mots d'oiseaux que se lancent les jeunes collégiens de 2012!
Cette rupture générationnelle est donc classique dans un film d'adolescents
mais un personnage vient s'ajouter à l'histoire, et, paradoxalement, faire le
lien entre les deux générations. Il s'agit de Poupette, l'arrière-grand-mère de
Vic interprétée par Denise Grey. Elle est le symbole des libertés conquises ou
à conquérir mais aussi de la sagesse pour les relations amoureuses.
Un
souffle de liberté
Ce qui peut expliquer le succès du film est cet air de liberté qui est présent
durant tout le film. Ce qui peut surprendre, c'est qu'une des premières
affirmations de libertés est liée à la facilité avec laquelle les élèves
annoncent que leurs parents sont divorcés ou en passe de l'être. Ceci
correspond en fait à une situation avérée avec une recrudescence des divorces.
Cependant, il paraît plus probable que ces affirmations soient des mots
d'auteurs pour faire rire et témoigner de cette situation de plus en plus
fréquente plutôt qu'une transcription de la réalité. Peu d'élèves, parfois
encore aujourd'hui d'ailleurs, se vantaient en 1980 d'avoir des parents
divorcés.
Cette liberté s'exprime aussi particulièrement avec Poupette qui à plus de 80
ans a un langage sans langue de bois avec tout le monde, se permettant de dire
des vérités parfois à l'encontre des bonnes mœurs. Ainsi elle se réjouit que sa
petite-fille, Françoise, trompe François et ne manque pas de le lui dire. De
même ose-t-elle aborder le fait qu'une concurrente de Vic pose un problème
parce qu'elle couche (sic). Sauf qu'elle le dit dans un bus alors même qu'une
femme pouvant être la mère de Vic écoute la conversation!
Cette liberté du langage correspond à une liberté acquise après 1968, Poupette étant
de ce point de vue bien en avance sur cette période révolutionnaire!
Les relations amoureuses entre François et Françoise semblent être au beau fixe
mais n'ont pas empêché François d'avoir une liaison avec une femme, que joue
Dominique Lavanant, qui vient le persécuter dans le dispensaire où il
travaille. Mais cette maîtresse n'a plus rien à voir avec celles des
marivaudages ou autres pièces d'antan. Elle assume pleinement sa sexualité,
fait du chantage non pour garder son amant mais pour avoir une nuit d'adieu.
Elle s'habille sexy, propose des films érotiques et des aliments
aphrodisiaques. La révolution sexuelle est passée par là!
C'est
donc une certaine prise de pouvoir par les femmes qui est montré dans le film.
Ce sont elles qui décident. Le point de vue est clair. Les hommes sont des
suiveurs. Poupette s'est choisi une vie libre avec plusieurs maris. Les
relations amoureuses de Vic ne sont jamais vues que par son point de vue. De
même pour Pénélope. Ce sont les filles qui décident et qui réagissent. Il en
est de même pour Françoise, la mère de Vic. Elle travaille, se bat pour vendre
ses dessins dans des magazines, s'habille en costume cravate, change une roue,
casse le magasin de la maîtresse de son mari, décide pour lui de ce que va
devenir le couple une fois que la tromperie est révélée et bien d'autres
détails dans le film. Cette masculinisation du rôle des femmes est d'ailleurs
perceptible dès l'énoncé des prénoms. Françoise et François. Le choix ne peut
être anodin. Une seule lettre ne distingue les deux époux. Cette liberté des
femmes est cependant payée au prix cher. Françoise travaille, Françoise fait à
manger, Françoise doit s'occuper de l'adolescence de sa fille et lui faire
réciter ses devoirs, Françoise doit rencontrer les professeurs quand ceux-ci ne
sont pas contents du travail de Vic. Et Françoise sera à son tour séduite par
le beau professeur d'allemand, interprété par Bernard Giraudeau.
Une belle morale conservatrice?
Les saillies truculentes de Poupette, les blagues potaches, les amours
tumultueuses de Vic, les micro-fugues de Pénélope pourraient laisser penser que
l'ordre moral traditionnel est battu en brèche. Il n'en est rien. D'abord les
représentants de la gente masculine viennent régulièrement rappeler certaines
valeurs masculines. François s'interpose entre Eric, l'amant de Françoise et
des agresseurs. Il fait preuve de courage propre aux qualités traditionnellement
attribuées aux films dont le héros est un homme. Ce qui ne l'empêche pas de
casser la figure à Eric pour qu'il laisse Françoise tranquille. Mais c'est
aussi Mathieu, le petit copain de Vic qui vient casser la figure de François
croyant qu'il sort avec Vic - il ignore bien évidemment qu'il est son père! Il
fait preuve lui aussi de courage et de sens moral, ce dont ne manque pas
en définitive François. Sa liaison est un secret qu'il essaie de masquer
avec son ami Etienne qui le couvre. Cela vaut des quiproquos, des gags et des
remords. Mais finalement, c'est François qui vient tout avouer à Françoise. Si
cette solution choisie par François semble correspondre à des temps nouveaux -
un mari qui avoue son infidélité relève des nouvelles relations mari - femme
après 1968 - elle ne fait que mieux servir un discours plus classique et donne
l'occasion aux scénaristes, Claude Pinoteau et Danièle Thompson, de rappeler ce
qu'est un couple. C'est après une séquence durant laquelle François, qui a été
invité à vivre ailleurs depuis qu'il a avoué son infidélité, est allé chercher
Vic qui avait fait le mur qu'il affirme à sa femme qu'une enfant a besoin d'une
autorité masculine au sein d'une famille unie.
