mercredi 8 novembre 2017

"Prendre le large": film hommage au monde ouvrier?

Bonjour à tous

Mercredi 8 novembre sort Prendre le large, le nouveau film de Gaël Morel. Film ouvertement social, dont le générique commence par des plans sur des métiers à tisser et les tissus qui en sortent, le sujet est ambitieux par les différents points qu'il soulève. Un plan social, des actions syndicales, le reclassement des ouvriers dans un pays à faible coût de main d'œuvre, mais encore l'émigration, le regard sur un pays du Maghreb et son islamisation, mais encore les relations mère-fils, l'acceptation de l'homosexualité du second par la
première, mais aussi la différence entre province délaissée et Paris ville active. N'en rajoutez plus.

Attention, beaucoup de révélations dans cet article.

Une vision de l'entreprise confuse
Gaël Morel ne renie pas ses origines modestes et c'est tout à son honneur. Mais la représentation du monde de l'entreprise textile qu'il montre relève plus d'une image d'Epinal que d'une observation fine de la réalité. Ses plans d'ouverture devraient ancrer son film dans ce monde du tissus. Or ceci est évacué à une vitesse incroyable. Les gestes des ouvrières françaises se limitent à poser les mains sur le tissus se déroulant dans le métier à tisser. Mais quand plus tard il filme le travail des ouvrières et des ouvriers marocains, on ne voit qu'une parodie de travail, deux pièces de tissus cousus entre elles par une machine à coudre obsolète, mais sans aucune rigueur particulière. On prend un morceau, puis un autre, et zou, on coud. Quoi, comment, pourquoi... on ne sait pas. Cela pourrait être du Chaplin dans Les temps modernes mais il n'y a justement pas cette mise en scène qui pourrait laisser penser que le travail est justement sans aucun sens pour l'ouvrière. Non, la mise en scène se veut réaliste.

C'est ensuite sa représentation des syndicalistes qui relève de la caricature. Car l'usine de l'héroïne, Edith (interprétée par Sandrine Bonnaire...), connaît une grève à cause de la fermeture de l'usine et des mesures prises pour accompagner le personnel licencié. Des ouvrières continuent cependant de travailler, dont Edith. La leader syndicaliste les humilie alors d'un carton "Honte à vous" pendant qu'elles sont sur leurs machines. Cette vision du syndicalisme qui ne comprendrait pas pourquoi certaines ouvrières continuent leur travail n'est pas en soi forcément une contre-vérité. Mais là encore, le simplisme de la mise en scène rend la séquence ridicule. Quand Edith se met en colère contre la syndicaliste qui lui donne des conseils par rapport à ses choix, tout sonne faux. Les conseils, la colère, et la réaction qui s'en suit. Edith semble être anti-syndicat. Pourquoi pas. Le taux de syndicalisation en France le justifie amplement. Mais Edith qui travaille ensuite au Maroc en appelle aux syndicats pour défendre les intérêts des ouvrières marocaines, et les siens aussi un petit peu. On ne sait donc pas trop ce que pense le réalisateur des syndicats. Ou de son héroïne qui en découvre l'intérêt réel.

C'est enfin, dans ce monde de l'entreprise décrit par Gaël Morel, le rôle des cadres. Celle que rencontre Edith en France lui présente, dans le cadre du plan social mis en œuvre, soit la possibilité de rester dans l'entreprise mais en travaillant désormais à Tanger, au Maroc, soit un licenciement avec indemnités. Quand Edith accepte de travailler au Maroc, aux conditions salariales et de travail du Maroc, la cadre lui explique que le mieux est tout de même de prendre l'indemnité qui est plus avantageuse pour Edith. Parce qu'elle n'est pas qualifiée - c'est même Edith qui le dit. Elle insiste surtout sur le coût d'installation au Maroc pour une simple ouvrière. Le réalisateur évoque dans un débat post-projection l'idée de la condescendance de cette jeune responsable des ressources humaines vis-à-vis d'une femme qui n'aurait pas d'épargne pour financer son départ. Sauf que cela est filmé comme un vrai conseil. Du coup, le spectateur ne voit dans cette séquence qu'une responsable avisée, consciente de l'erreur que commet Edith.
Une fois au Maroc, Edith travaille donc à l'usine dans des conditions de travail exécrables. Elle coud sur une machine conductrice d'électricité et en réfère à la directrice de l'usine qui s'en prend à la contre-maîtresse, la menaçant même de sanction si elle laissait du matériel dangereux sans le faire réparer. Mais cette contre-maîtresse, dont tout le monde sait qu'elle est mauvaise et méchante, se venge sur une jeune femme et sur Edith, les faisant accuser de vol. La directrice se trouve contrainte de les licencier, arguant qu'elle sait que c'est faux mais que la contre-maîtresse contrôle de facto l'usine. Incohérence avec la séquence précédente.

Edith et les autres
L'autre, c'est d'abord son fils. Jeune, homosexuel, en couple, Edith le découvre quand elle le rejoint à Paris pour lui annoncer son départ pour le Maroc. Le sujet n'est pas nouveau mais ce que Gaël Morel essaie de traiter a le mérite de l'aborder différemment. Une mère a accepté la sexualité de son fils et on découvre que c'est plutôt lui qui semble se couper de sa mère. Il vit loin d'elle, a un train de vie plutôt aisé - il vit dans un bel appartement, a une femme de ménage, va au théâtre. Ce n'est pas elle qui a rejeté son fils, mais lui qui a rejeté sa mère. Mais le réalisateur amène la situation avec une maladresse incroyable, la mère arrivant à l'improviste en fin d'après-midi, et, découvrant le compagnon de son enfant, reste dans un dîner dont elle est l'étrangère.

C'est peut-être à cela que voulait aboutir le réalisateur. Elle est étrangère avec les siens, dans son usine. Alors, elle préfère être vraiment l'étrangère... à l'étranger? La voici au Maroc, dans une pension modeste. Et tout y passe. L'évocation d'une forme de libéralisme sociétal du pays avec une loi permettant aux femmes de divorcer est contre-balancée par le développement d'un Islam radical imposant aux femmes de porter le voile. La misère du Maroc avec des ouvrières mal payées et obligées de voler du tissus pour pouvoir arrondir leurs fin de mois ou obligées de se prostituer. Les négociations dès l'enfance de la moindre chose, la violence éducative, la violence au travail, le vol à l'arrachée...  Ce pays nous est montré comme répulsif. Mais le fils de sa logeuse est formidable. Il joue au rugby avec ses amis. Pourquoi? Utilisation dans le film? Rien. Il joue au rugby. Doit-on en déduire qu'il est différent de ceux qui jouent au football? Mais il est surtout beaucoup plus proche d'Edith que son propre fils.

C'est enfin la découverte des conditions de travail d'un pays pauvre. L'usine bien sûr. Mais surtout les champs. Edith vit un calvaire. Elle en tombe malade. Mais heureusement, sa logeuse appelle son fils qui vient la récupérer à l'hôpital.


Tout va mieux alors? Elle a retrouvé son fils qui veut se rapprocher d'elle. Mais non, Edith va prendre le large et rejoindre ses nouveaux amis marocains. Dans un pays montré comme violent, avec une place de la femme et des droits des individus malgré tout réduite à peu de chose. Mais elle prend le large. Qu'en penser? Les spectateurs dans la salle y ont vu une ode à la découverte des autres cultures. Le combat d'une ouvrière qui lutte pour sa dignité. J'y ai vu le contraire, dans un film où toutes les portes sont ouvertes et peu sont refermées. Dans un film foisonnant d'idées intéressantes sur notre société contemporaine, sur les dégâts sociaux que la mondialisation entraîne sur la main-d'œuvre la moins qualifiée des pays riches, sur la difficulté à maintenir du lien social, même avec sa famille.
Mais curieusement, chacune de ces idées semblent s'auto-détruire par une écriture approximative des situations, par une volonté de tout traiter et de ne rien choisir. Mais ce genre de film plaît à un public pour ce qu'il y voit: une dénonciation du méchant capitalisme et de l'occidental.

Reste une séquence d'une vraie fraîcheur, Edith conduisant une mobylette pour rejoindre l'usine plutôt que de prendre le bus tenu par les islamistes. Gaël Morel aurait dû rester sur cette histoire simple. Celle d'une femme pour qui le travail est une vraie émancipation, en France, au Maroc ou ailleurs.


À très bientôt
Lionel Lacour

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