lundi 3 janvier 2011

L'avocat, un héros de cinéma - Première partie

Bonjour à tous et meilleurs voeux!

En mai 2008, l'Institut d'Etudes  Judiciaires dirigé par Franck Marmoz organisait une conférence sur la représentation de l'avocat au cinéma. Avec Me Chanon, qui avait été deux fois bâtonnier du Barreau de Lyon et qui nous fit grand honneur de sa présence, nous avons donc présenté rapidement à partir d'extraits, comment l'avocat était présenté sur grand écran. L'apport de Me Chanon était considérable car il permit de rétablir certaines distorsions entre ce qui est présenté dans les films et ce qui est de la réalité des avocats sur le terrain.
L'article qui suit reprend donc avec quelques compléments les aspects purement cinématographiques de la représentation des avocats au cinéma, ne pouvant reproduire les interventions plus techniques et professionnelles de Me Chanon.
Cet article sera présenté en deux messages, un par partie abordé dans cette conférence



Dans le merveilleux film , L’homme qui tua Liberty Valance de 1962, John Ford montrait comment les Etats-Unis étaient passés de la loi du plus fort à la Loi tout court et que celle-ci devait triompher envers et contre tous. Pourtant, rares sont les films qui firent d’un avocat à ce point un héros tenaillé par l’éthique de son métier. Car finalement, qu’est-ce qu’un avocat ? Un personnage connaissant le Droit et devant défendre les intérêts d’un client au nom de ce Droit, mais grâce également à une maîtrise de la parole et des gestes.
De cette définition, bien des portraits d’avocats ont pu être tirés et le cinéma ne fut pas le premier à les représenter. Ainsi, Cicéron lui-même s’était chargé de raconter ses propres exploits dans des ouvrages dans lesquels il montrait combien il avait réussi à défendre les intérêts d’un client peu fortuné contre l’Etat romain lui-même. Mais la grandeur d’âme de ces avocats n’est pas la seule caractéristique qui ait été retenue de ses professionnels du Droit. Et il suffit de voir ce que les caricatures de Daumier au XIXème siècle pour réaliser combien l’avocat est vu comme un notable défendant finalement ses propres intérêts. Et ce que les guignols font d’un des plus médiatiques avocats pénalistes de France ne vient pas changer beaucoup l’idée que se font les spectateurs de cette profession.

De fait, l’avocat est un personnage privilégié pour les cinéastes qui voient en lui de multiples possibilités scénaristiques, qu’il soit le défenseur ou accusateur dans un film de procès ou bien le partenaire incontournable des hommes d’affaires, pas toujours claires d’ailleurs ou encore le héraut des mutation sociétales lors de plaidoiries servant la thèse du réalisateur.

Notable de nos sociétés, la présence et la fonction de l’avocat dans une communauté ne caractérisent elles pas finalement ce qui distingue une démocratie des autres régimes ?

Définir les différentes représentations de l’avocat au cinéma n’est pas chose aisée, d’autant que certains avocats de films peuvent tour à tour endosser tel ou tel aspect de l’avocat.
Plutôt que de représenter l’activité professionnelle classique de l’avocat qui se résumerait finalement à deux temps possibles, le premier étant la prise en charge de l’affaire pour défendre les intérêts du client, le second étant logiquement l’aboutissement de l’affaire face à un juge, avec ou sans procès, j'essaierai de classer les différents types de représentation de l’avocat, que ce soit par son rapport à la justice ou par son implication dans la société.


I. L’avocat, personnage de Droit

Le film de L. Koulechov Les extraordinaires aventures de Mr West au pays des Bolcheviks de 1924 montre comment était caricaturé la justice après la Révolution d'Octobre. Des procès menés par une troika de brutes condamnait un accusé sans qu'il n'y ait la moindre possibilité de se défendre, et donc sans pouvoir être soutenu et représenté par un avocat! Cette caricature de cette jeune URSS fut possible parce que Staline n'avait pas encore pris le pouvoir. Concéder le droit à chacun de pouvoir être défendu par un professionnel de la Loi, c'est bien l'assurance que celle-ci sera appliquée sans arbitraire, ou du moins, avec le plus de possibilité pour l'individu de se défendre. L'avocat est donc le personnage qui le permet.

