mardi 20 septembre 2011

Casablanca: un accueil en France étonnant!

Bonjour à tous,

Casablanca fait partie de ces films qui ont marqué des générations de spectateurs et de cinéphiles. Certains continuent même, consciemment ou pas, à propager une réplique célèbre, le fameux "Play it again Sam" quand la vraie réplique prononcée par Ingrid Bergman est "Play it once, Sam, for old time sake".
Il ne viendrait plus à l'idée de quiconque de critiquer négativement ce film de Michael Curtiz de 1942. Mieux, les spécialistes trouvent dans les défauts du film ce qui fait sa beauté et sa postérité. Michel Pérez titrait même en septembre 1987 dans L'obs de Paris quil était "le plus beau des mauvais films", expression qui lui était collée depuis plusieurs années déjà.
Pourtant, ce film ne reçut pas un accueil unanime à sa sortie selon les pays!

BANDE ANNONCE:






1. Une presse américaine pas si unanime n 1942!
A sa sortie en 1942, le film reçut un accueil  souvent très favorable. Il ne sortit bien entendu que dans les pays alliés non occupés. Comment pouvait-il en être d'ailleurs autrement pour un film américain qui vantait la Résistance en Europe, le personnage de Victor Lazlo en étant le plus digne représentant puisque hongrois, résistant poursuivi par tous les SS de l'Europe occupée et en transit à Casablanca pour rejoindre le Portugal. C'était aussi un film montrant que les soutiens français de Vichy n'attendaient que finalement peu de choses pour rejoindre les Français de la France libre et de De Gaulle présentés en tout début de film et arrêtés par la police de Vichy.
L'accueil des critiques est plutôt mesuré voire hostile. Mais d'autres, dont certaines de journaux majeurs sont très enthousiastes.A bien lire ces critiques américaines posiitves (voir document à droite), plusieurs éléments sont importants à comprendre. Il s'agit tout d'abord d'un film de la Warner, major travaillant depuis longtemps avec l'adminitration de Roosevelt. La Warner produisit un nombre inquantifiable de films avec les grandes vedettes de l'époque dont Errol Flynn dans des oeuvres d'une qualité souvent médiocre mais qui avaient pour but de soutenir l'effort de guerre américain, voire de la prévenir comme dans Dive bomber en 1941. C'est Michael Curtiz qui réalisa Mission to Moscow en 1943, film hallucinant qui présentait l'URSS de Staline comme un allié fiable et démocratique! Un film qui vaut le détour quand on sait ce que sont devenues les relations américaon-soviétiques dès la fin de la guerre! La Warner était donc entièrement engagée aux côtés du gouvernement américain et produisit en 1942 Casablanca avec un casting improbable.

Humphrey Bogart, préféré finalement à Ronald Reagan, autre acteur de la Warner, incarnait un personnage positif pour pratiquement la première fois de sa carrière. Il allait trouver la gloire avec ce film et continué à tourner des films pour soutenir l'effort de guerre, comme par exemple Sahara, Passage to Marseille ou Le port de l'angoisse. Ingrid Bergman se révéla aussi dans ce film en jouant la femme déchirée Ilsa Lund alors qu'elle était encore une quasi inconnue. Claude Rains, le Prince Jean de Michael Curtiz dans Les aventures de Robin des bois, trouvait a priori encore un rôle négatif dans ce film puisqu'en jouant le rôle du Capitaine Renault, il représentait Vichy à l'écran et sa collaboration. Paul Henreid était lui aussi engagé dans la lutte contre le fascisme. Né dans l'empire austro-hongrois, à Trieste, il quitta l'Europe en 1935 par anti-nazisme. Il incarnait donc parfaitement le rôle de celui qui combat les SS.

Peter Lorre fait lui aussi partie de la légende du cinéma puisque le héros de M le maudit de Fritz Lang en 1931 quitta lui aussi l'Allemagne et tourna dans de nombreux films anti-nazis. On le retrouve dans un petit rôle dans le film comme pour authentifier le fait que ce film marque la rencontre de tous ceux qui combattent le nazisme, comme Marcel Dalio, le personnage principal de La règle du jeu en 1939 qui quitta la France et tourna donc dans ce film, interprétant le barman du Café américain de Rick.


