samedi 7 avril 2012

Elephant de Gus Van Sant: un teen movie?

Bonjour à tous,

en 2003, le film Elephant de Gus Van Sant faisait sensation à Cannes, obtenant du jury présidé par Patrice Chéreau le prix de la mise en scène et surtout la palme d'or, au nez et à la barbe d'un autre chef-d'oeuvre, Mystic river de Clint Eastwood.
Le film de Gus Van Sant abordait sous un angle fictionnel le massacre de la High school ('léquivalent des lycées français) de Colombine (Colorado) sans jamais l'évoquer directement, au contraire du film de Michael Moore, Bowling for Colombine réalisé en 2002 et sous la forme du documentaire.
En reprenant certains codes des teen movies, Gus Van Sant crée une oeuvre implacable contre la société américaine et peut-être même occidentale. L'actualité américaine récente valide toujours les propos du film Elephant dont la puissance réside dans son formalisme développé de manière continue, créant une atmosphère oppressante dont le dénouement ne peut satisfaire personne.

1. Les adultes en accusation
Dès la première séquence, Gus Van Sant annonce la couleur: des plans longs, plans séquences privilégiés, et une focalisation sur les personnages. Ainsi, la première séquence présente une voiture roulant en zig-zag, heurtant d'autres voitures garées sur le côté de la rue, jusqu'à ce que nous apprenions que celui qui conduit est un père ivre et que son fils lui prend quasiment de force le volant. C'est lui le responsable de la famille et qui est prêt à prendre une heure de retenue par le lycée pour que son père ne reprenne pas sa voiture. En effet, en récupérant les clés du véhicule et en les confiant au secrétariat du lycée pour que son frère puisse raccompagner leur père, John, tel est le nom du premier élève présenté dans le film, fait preuve d'une maturité supérieure à son propre père.
Cette séquence est renforcée par le formalisme qu'impose Gus Van Sant. En filmant le père dans la voiture et mettant hors cadre le fils qui conduit, le réalisateur renforce la déresponsabilisation du père mais évoque déjà la non transmission de l'Histoire à son fils. En effet, quand le père évoque la seconde guerre mondiale, John son fils lui demande s'il l'a faite, ce qui prouve deux choses: son fils ne sait pas quand a eu lieu la seconde guerre mondiale puisque manifestement, son père ne peut pas l'avoir faite! Mais surtout, un tel événement aurait dû être relaté par le père à son fils s'il l'avait effectivement faite. Ce point n'est pas anecdotique car il se retrouvera plus tard.
Tout le reste du film montre une quasi absence de l'adulte dans la high school qui apparaissent de manière marginale et pas assez dans l'encadrement de la jeunesse: un proviseur qui sanctionne John sans chercher à comprendre pourquoi il est en retard, des enseignants dont un discutant de l'homosexualité dans un groupe d'élèves, un documentaliste, un cuisinier. Voilà à peu près les seuls adultes croisés dans le lycée. Pour Eric, les adultes, les parents ne sont pas vraiment montrés. Le père est une voix, la mère un corps servant le petit déjeuner. C'est tout. Même le facteur qui apporte un colis à Eric et Alex n'est pas montré. Nous entendons juste sa voix et une phrase montrant encore une fois combien les jeunes n'ont plus face à eux des adultes structurants. En effet, alors que manifestement les deux garçons font sécher les cours, le facteur leur dit qu'ils ont finalement bien raison!
Finalement, aucun adulte ne fera preuve d'un courage particulier quand les élèves assassins commenceront le massacre. La fuite, la lâcheté et l'irresponsabilité sont les seuls manière de représenter ces adultes. Au contraire, les jeunes seront montrés comme plus responsables et courageux pour éviter le massacre, de Benny, l'élève noir se faisant tuer pour arrêter un des deux meurtriers à John tentant d'empêcher tous ceux situés à l'extérieur de l'établissement de rentrer.
Le père de ce dernier réapparaît en s'excusant auprès de son fils... Les rôles sont manifestement inversés.




2. Une exposition des personnages qui explose la notion de temps
Une des raisons des prix cannois pour ce film est certainement la maîtrise du récit par Gus Van Sant.
Il décide de présenter chaque personnage qui sera suivi à l'écran par des longs plans-séquences dans lesquels nous sommes essentiellement les suiveurs. En effet, les personnages sont souvent filmés de dos, se dirigeant vers quelqu'un ou dans un lieu dans le lycée. Cette présentation - exposition des personnages ne nous donne que peu d'informations sur ce qu'ils sont vraiment, si ce n'est des lycéens qui évoluent dans un lycée qui semble tranquille. Le coup de force de Gus Van Sant est de présenter chaque personnage les uns après les autres mais pas dans le déroulement du temps logique. La même phase temporelle est montrée mais à chaque fois par le point de vue d'un des lycéens. Si bien qu'une même action peut être présentée trois fois sous trois angles différents, montrant ainsi l'unité des choses filmées et en même temps, l'isolement de chacun alors même que ce qui se passe est commun à tous.