1. Le Droit : l’arme de l’avocat ?

Dans M le maudit, en 1931, Fritz Lang imagine un procès du criminel pédophile interprété par Peter Lorre. Ce procès est mené par le syndicat du crime qui représente une sorte d'Etat parallèle à celui de la République de Weimar. Les témoins à charge sont présents, le jury est un jury "populaire", ici l'ensemble des membres du syndicat du crime et, chose étonnante, l'accusé se voit même octroyer un avocat. Ainsi, même dans cette sorte d'Etat dans l'Etat comprend que pour qu'il y ait procès, il faut qu'il y ait simulacre de la justice démocratique où chacun pourrait défendre ses droits. Le plus étonnant dans cette séquence est l'attitude de l'avocat du pédophile. Membre du syndicat du crime, il sait - il le dit clairement à son "client" - que le sort de ce dernier est déjà scellé. Pourtant, Fritz Lang montre que ce personnage se sent comme investi de sa mission et se prend à défendre plus qu'on ne le lui demandait son client, trouvant de nombreux arguments pour l'épargner de la mort qui lui était promise.  Séquence étonnante donc pour un film qui illustre dans quelle situation désespérée se trouve la République de Weimar dont les élites se méfient du peuple mais qui montre que le sursaut peut venir par le droit, son application et par le recours aux hommes qui sont justement sensés défendre le peuple. "M" était voué à être exécuté par l'association criminelle. Mais c'est au sein de cette même "association" qu'est sorti un homme qui, investi de sa mission d'avocat, a utilisé des arguments non de force mais qui ressemblait au droit!
Alors que Fritz lang manifestait finalement son espérance en un sursaut de la démocratie et de la République allemande face à la montée des mouvements nationalistes et extrêmistes, au contraire, John Ford réalise lui en 1962 un film qui glorifie le pays dans lequel il vit. Dans L’homme qui tua Liberty Valance, le droit du plus fort, incarné par Lee Marvin (le bandit Liberty Valance) fait face au droit des lois, incarné par James Stewart (l'avocat Ransom Stoddard). Or c'est bien ce droit qui triomphe selon John Ford, imposant la démocratie, c'est-à-dire le droit de pouvoir désigner son représentant. Outre tous les aspects de cette démocratie dont certains étaient un rappel à ce que la démocratie américaine n'était pas encore, notamment avec le peu de droits accordés aux Noirs, c'est bien le rôle de l'avocat qui est magnifié: il sait les lois, les rappelle, se bat avec son livre, apprend la nécessité de chacun de savoir lire. Il ose mettre une enseigne signalant qu'on peut avoir recours à ses services. Et c'est bien parce que la Loi qu'il représente physiquement constitue une menace qu'il est régulièrement menacé jusqu'à risqué d'être tué par Liberty. Ford n'est pour autant pas naïf, il sait que le passage de la force à la loi a nécessité une transition. Son film est une sorte de parabole sur les Etats Unis d'Amérique, avec deux personnages radicalement opposés, reliés par John Wayne (Tom Donyphon) qui sait que la Loi doit prévaloir mais qu'elle aura aussi besoin, du moins durant un certain temps, de la force pour éliminer ceux qui ne n'utilisent que le droit du plus fort.