L'autre analyse que l'on peut tirer des critiques américaines est bien leur interprétation des faits. Si tout est faux dans le film, à commencer par les décors de carton pâte et le bar, bien que construit depuis à Casablanca, les commentaires qui sont faits ne manquent pas de surprendre. Le Brooklyn eagle évoque le réalisme de Casablanca! Or si le film peut être admiré, c'est bien sûr pour tout, sauf pour son réalisme, nous le verrons tout à l'heure. En réalité, c'est bien dans le souffle du film que Casablanca se distingue de bien des films magnifiant la Résistance. La force de l'oeuvre de Michael Curtiz est, comme souvent dans le cinéma hollywoodien, de greffer une histoire d'amour d'un romantisme fou à une trame plus "virile" et ici de propagande anti-nazie. Hawks ne fit rien d'autre dans Le port de l'angoisse avec Bogart encore et Lauren Bacall comme substitut de Bergman. Les scènes d'arrestation des résistants français dans la foule en début de film, la lutte entre le chant nazi et la Marseillaise réclamée par Laszlo à l'orchestre restent des moments d'anthologie du cinéma et d'émotion pour les spectateurs. Savamment alterné, la grande histoire est racontée en réduction dans un espace quasi clos où se côtoient tous les protagonnistes de la guerre en Europe et au-delà. L'histoire de Rick, d'Ilsa et de Victor se trouvait alors enfermée entre amour perdu, musique interdite et idéal de liberté.

2. Un accueil en Europe très divers!
Si Casablanca fut plutôt bien accueilli en Europe au lendemain de la guerre, et notamment en Belgique (voir l'article ci-dessus), on ne peut pas en dire autant en France. Dans un article d'une rare violence, Georges Sadoul voyait même dans ce film la preuve de la décadence d'Hollywood. Sadoul inclut d'ailleurs dans ce déclin Gilda qui est depuis devenu un autre grand classique du cinéma américain.
Comment peut-on alors expliquer que ce film soit à ce point descendu en 1947 lors de sa sortie en France. En réalité, le film n'est plus en 1947 dans le "timing" de l'Histoire. Quand les Alliés remportent leurs premiers succès en Afrique du Nord, et notamment débarquent le 8 novembre 1942 dans ce qui allait devenir la bataille de Casablanca, Warner décide de sortir le film 18 jours après alors que le film avait été montré en preview à la presse le 22 septembre 1942. Pour accompagner cette sortie, et alors que la Bataille de Casablanca a fait la une de tous les journaux, Warner fait défiler à New York le Légion étrangère et les combattants d'Afrique du Nord. Le succès populaire est colossal aux Etats-Unis et le film remportent 8 citations aux oscars 1943 avec trois victoires: meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario.

Or c'est bien sur ce point que Georges Sadoul manque de s'étrangler quand il affirme que Casablanca est plus drôle que les films des Marx Brothers, à ceci près que cette drôlerie est bien involontaire! Ce que Sadoul et d'autres reprocheront à Casablanca, c'est justement les aberrations du scénario, les impossibilités politiques et historique, l'incroyable destin croisé de Victor, Rick et Ilsa. En égrennant les impossibilités scénaristiques, il se met dans la position non du critique de cinéma qui oublie justement que le cinéma n'est pas l'Histoire, mais dans celle de l'Historien traquant les impossibilités géographiques, les anachronismes et toutes ces erreurs qui polluent tous les films quels qu'ils soient. On peut alors rire en effet de cette Marseillaise entonnée par les Français, y compris un gendarme, sans que ni le Capitaine Renault, ni le commandant SS n'interviennent. On peut douter de la possibilité pour un résistant notoire d'être présent à Casablanca comme si de rien n'était. En faisant cela, Sadoul témoigne non de son statut de critique de cinéaste mais de contemporain d'événements tragiques que la France a connus. Cette histoire est trop fraîche et on ne peut pas accepter de voir un représentant de Vichy être finalement si facile à transformer en résistant.