John photographié par Elias tandis que Michelle court derrière pour rejoindre la bibliothèque.
Trois fois, Gus Van Sant filmera cette séquence avec le point de vue de chacun des personnages.

Présentation des noms des deux tueurs,
comme n'importe quels autres personnages
du film
Cet éclatement du récit dans sa structure chronologique est encore accentué en ce sens où les meurtriers sont présentés la première fois alors qu'ils entrent dans le lycée en tenue militaire. Mais le réalisateur ne les suit pas encore bien que les présentant par les mêmes cartons que les autres. Puis, par plusieurs flash backs, il présente ces deux jeunes lycéens et leurs frustrations. Nous quittons l'unité temporelle déconstruite mais centrée sur le lycée pour un temps passé qui viens expliquer ce qui va justement avoir bientôt lieu.
Gus Van Sant utilise encore d'autres procédés pour déstructurer le continuum temporel. Par exemple, plusieurs fois, il utilise le ralenti, quand Natan croise les jeunes filles dans les couloirs, quand John rencontre Alex et Eric entrant dans le lycée ou encore pendant le massacre quand Benny croise les élèves fuyant les tueurs. C'est pour ces deux personnages que le montage est le plus complexe. Eux seuls ont droit aux flash backs remontant au moins à la veille de l'événement, sans plus de précision. Mais surtout, nous les voyons élaborer leur plan d'attaque avec pour chaque moment un flash forward nous les montrant exécuter leur plan. Une fois que celui-ci sera enclencher, il n'y aura plus dans le récit que le déroulé de leur mission meurtrière, même si des ralentis viendront modifier la durée exacte du déroulement du massacre. Et puis, à la fin du film, le temps s'arrête.

3. Comme un éléphant dans une pièce
Le titre du film fait référence à un proverbe et à un autre film réalisé par Alan Clarke en 1989 qui s'appelait aussi Elephant. Mais cela renvoie surtout à l'idée que ce qui est le plus visible n'est parfois vu de personne, ou du moins, compris par personne. Ainsi, les flash backs du film donnent aux spectateurs ces éléments visibles de tous, élèves ou adultes du lycée mais aussi des parents et qui pourtant ne sont pas pris en considération.
La sexualité refoulée des deux jeunes, Eric et Alex, les persécutions subies en classe sans que jamais un enseignant n'intervienne pour sanctionner les persécuteurs, l'absence des parents dans la maison sont autant de mise à l'écart de jeunes mal dans leur peau. Gus Van Sant n'accable pas ni n'épargne ses personnages. D'ailleurs, tous sont désignés par les mêmes cartons. Tous ont une marginalité et un problème lié à leur image auquel le monde adulte n'apporte aucune réponse. John doit vivre avec un père alcoolique mais accepte facilement de poser pour être pris en photo par Elias, comme pour donner une belle image de lui.

Une prof, invisible hors cadre ne comprends pas
les complexes de son élèves.
Cette image de soi ressort dans tout le film, de la jeune fille qui refuse de se mettre en short sans que son enseignante ne comprenne la souffrance psychologique de son élève à celles qui se font vomir après le repas.
Cette volonté de vivre une autre vie que la leur, de refuser leur réel se concentre chez les deux meurtriers qui jouent sur internet à des jeux de guerre. Cette non intégration du réel est signifiée par la non connaissance d'une Histoire qui a marqué leur pays.







Eric ignore qui est Hitler vraiment!
Un  site de vente d'armes de guerre
accessible à tous!












Comme John qui ne savait pas quand avait lieu la seconde guerre mondiale, Alex regarde un documentaire sur le nazisme sans vraiment savoir de quoi il s'agit. Eric semble même ignorer à quoi ressemble Hitler. A cette barbarie historique et manifestement ignorée va répondre une autre, celle que la société américaine permet. Quand Gus Van Sant montre Eric en train de jouer sur son ordinateur à tuer des hommes par derrière, il montre bien que le plaisir généré malsain est à portée de tous. Mais surtout, les armes virtuelles du jeu peuvent être aussi commandées sur un site internet puis être livrées par une messagerie tout ce qu'il y a de plus ordinaire sans qu'il y ait le moindre contrôle de l'âge ou de l'identité de ceux réceptionnant les armes!
Ainsi, le plan est prêt à être mis en oeuvre. Pour se faire, il a fallu l'organiser. Le réalisateur nous montre Alex en train de prendre des notes sans se cacher. Il annonce même qu'il organise un plan. Mais personne ne lui demande pour quel objectif. Il est au milieu de tous et à la fois incompris par tous.

