mercredi 14 mai 2014

De l'influence des séries américaines dans la torture? Le rapport d'Amnesty International en question


Bonjour à tous,

Selon les compte-rendus de journalistes, un rapport d'Amnesty International vientdrait de confirmer une recrudescence de la torture dans le monde, y compris dans les pays signataires en 1984 d'un traité les engageant à ne pas pratiquer cela, parmi eux les USA.
Cette progression statistique aurait plusieurs causes et parmi celles-ci, les séries américaines serait un des éléments aggravant. Plus précisément, 24 et Homeland seraient particulièrement visées dans la manière de présenter le recours à la torture pour lutter contre le terrorisme international.

http://www.leparisien.fr/international/la-torture-en-plein-essor-selon-amnesty-international-13-05-2014-3837405.php

Et voici que l'on refait le coup de l'influence de l'image pour expliquer la violence.



Quels sont les arguments pour justifier une telle cause à effet?
Toujours selon la presse, le rapport d'Amnesty International évoquerait la banalisation des actes de torture dans ces séries et de l'acceptation par les spectateurs qui en résulterait. Ce critère permettrait alors aux pays qui pratiquent la torture de le faire d'autant plus aisément qu'ils auraient le soutien implicite ou tacite de leurs habitants.
Et l'argument est alors accompagné par des statistiques qui viendraient le démontrer de manière irréfutable.
Les statistiques en question sont le taux d'acceptation des populations au recours à la torture.
Et voici quelques exemples de soutien de la population à l'usage de la torture:
Chine: 74% d'acceptation
USA: 45%
Royaume Uni: 29%
Pour ce dernier exemple, Kate Allen, directrice pour le Royaume Uni d'Amnesty International, ce soutien serait lié "à la popularité des séries télévisées d'espionnage, particulièrement violentes".

Relisons alors les statistiques. 74% pour la Chine qui n'est tout de même pas le pays dans lequel les séries américaines ont le plus grand écho, 29% pour le Royaume Uni, un des premiers clients pour les séries américaines... Où est la corrélation?
De même, les pays pratiquant la torture de manière généralisée et systématique sont pointés du doigt, avec bien évidemment la Corée du Nord parmi les lauréats! On peut aisément imaginer qu'il y a peu d'assentiment de la population à l'égard de cette pratique. Quelle est la place des séries américaines dans la télévision coréenne, pour ceux ayant les moyens de posséder un récepteur?


La contre argumentation viendrait alors du fait que ce pays n'est pas une démocratie et que l'étude liée aux séries américaines ne repose que sur les pays démocratiques ou diffusant ces produits audiovisuels. Comment expliquer alors que l'Argentine (15%) et la Grèce (12%) soient si peu réceptifs aux supposées louanges de la torture évoquées alors même que 24 et Homeland sont diffusés dans ces pays?

L'analyse qu'Amnesty International est donc, comme d'autres ont pu le faire sur d'autres sujets, une confusion d'influence. Ce n'est pas la production audiovisuelle qui influence la population d'un pays mais l'inverse! En effet, si la Grèce et l'Argentine ont ce taux d'acceptation très bas de la torture, c'est tout simplement qu'ils ont "goûté" dans un passé récent ce que la torture pouvait produire dans une population. Dans une démocratie comme celle des USA, la menace terroriste est perçue comme celle pouvant nuire à l'intégrité des USA et le traumatisme du 11 septembre 2001 est encore vivace dans l'esprit des spectateurs. Cette possibilité de torture "nécessaire" dans certains cas n'est pas récente. Déjà Dirty Harry le sous-entendait. Mais comme son héros qui renonçait à rester flic, les USA sont malgré tout mal à l'aise avec ce recours à la torture qui est officiellement condamné mais régulièrement perpétrée en secret.
L'assentiment de la torture n'est pas liée à l'existence des séries qui la banaliseraient. C'est rigoureusement l'inverse. La torture est présente dans les séries, jamais officielle, car les productions savent que la population américaine est prête à l'accepter dans certaines situations.