L'idée du double jeu mené par Vichy est en soi défendu par le revirement de Renault qui accompagne l'Américain Rick dans la scène finale.
On retrouve ici finalement le ssouhaits de l'administrations américaine de travailler avec les Français issus de l'administration vichyssoise plutôt que celle née de la résistance menée par ce général inconnu et inquiétant, Charles de Gaulle.
Georges Sadoul oubliait donc un point essentiel dans sa critique: le film n'était en aucun cas destiné au public français, et encore moins en 1947. Il fallait expliquer à quel point l'effort américain était important pour libérer des peuples qui croyaient en le même idéal, d'où La Marseillaise, et que ce combat devait conduire à la république menée par des administrateurs légalistes.

Le public français ne bouda pas ce film. Et les invraisemblances historiques dénigrées par Sadoul furent de fait assez vite balayées par l'émotion qui se dégageait de l'histoire, des histoires. Peu importe qu'un gendarme ne puisse chanter La Marseillaise en public. La séquence avait finalement comme intérêt pour ces Français traumatisés par lea guerre de les montrer unis. En n'accablant pas le Capitaine Renault, c'était comme si tous ceux qui avaient encore applaudi Pétain en 1944 se sentaient pardonnés et compris. Pour eux, la France, la vraie France n'avait jamais vraiment disparu, même pendant l'occupation.



Que ce soit aux Etats-Unis ou en France, les spectateurs ne recherchèrent pas dans ce film un documentaire historique. Ils en auraient été pour leurs frais! Au contraire, ils cherchèrent à se projeter dans les idéaux des personnages et leurs turpitudes. A se comprendre eux-mêmes parfois pour les spectateurs français.
Les critiques mirent du temps à le comprendre. Et Louis Chauvet, dans le Figaro en 1973, continuait à ridiculiser ce qui dans le film n'était en fait que secondaire: les costumes de Renault, des Allemands d'opérette... Ce que les sociologues du cinéma ont pourtant expliqué depuis longtemps, Edgar Morin en tête dans Le cinéma ou l'homme imaginaire en 1956, c'est que le spectateur doit reconnaître un policier quand on lui montre un policier, un nazi quand on lui montre un nazi. Il doit ensuite pouvoir se projeter dans le ou les personnages positifs. Et pour cela, Casablanca répond merveilleusement à ces considérations. Ne pas comprendre cela, c'est ne pas comprendre que le cinéma n'est qu'une image du réel. Sinon, comment pourrions nous encore apprécier King Kong dans sa version des années 1930? Qui pourrait se satisfaire des Aventures de Robin des bois de ce même Curtiz alors que tout est ridicule dans le film, à commencer par les collants verts que ne portaient pas les hommes de cette époque! Et pourtant, quel rythme dans l'action! Et pourtant, combien d'enfants savent grâce à ce film et malgré les erreurs historiques, que Richard Coeur de Lion était roi d'Angleterre et prisonnier en Europe tandis que son frère Jean devenait régent?


Conclusion
Le cinéma n'est pas une oeuvre d'historien. Comme je l'ai déjà dit dans de nombreux articles de ce blog, l'enjeu du cinéaste n'est pas la vérité de l'historien. Il n'en a pas le temps ni les moyens. Si le film est une source historique, encore une fois, c'est de l'époque à laquelle il a été produit. Dans le cas de Casablanca, en 1942, aux Etats-Unis. Et peu importe que le scénario se soit écrit au fur et à mesure à ce point que Ingrid Bergman ne savait pas quelle était la fin de l'histoire à quinze jours de l'issue du tournage! Le film reste un merveilleux film d'amour, un témoignage de l'effort de guerre des Etats-Unis et de Hollywood et un mythe de par sa distribution et grâce à Woody Allen et sa citation apocryphe...
Allez, "play it again Sam!"

A bientôt

Lionel Lacour

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