Plan de la séquence finale du film
4. Une morale classique d'un film de genre?
Comme tous les teen movies, Elephant éloigne les jeunes des adultes. Classiquement, les parents, enseignants sont moqués dans ce genre de film: ringards, autoritaires, trop exigeants ou trop copains. Ainsi, ces films montrent une jeunesse qui se rebelle contre des adultes qui veulent leur imposer un ordre qui n'est évidemment pas accepté par les adolescents. En quelques sortes, ces films sont faits pour les jeunes qui montrent des jeunes qui font leur "métier" de jeune: contester! Mais la majorité de ces films aboutit à une morale structurant la société. Les valeurs des parents ne sont finalement pas si ringardes et si les générations peuvent s'opposer sur des choix esthétiques, musicaux, vestimentaires ou autres, ou se critiquer sur la manière de vivre, ils se retrouvent généralement sur les notions de Bien et de Mal, étant entendu que ces notions sont celles qui font le lien entre les générations et sont transmises par les adultes aux plus jeunes.
Or le film de Gus Van Sant montre autre chose. Les adultes sont bien absents mais ils ne sont pas moqués par les jeunes, sauf une fois par Eric se moquant de la mère d'Alex. Or celui-ci est remis à sa place par celle-la sans qu'il ne poursuive ses moqueries. Tout le film est d'ailleurs sous cet angle. John ne rebelle pas face au proviseur, Michelle accepte ce que lui dit sa professeur etc. Par cette acceptation de l'autorité des adultes, Gus Van Sant montre par contraste que ces adultes ne se comportent pas forcément bien avec ces jeunes.
Les adultes sont donc peu présents dans le film, pas moqués, pas ridiculisés, les valeurs ou les goûts des jeunes ne sont pas particulièrement valorisés. Mais cela n'a pas permis la transmission d'un héritage culturel commun et structurant, laissant aux plus faibles l'opportunité de se comporter non pas de manière immorale mais amorale. Alex et Eric massacrent et se tuent.
La construction du film est, nous l'avons vu, atypique. Pas d'exposition classique des personnage et de la situation. Pas d'objectif clairement déterminé jusqu'à ce qu'Alex et Eric établissent leur plan. Cela fait déjà plus d'une heure que le film a commencé, soit les 2/3. En réalité, la définition de l'objectif coïncide aussi avec le climax du film, moment paroxystique dont on sait que plus rien ne va pouvoir changer désormais le sens de l'histoire racontée. Une fois l'objectif défini, nous suivons donc les deux personnages massacrer leurs camarades et peu d'obstacles se dressent face à eux. Il reste à conclure le film. Alex tue Eric puis il traque Natan et sa fiancée. Il les trouve et les pointe, chantant une comptine. Lui seul est dans le cadre. Ses victimes potentielles n'y sont plus. Le film se finit. Pas d'épilogue apportant la morale définissant le Bien du Mal.Le réalisateur nous laisse avec ce sentiment terrible que ces jeunes tueurs ne sont que des enfants déstructurés et immatures, la chansonnette de fin en témoignant. Mais des immatures qui ne le sont que parce que la société ne leur a pas permis de s'élever tout en leur laissant l'opportunité d'accéder aux outils de la barbarie.


Conclusion
Pas de morale assénée, sinon que ce qui a permis le massacre dans ce lycée n'est pas le produit d'enfants dérangés ou d'éléments externes à la société. La société américaine engendre sa propre barbarie et est responsable de cela autant sinon plus que ceux qui ont perpétré ces assassinats. Les frustrations de certains jeunes ne peuvent pas être masquées par des discours soit-disant tolérants, comme dans le film à propos de l'homosexualité si à côté les attitudes réelles ne changent pas vis-à-vis des homosexuels. Et ce n'est bien évidemment qu'un exemple. Éduquer, apprendre la musique, comme Alex joue Beethoven au piano, n'empêche pas la barbarie. Le philosophe George Steiner l'a écrit. Kubrick l'avait déjà filmé en 1971 dans Orange mécanique.
Mais le film date de 2003. Et en 2012, il y a toujours des massacres dans les lycées américains.

A bientôt

Lionel Lacour

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