vendredi 10 novembre 2017

"Carré 35": Histoire(s) cachée(s)

Bonjour à tous,

C'est avec un titre aussi étrange que Carré 35 qu'Éric Caravaca réalise son premier documentaire, présenté au festival de Cannes 2017, avec ce pari incroyable de raconter une histoire de sa famille en imaginant que cela pourrait intéresser les spectateurs n'en faisant pas partie. Pourtant, les spectateurs sont happés par la narration. Ceci est dû à un habile travail tant sur le fond que sur la forme, donnant au réalisateur suffisamment de distance avec un sujet l'impliquant intimement tout en faisant entrer les spectateurs dans la vie de sa famille qui pourrait être leur famille.

Oui, Éric Caravaca avait un sujet en or, sujet que beaucoup auraient peut-être traité sous l'angle de la fiction. Et pourquoi pas? Il choisit néanmoins le mode du documentaire. Mais un documentaire pas linéaire, qui conduit le spectateur à suivre une enquête improbable de la redécouverte d'un membre disparu de la famille du réalisateur: une sœur qu'il n'a pas connue, morte bien avant sa propre naissance et dont il ne reste plus aucune trace: ni photo, ni film. Rien.  Et dont il ignore à peu près tout, du fait du silence - pour ne pas dire du déni - de ses parents. Et le hasard conduit Éric Caravaca à des rebondissements qu'un scénariste de fiction aurait pu écrire pour maintenir un degré de tension et entretenir suspens et mystère, à commencer par la recherche de la tombe de sa sœur Catherine, dans le fameux "Carré 35" du cimétière français de Casablanca jusqu'à une conclusion que certains pourraient appeler "Happy end" mais qui n'en est pas vraiment une. Voici pour ce qui est de la trame du documentaire.

L'aspect universel du film s'appuie donc sur une histoire incroyable. Mais chaque famille peut, si on cherche bien, présenter une histoire propre avec des caractères incroyables. Caravaca a donc su donner à son récit une profondeur autre. D'abord en associant son histoire familiale à un contexte historique. Évidemment, le documentaire est un film personnel et le réalisateur associe à sa propre histoire des faits qui lui semblent sinon correspondre, du moins répondre à une situation proche. À la vie de sa famille, chrétiens de Casablanca pendant le protectorat français au Maroc jusqu'à la décolonisation et même jusqu'après, Caravaca associe des images terribles de cette période de décolonisation avec en voix over les commentaires d'époque contredisant les images présentes à l'écran. Ainsi, le mensonge ou le déni officiel des autorités françaises - relayés par les médias officiels, trouvent un écho avec le mensonge et le déni de la famille Caravaca.
Le documentaire se nourrit de références cinématographiques pour renforcer ce parallèle. Des images de moutons prêts à être sacrifiés pour les rites cultuels musulmans mis en parallèle avec les crimes de guerre perpétrés par l'armée française renvoient aux images d'Eisenstein dans La grève en 1925. Mais c'est peut-être la juxtaposition d'un mensonge d'État, celui des gouvernements français vis-à-vis de la décolonisation du Maroc, au mensonge familial qui est le plus subtil. Jean Renoir, en 1939, dans La règle du jeu déclamait "tout le monde ment, le gouvernement, les journaux, pourquoi voudrais-tu qu nous simples particuliers, on dise la vérité".

C'est donc aussi par la forme que le réalisateur donne un sens universel à son documentaire. Par une vraie écriture cinématographique. Par un recours à des images tournées non en numérique mais avec une caméra super 8, donnant un grain particulier, proche des films 8 mm que son père utilisait pour immortaliser sa famille. Si bien que les images de la maison du Maroc dans laquelle son père, sa mère et sa sœur ont vécu ouvrent le documentaire. Et le grain très fort, qui contraste avec les images nettes et lisses des films numériques, plonge le spectateur dans le doute. Voit-il des images d'archives, car le super 8 renvoie au temps passé, suggérant qu'il y avait alors déjà un mystère? Est-ce un traitement en post-production? Cette confusion à l'image n'est pas un artifice. Elle permet d'être à la fois avec le mystère familial, de mettre de la distance que permettent les images d'archive comme celles sur les exactions de l'armée française, de faire des parents d'Éric Caravaca des parents de leur époque. Y compris dans cette séquence tournée en super 8 montrant le père du réalisateur à l'hôpital. Et cette confusion images d'archives officielles, images d'archives familiales et images récentes tournées en super 8 apportent une explication sociologique et historique à ce secret familial: les parents Caravaca ont porté et supporté un malheur comme sûrement d'autres parents de leur génération, de leur culture, ont pu porter. Peut-être pas de la même manière, peut-être parfois moins dans le déni, peut-être parfois de manière plus brutale.

Éric Caravaca ne juge pas ses parents, ni sa famille. Son témoignage est celui d'un artiste sensible, qui prend en compte un contexte social et sociétal, rappelant comment les enfants malades comme l'était sa sœur étaient perçus par la société, et avec eux leur famille. À l'heure où tant de personnes jugent le passé à l'aune du présent, avoir un film aussi puissant et aussi intelligent pour traiter d'un sujet à la fois si personnel et si universel est une chance pour les spectateurs comme pour le cinéma. Et Caravaca démontre, s'il le fallait encore, que le genre du documentaire est un genre cinématographique à part entière, à condition d'avoir des choses à dire en se servant de ce que seul le cinéma peut apporter: un langage spécifique porteur de sens.

À très bientôt
Lionel Lacour

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