Deux représentations différentes de l'avocat, l'un se découvrant comme investi de sa mission, l'autre voulant imposer la loi. Deux visions assez nobles finalement.
Mais la loi peut être aussi l'arme de l'avocat en ce sens que les codes (civil, pénal...) sont de plus en plus comlpexes et permettent de trouver des failles dans des procédures ou pour contrer une poursuite légitime.
Dans Intolérable cruauté, Joel Cohen présente en 2003 deux avocats interpétés par Catherine Zeta Jones et George Clooney, spécialiste dans les affaires de contentieux familial entraînant des pensions et autres prestations financières. L'avocat est ici montré davantage comme un personnage cherchant à utiliser la loi, non dans un but noble, non pour défendre des intérêts légitimes mais bien pour l'utiliser, dans toutes les failles qui s'y trouvent, pour défendre son client, quand bien même serait-il objectivement en faute. L'intérêt de la défense n'est donc pas moral mais bien vénal, tant pour le client défendu que pour l'avocat.
Pourtant, le cinéma montre aussi que l'avocat peut maîtriser le droit parfaitement sans pour autant être capable d'influer sur une décision de justice. Deux films français le montrent. Jacques Deray, en 1993, faisait dire à Alain Delon qui jouait un avocat du barreau de Lyon dans le film Un crime que le droit s'efface parfois devant l'intime conviction. Le jury populaire peut donc commettre des erreurs face aux preuves ou aux arguments avancés par l'avocat. Ceci est vrai dans les dictatures où le jury est souvent mis sous pression du pouvoir. Mais dans les démocraties, les jurés peuvent de bonne foi, ou par idéologie, voter à l'encontre des preuves fournies lors du procès, comme c'est le cas dans Du silence et des ombres, film qui fait l'objet d'un des articles de ce blog.
L'autre film français que j'évoquais plus haut est le film d'Etienne Chatiliez de 2001, Tanguy. Dans ce cas, la loi va bien être utilisée pour régler un litige mais qui manifestement va à l'encontre du bon sens commun et contre laquelle un avocat ne peut rien. Ce jeune homme de 28 ans qui vit toujours chez ses parents alors qu'il gagne confortablement sa vie, refuse de quitter le domicile familial en vertu d'une loi qui oblige ses parents (qui gagnent encore mieux leur vie!). Lors du procès, l'avocat de Tanguy a recours à cette loi contre laquelle l'avocat des parents est impuissant. Dans une scène surréaliste, le père, interprété par André Dussolier, se voit signifier par son avocat l'inutilité d'un quelconque appel, conforté en ce sens par le procureur qui conseille, pour faire entendre raison à son fils, d'engager un homme de main dont il peut donner les coordonnées. La boucle est alors bouclée avec John Ford et la tentation est donc grande de recourir à la force quand l'avocat ne peut vous défendre, non par son incompétence, mais quand le droit ne peut vous donner raison.