L'audiovisuel, aujourd'hui la télévision ou les jeux vidéo, hier déjà le cinéma, sont donc souvent les coupables idéaux pour expliquer certaines évolutions sociétales ou comportementales négatives. Pourtant, le fait que la production d'images audiovisuelles soient le reflet de l'évolution de ces mêmes sociétés sont bien prises en compte par les analystes, mais quand ça les arrange. Le recul des fumeurs de cigarettes au cinéma ou ailleurs est souvent mis en avant pour montrer que les campagnes de prévention et que les mesures politiques parfois restrictives voire punitives à l'égard du tabac ont un effet direct sur sa représentation à l'écran. Et désormais, si un héros fume beaucoup (trop?), le réalisateur est souvent interpellé dans les salles lors des avant-premières par des spectateurs qui s'en étonnent (quand ils ne s'en offusquent pas). Curieusement, personne ne vient affirmer que c'est parce qu'il y a moins de fumeurs à l'écran que les mesures de restriction de consommation de tabac ont été mises en place. Et désormais, quand un personnage fume, c'est une caractérisation forte, marquant souvent une forme de marginalité, voire de dépendance et jamais (ou presque) de valorisation.

Mais le plus amusant reste tout de même la permanence de la diabolisation de l'image audiovisuelle comme étant le vecteur des vices des sociétés. L'image fait peur car elle semblerait effacer toute distanciation entre le récit de fiction de la réalité "vraie" du spectateur. Cette crainte, présente disons-le chez des élites qui pensent beaucoup pour les autres, est aussi d'une certaine manière, une forme de mépris pour ceux qui ne sauraient pas faire la différence entre "fiction" et "réalité", ou qui seraient manipulables parce que l'image ne ment pas. Peu importe que ces images soient comprises pour ce qu'elles sont vraiment, de la fiction mise en scène souvent de manière spectaculaire et improbable. L'image ne peut que pervertir des spectateurs sans cervelles ou manipulables.
Le cinéma a connu cela en son temps mais il n'est plus aujourd'hui cet art populaire qu'il était autrefois, parce qu'il est aussi plus difficile de remettre en cause qu'il est un art à part entière. En revanche, la télévision est devenue, et ce depuis qu'elle s'est imposée dans les foyers, en France dans les années 1970, un objet de mépris récurrent, destinée à un public immature pour ne pas dire mineur. Il faut prendre ici le mot dans le sens de non-adulte. Un public qui se satisferait de plaisirs simples voire simplistes que des dirigeants de chaînes formateraient pour être des réceptacles prêts à ingurgiter discours démagogiques et publicité. À cela, Patrick Le Lay, ancien patron de TF1 a lui-même contribué. Curieusement, sa formule choc "TF1 prépare le cerveaux des spectateurs à consommer du Coca Cola" relève du même mépris des spectateurs que celui des élites, croyant que ses spectateurs ne sont pas conscients de ce qu'ils peuvent regarder.



Pourtant, si on regarde l'Histoire, nul besoin de chercher bien loin les supports qui ont le plus poussé les peuples à s'entre-tuer, les individus à massacrer d'autres individus. Les écrits, qu'ils soient sacrés ou profanes, hier ou aujourd'hui, bible ou coran, traités de philosophie ou romans, ont été brandis plus souvent qu'à leur tour pour justifier bien des hécatombes. La manipulation que certains ont fait de textes, leur incompréhension ou leur interprétation erronée ont tué et permis la torture de millions d'individus. Viendrait-il à l'idée des intellectuels de remettre en cause la Bible, le Coran, les écrits de Nietzche ou d'autres auteurs? Certes Mein Kampf est interdit de publication en France, mais ailleurs? Et que dire des ouvrages communistes dont se revendiquaient Staline et d'autres? Sont-ils interdits malgré les millions de morts que leur interprétation dégénérée a provoqué?


Alors les séries américaines, ou autres, ont beau dos. Il est plus facile de dire que c'est la faute des séries si la torture est en croissance. Cela permet de culpabiliser les spectateurs qui apprécient ces séries, de les rendre encore "mineurs" incapables d'esprit critique. Peut-être un CSA international devrait mettre en place une signalétique spécifique avec un carré blanc indiquant que ne peuvent regarder ces séries que ceux qui comprennent que "ce qu'ils voient, ce n'est pas bien".
On ne peut pas accuser Amnesty de ne pas agir contre la torture. On peut cependant lui signaler que son analyse est erronée, reposant sur une vision d'élite infondée, reposant sur une sorte de méfiance du peuple, notamment occidental, manipulable et manipulé, quand la réalité se trouve peut-être justement ailleurs, dans l'absence de démocratie internationale.

A bientôt
Lionel Lacour



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