Toutes les libertés présentées durant le film sont vécues par chacun des
protagonistes adultes. Et tous en reviennent. Poupette qui clame haut et fort
son indépendance se fait rabrouer par François qui lui lance qu'elle n'a pas
été capable de garder "un mec" dans toute sa vie. Au lieu de se
fâcher, elle le remercie d'oser lui dire une vérité, ce que plus personne ne
fait vu son grand âge!
C'est toujours Poupette qui pousse à la fois Vic à
retrouver Mathieu à Deauville tout en lui faisant comprendre qu'il ne faut pas
coucher, parce que parfois, des "enfants ont des enfants". François
lui-même a pris ses libertés avec une maîtresse-tigresse et a joué à
l'adolescent en trouvant des stratagèmes pour mentir à sa femme et lui cacher
ses frasques. Mais c'est lui qui avoue tout, accablé par le poids des
responsabilités qu'il a vis-à-vis de sa femme. Elle-même trompe François et
envisage de partir avec son amant au Maroc. Mais elle y renonce pour des
raisons multiples que le spectateur comprend forcément: le remords d'abandonner
son mari qui lui a tendu la main, celui de briser une famille et avec elle, de
nuire à Vic et puis surtout, celui de céder à un amour de passage plutôt que de
réparer son amour. Ces interprétations sont laissées aux spectateurs qui
choisira une ou plusieurs de ces solutions.
Le réalisateur ne laisse d'ailleurs pas vraiment le choix au spectateur. Dès le
début du film, il utilise des séquences dans lesquelles les dialogues sont
inaudibles. La première fois, cela correspond à la présentation d'une famille
unie avec éclats de rires et bonheur à l'image entre les deux époux. Puis il y
a recours quand François vient dire la vérité à Françoise. Encore une fois
quand Françoise rencontre Eric, le professeur d'Allemand, au cinéma puis
l'accompagne on ne sait où. C'est encore ce procédé qui est utilisé quand elle
abandonne Eric à l'aéroport alors même qu'elle allait partir avec lui. C'est
enfin la même chose quand elle rentre de l'aéroport et découvre son mari dans
leur restaurant fétiche et que le spectateur comprend que tout va redevenir
comme avant...ou presque.
Ces séquences sont destinées aux adolescents à qui on fait comprendre que ce
qui concerne la vie intime des adultes n'est pas à être livré aux enfants et
adolescents. Elles sont aussi destinées aux parents qui comprennent que
l'absence de mots n’empêche pas les jeunes de comprendre les situations intimes
par leur comportement.
Et à ce même moment, Vic organise sa boum, chez elle. Et Mathieu est là. Elle
danse avec lui sur la chanson Reality de Richard Sanderson,
chanson qui aura servi de bande son de tout le film. Vic est heureuse. Mais
elle voit arriver un autre garçon, plus beau, dont on comprend qu'elle en tombe
déjà amoureuse.
Conclusion
La boum est donc destiné à deux publics. Aux adolescents qui
peuvent se reconnaître dans la vie de Vic et de ses camarades avec des
nouvelles relations avec leurs parents, moins strictes qu'avant et avec
davantage de libertés. Aux adultes qui peuvent se comporter comme des enfants,
surtout les hommes, avec des mensonges et cachoteries coupables. Mais si la
morale pour chacun semble différente, chacune constitue le côté d'une même
pièce. Pile, la morale pour les jeunes dont l'insouciance est une réalité et
peut-être un moyen pour grandir. Vic peut rêver être amoureuse éperdument
jusqu'à en faire des bêtises. Mais elle peut tomber amoureuse d'un autre garçon
tout aussi vite. Cette liberté est rendue possible par l'absence de
responsabilités qu'elle peut avoir vis-à-vis d'autres personnes. Elle n’engage
qu'elle. Face, la morale des parents est conditionnée au sens des responsabilités
dont ils doivent faire preuve. La liberté, c'est bien, sauf quand elle aboutit
à la destruction d'un lien plus fort: la famille. En ce sens, ce film fait
autant l'apologie des libertés que de l'idéal familial.
Nous sommes en 1980, moins d'un an avant l'arrivée au pouvoir de François
Mitterrand. Et si le film a fait un carton, c'est pour la fraîcheur de ses
interprètes et par un discours assez conventionnel qui séduit le temps d'un
spectacle. Mais il ne répondait en rien à une réalité sociale bien différente
pour les François de 1981: flambée du chômage, début des violences dans les
banlieues, concentration des populations immigrées dans ces quartiers. Toutes
ces questions étaient absentes du film qui ne pouvait toucher que dans ce qu'il
y avait d'éventuellement sociétal, comme le divorce. Mais rien dans une
approche sociale.
Avec l'accentuation du chômage et de la crise, l'arrivée du SIDA, d'autres
films allaient évoquer bientôt une autre jeunesse, désenchantée, vraiment
rebelle, mais toujours en quête de reconnaissance. Mais cela n'enlève pas
à La boum ses qualités, celle d'un film dans la queue de la
comète des Trente glorieuses. En tout cas rien de comparable avec cette horreur
de LOL déjà évoqué dans ce blog, qui reprend les recettes du
film de Pinoteau et dont le succès ne me lasse pas de m'interroger!
A bientôt
Lionel Lacour
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire