vendredi 1 décembre 2017

"12 jours": l'art assez vain du cinéma photographique

Bonjour à tous

Ce mercredi 29 novembre est sorti le nouveau documentaire de Raymond Depardon, tourné entièrement dans l'hôpital psychiatrique du Vinatier, près de Lyon. Plusieurs mois de tournage pour filmer ce que peu de monde a pu voir. Ce moment désormais obligé par la loi de valider par un juge un placement en hôpital psychiatrique.
Depardon est d'abord un photographe. Mais s'il sait utiliser un dispositif cinématographique, s'il fait pourtant du cinéma par exemple par l'utilisation du format "scope", la question est bien de savoir s'il est véritablement un cinéaste au sens classique.

Ainsi, son format large, incongru pour filmer des entrevues entre un interné, son avocat et un juge, prend tout son sens quand il filme les séquences placées entre chacun des entretiens. Plan séquence dans les couloirs d'hôpital devenu labyrinthe, plan sur un hospitalisé fumant à l'extérieur de sa chambre, plan sur les extérieurs de l'hôpital sous la brume...

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Pour ce qui est du contenu propre, Depardon propose une série d'entretiens qui sonnent comme autant de portraits d'internés ayant des profils tous différents, étant hospitalisés pour des motivations différentes. On peut frémir à l'idée que certains puissent un jour sortir de cet hôpital. On peut aussi redouter d'être soit même victime d'un internement non consenti. Mais ce qui ressort de ces multiples séquences, c'est bien le rôle du juge des libertés et de la détention dont la présence est liée à l'obligation faite par la loi du 27 septembre 2013 imposant à la justice de vérifier sous 12 jours la conformité d'un internement sans consentement en hôpital psychiatrique. Or ce que le spectateur peut ressentir est bien une certaine gêne. En effet, dans tous les exemples proposés, le juge valide l'internement, se déclarant, et c'est bien légitime, incompétent dans le domaine de la médecine, et ne jugeant que par le respect de la procédure mise en œuvre pour l'internement. Et si la présence de l'avocat de l'interné semble faite pour protégé ce dernier, il apparaît manifeste que celui-là découvre le cas de celui-ci presque au dernier moment. Et que la plupart du temps, il ne fait que confirmer le dossier et la décision du juge.
Le spectateur ne peut donc être que troublé car il comprend que seul un vice de procédure peut faire ressortir un interné. Et que s'il y a appel de la décision, comme il y est fait mention, cet appel ne semble pas reposer sur une possible contre-expertise médicale. Et c'est bien ce qui peut surprendre. Car en aucun cas l'idée d'un internement abusif n'apparaît - même si les cas présentés laisse penser que ces internements ne sont pas abusifs. Quid d'une procédure parfaitement légale dans la forme mais fausse quant à la motivation?

Depardon filme donc ces internés mais aussi les juges. Ils sont peu nombreux à se succéder à l'écran et des personnalités différentes apparaissent. Si chacun lit ou s'appuie sur le même droit, cela n'empêche pas une approche différente des cas qui sont présentés. En revanche, un point commun surgit à l'écran. Tous les juges, hommes comme femmes, jeunes ou plus expérimentés, s'adressent aux internés avec un vocabulaire technique et élaboré souvent incompréhensible pour ces personnes. On rit à les entendre demander de répéter ce qui a été dit, pour comprendre. On devance même parfois ces demandes. Mais après le rire, c'est bien les difficultés de communication de la justice vis-à-vis des justiciables qui se posent. Car si les spectateurs comprennent ce que disent les juges dans ce film, ils se projettent très facilement dans le fait que, dans d'autres circonstances, ils pourraient être dans la situation des internés. Cette rupture de niveau de langue, malgré quelques efforts des juges pour mieux se faire comprendre, est manifestement aussi un problème pour la compréhension d'une décision de justice. Et à l'écran, les juges deviennent des détenteurs de pouvoirs autres que ceux de leur seule fonction. Ils sont les "sachants" dépositaires du droit, validant des décisions d'autres "sachants" dont le vocabulaire peut sembler tout aussi incompréhensible pour les personnes qui se sentent victimes de ces internements.