2. Dans un Etat de Droit, chacun a droit à un avocat !
Ce qui ressort du point précédent est donc le fait que l'avocat se sert de la loi pour défendre son ou ses clients et qu'en vertu de celle-ci, il puisse obtenir gain de cause, y compris en obtenant une sanction plus modérée si son client est reconnu coupable.
L'existence de l'avocat ne peut donc être réelle dans les acceptions précitées que dans un Etat de droit, ce que le cinéma illustre souvent.
Dans Cent dollars pour un shériff d'Henry Hathaway (1969), la jeune héroïne évoque sans cesse son recours possible à un avocat pour chaque litige qui l'oppose à un autre citoyen américain. L’avocat apparaît donc comme une menace pour faire valoir ses droits face à des personnes qui savent être en tort ou qui peuvent redouter d'avoir à risquer un procès.
Cette possibilité du recours à l'avocat est vrai égalementt pour ceux qui ont commis une infraction ou un crime, car eux aussi peuvent faire valoir leurs droits. En 1958, dans en cas de malheur , Claude Autant Lara pousse son personnage féminin interprété par une sulfureuse Brigitte Bardot à commettre une agression. Et, sachant ce qu'elle risque en cas d'arrestation, celle-ci va chercher le soutien et les conseils auprès d'un avocat, joué par Jean Gabin, donnant lieu à une des scènes les plus torrides des années 1950 bien que semblant finalement assez sage au regard de ce que nous avons pu voir depuis! Il n'empêche, cette jeune femme sait que bien qu'étant coupable d'un vol avec violence, elle peut prétendre à être défendue par un avocat.
Même dans L'inspecteur Harry de Don Siegel (1971) le psychopathe Scorpio hurle son droit au recours à un avocat lorsque Harry le torture pour savoir où la jeune fille que Scorpio a kidnappé est ensevelie sous terre pour pouvoir ensuite la sauver. Cette scène est, entre autres scènes du film, une de celle qui ont conféré au film, et indirectement à Clint Eastwood, l'interprète du célèbre inspecteur, son étiquette de fasciste. En effet, le personnage d'Eastwood semble bien faire valoir que les forces de l'ordre peuvent enfreindre la loi quand celle-ci protège davantage les meurtriers que les victimes. Les spectateurs ne pouvaient que suivre cette morale, notamment lors de justement cette scène de torture qui faisait se confronter le droit à la défense du coupable face à l'absence de droit pour la victime, absence qu'essayait de pallier Harry en faisant tout, même ce qui était illégal, pour la sauver. Or le film n'est pas un film "fasciste", la scène finale le prouvant (pour ceux qui n'auraient pas vu ce film, je ne révèlerai donc pas cette séquence).
Mais l'avocat n'est pas seulement celui qui défend les criminels. C'est également lui que l'on va chercher quand on est accusé à tort d'un crime ou d'un délit. dans le cas des Etats-Unis, le recours à l'avocat est d'autant plus facile qu'il a un pouvoir d'investigation que le droit français ne permet pas. Il peut collecter les informations et les preuves comme le ferait en France le juge d'instruction. C'est notamment le cas dans le film d'Hitchcock Le faux coupable en 1956. Henry Fonda est injustement accusé de meurtre et il faudra la confiance et les compétences de son avocat pour qu'il puisse démontrer son innocence. Le rôle de l'avocat est donc montré ici comme un élément fondamental de la justice à plusieurs titres. Tout d'abord, il est celui qui permet à l'accusé de donner des informations qui pourraient le disculper. Ensuite, il permet à la justice d'éviter une erreur judiciaire en ne se fondant que sur des indices finalement douteux. Enfin, l'avocat prend aussi un risque en acceptant l'affaire car il ne sera payé qu'en fonction de la réussite de son procès. Ce paiement peut se faire aussi au pourcentage d'un préjudice reconnu comme dans le film Erin Brokovitch, film qui sera évoqué en deuxième partie de cet article.
Plus récemment, et dans un genre plus comique, c'est bien par le fait d'une avocate, certes stagiaire, que l'accusée de meurtre dans La revanche d'une blonde (de Robert Luketic en 2001) fut innocentée. Dans le cas du film, c'est au cours de l'interrogatoire, alors même que toutes les preuves semblaient désigner l'accusée d'avoir tuer son mari, que la vérité fut faite en désignant la véritable meurtrière. Montré de manière légère, le rôle de l'avocat ne se limite donc pas à ses seules compétences juridiques ou à son travail préparatoire. Il doit, comme la majorité des films le montre,  être capable de réaction et d'à propos, oubliant alors l'arsenal législatif preuve de sagacité. La revanche d'une blonde comme tant d'autres films illustre bien le fait que le recours à un avocat permet, parfois il est vrai, de résoudre des situations inextricables en rétablissant la vérité judiciaire. 


La deuxième partie viendra dans un prochain message. En voici déjà l'articulation:
II. L’avocat : bourgeois ou héraut d’une société
1. L’avocat un notable de la société ?
2. L’avocat de cinéma : les interrogations d’une société
CONCLUSION

A bientôt

Lionel Lacour

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