Depardon filme mais il ne donne pas son point de vue. Il n'est pas celui qui interroge les internés. Tel un photographe mais au dispositif plus ambitieux, plus lourd, plus présent, il témoigne de ces audiences réalisées dans l'hôpital psychiatrique. Certes certains peuvent prétendre que le point de vue de Depardon passe par le montage, par l'assemblage des différents cas, allant de cas plus légers à des cas parfois très lourds, ayant entraîné des meurtres. Cette progression serait alors là pour justifier les décisions finales des juges, dont la validation des internements demandés et confirmés par les autorités médicales contribuerait à la protection de la société comme des internés?
Pas si sûr. Les séquences intermédiaires, accompagnées magnifiquement par la musique d'Alexandre Desplat,  présentent des internés dont l'humanité semble être réduite du fait de la réduction de leur liberté. Reprenons, un labyrinthe, une femme chantant seule, un homme fumant seul... Ils sont filmés comme des animaux en cage, incapable de pouvoir sortir du lieu où ils sont enfermés. Développant des tocs. Déprimant par des comportements dépressifs. Un autre plan, très cinématographique encore nous laisse à l'extérieur d'une salle de repos et de laquelle semble sortir des cris, des relations violentes. Le son "off", hors champ, est très présent dans ces séquences intermédiaires. Il y aurait donc une vie dans ces hôpitaux mais nous n'y avons pas accès. Et là, que veut nous dire Depardon? Que les internés sont davantage des prisonniers que des malades ayant vocation à être soignés, guéris puis à sortir de ces murs?

Peut-être veut-il nous dire tout ça, tout et son contraire, la nécessité d'internés ces personnes pour le bien de la société mais avec la conséquence d'une difficulté énorme à pouvoir les en voir sortir. Ou bien veut-il montrer que la justice fait bien son travail en vérifiant les procédures d'internement, ou alors que la justice est trop distante de celle dont elle est amenée à juger les situations. Ou bien...

Le film de Depardon pose donc un vrai problème, sans compter celui du fait que les personnes internées apparaissent à l'écran quand bien même il est spécifié que leurs noms ont été modifiés.
Le problème est que nous ne savons pas ce que pense le cinéaste Depardon de ce qu'il filme. Que pense-t-il de ces audiences? Les trouve-t-il nécessaires? Les internés, qui sont des citoyens, sont-ils protégés par la loi, par les juges? La réponse est peut-être ailleurs. Depardon n'a pas fait un film. Il a fait un album photographique. Un témoignage de différents cas dans une situation donnée. Ses photographies ont la particularité d'être animées. Avec des images d'illustration que sont ces interludes situés entre chaque photographie mais qui sont les parties artistiques et esthétiques des captations d'audience qui constituent le fond de ses photographies. Sauf que les photographes de guerre, sans avoir besoin de donner leur avis sur les belligérants, illustrent a minima l'horreur de la guerre, avec pour simplifier: "La guerre, c'est mal". Leur point de vue apparaît par l'image ce qui n'est pas le cas pour Raymond Depardon. Lui ne donne pas cette opportunité de savoir ce que nous devrions être amenés à penser de par son œuvre. Quelle morale est dans son film? Quelle théorie peut-on déduire de son travail?
Aussi stupéfiante soient les images qu'il a pu saisir, aussi intéressantes soient-elles, le spectateur ressort d'un tel film avec la sensation d'avoir été un voyeur sans aucune possibilité de se dire quoi que ce soit d'autre que d'être bien heureux que certains restent en hôpital psychiatrique... et heureux de ne pas y être non plus. Ce qui est, au final, tout de même pauvre comme sentiment...

À très bientôt
Lionel Lacour

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