samedi 7 mars 2015

Chappie : en avant vers la transhumanité

Bonjour à tous,

Neill Blomkamp, le réalisateur de District 9 et de Elysium se plaît dans le genre science-fiction / anticipation. Et son dernier film ne déroge pas à cela. Chappie est un blocbuster plus malin que les Transformers et autres films de robots côtoyant les humains même si certains effets lorgnent véritablement vers la recherche lourde du spectaculaire à tout prix. Film de science-fiction, d'anticipation ou réflexion sur des questions d'aujourd'hui, Chappie intrigue assurément sur
les enjeux qu'il soulève à défaut de convaincre totalement dans sa forme.






Bande Annonce:

Science-fiction car il faut admettre ce que le scénariste nous propose : la possibilité de numériser la notion de conscience et de la transmettre dans un programme intégré dans un robot humanoïde. Aucune explication, pas même une tentative nous permettant de croire cela possible comme Jurassic Park de Spielberg qui évoquait l’utilisation de l’ADN pour créer de nouveaux animaux préhistoriques. L’idée de voir des robots se dotant de conscience n’est pas toute neuve. Récemment, l’androïde d’I Robot se distinguait justement de ses congénères par sa possibilité de devenir sensible aux autres. Ce qui change ici est le fait que cette possibilité de penser par soi-même est déterminée par un homme. Cette Intelligence artificielle est un sujet très contemporain. Le physicien Stephen Hawking ne redoute-t-il d’ailleurs pas le développement de cette Intelligence Artificielle, prophétisant que la recherche dans ce domaine amènerait inexorablement à la fin de l’Humanité. Limites de la science !

Film d’anticipation ensuite car les thématiques présentes dans Chappie reposent notamment sur la déresponsabilisation des sociétés en ayant recours à des outils de plus en plus perfectionnés dont la robotique. Robocop amorçait cette idée mais le robot avait tout de même une base humaine. Ici, les policiers sont de véritables robots conçus pour défendre la société des crimes qui la menace, réduisant de fait le rôle de la police « humaine ». Le progrès scientifiques est montré exclusivement dans sa vision sécuritaire. La société dans laquelle se passe le film est curieusement contemporaine. D’ailleurs, les premières séquences du film usent (et abusent) d’images plus télévisuelles que cinématographiques. Images vidéo de traque policière menée par les robots-policiers, plans sur des journalistes, incrustations à l’écran comme sur les chaînes d’information. Certes le présentateur du JT est d’abord filmé de côté pour signaler que nous sommes bien dans un film de fiction, mais des plans de face suivent rapidement, entraînant la confusion des spectateurs sur ce qu’il voit à l’écran. Si ces robots n’existent pas encore, le spectateur sait que des recherches pour créer des androïdes aidant à la vie quotidienne sont en cours, dont les premiers résultats sont présentés dans les journaux télévisés, provoquant une angoisse presque existentielle. Les robots de Chappie sont des androïdes mais sans possibilité, a priori, de les assimiler à des hommes, car leur face n’est pas humanoïde.


L’action, censée être dans notre présent de spectateur - comme l’atteste les véhicules mais pas forcément les armes – se déroule en Afrique du Sud. La violence urbaine particulièrement développée dans ce pays aurait pu être traitée aux USA de la même manière. Cette délocalisation a plusieurs raisons. Peut-être des raisons externes au film, l’Afrique du Sud étant devenu un pays accueillant des tournages de toutes sortes : publicités, clip et donc cinéma. Mais le fait est que le film fonctionne tout aussi bien. Parce que la ville présentée est une ville à l’américaine, avec ses autoroutes, ses gratte-ciels et ses quartiers défavorisés, ghettos et mobil homes américains, townships en Afrique du Sud. Cette uniformisation urbaine sur le modèle américain est de fait rappelé quand Michelle Bradley (SIgourney Weaver), la patronne de la société fabriquant les robots,  se trouve dans un bureau devant deux drapeaux, un sud-africain, l’autre américain. En revanche, étonnamment, les gangs criminels sont menés et surtout constitués de Blancs alors que le chef de la police et bon nombre de ses hommes sont des noirs. Renversement des représentations passées de l’Afrique du Sud dans lesquelles les voyous étaient forcément noirs. 

Devon face à Vincent
De même, Deon (Dev Patel), le génie créateur est de couleur tandis que celui qui s’oppose à lui dans l'entreprise, Vincent, un autre ingénieur interprété par un Hugh Jackman en petite forme, est blanc et clairement rétrograde dans sa manière d’envisager la sécurité, une vision toute verticale animée par la seule répression.

En traversant ces différentes approches – science-fiction, anticipation, plongée dans une Afrique du Sud en mutation, Chappie aborde d’autres questions, sous ou mal exploitées mais néanmoins intéressantes. La part de l’éducation, du libre choix est un des fils rouges du film. En introduisant un programme donnant une conscience, le héros, Deon, se comporte comme Dieu. Il se présente d’ailleurs à son robot, qui
prendra le nom de Chappie (je vous laisse découvrir pourquoi), comme son créateur, nom qui lui sera donné d’ailleurs pendant une bonne partie du film. Tel Dieu, Deon a permis à sa créature de pouvoir s’éduquer en fixant des règles intransgressibles : on ne tue pas, on ne vole pas. Chappie apprend, accepte les règles et les applique. Il est doté de sensibilité, capable d’amour véritable, y compris vis-à-vis d’être abjects dont le scénario n’arrive pas toujours à susciter une empathie véritable. Les choix faits par Chappie sont toujours dictés par une morale fixée par les règles du créateur. Chappie doit apprendre tel un enfant à devenir grand (dans un temps record !) et s’il est doté d’une intelligence rare, s’il a des émotions, en revanche, il ne sait pas identifier les mensonges et fait preuve d’une naïveté incroyable, le conduisant à pouvoir faire le mal en croyant faire le bien. C’est une des faiblesses du film que de le maintenir finalement longtemps dans cette crédulité quand son intelligence lui permet de comprendre des nuances bien plus complexes à intégrer.

Ces réserves mises à part, l’accès aux savoirs de l’androïde passe par divers individus, chacun représentant de manière caricaturale les différentes formes de ce savoir, des formes les plus archaïques – auto-défense, sentiment de vengeance, appartenance à une famille – aux plus élaborées – expression artistique, respect du droit, connaissances scientifiques… Chappie propose aussi une éducation qui ne fonctionne
pas seulement par la verticalité à sens unique, du créateur vers les parents vers l’enfant. Au contraire, chacun apprend à l’autre, même pour ceux que le robot considère comme ses parents et qui ne sont au départ que des brutes asociales. Tout ce qui est appris, même ce qui fait le Mal, peut avoir une utilité pour que le Bien l’emporte. Le créateur apprend tout à sa créature, mais se trouve finalement dans la situation de l’apprenant. Le modèle d’éducation proposé est donc plus élaboré qu’il n’y paraît, remettant en cause les schémas classiques, plus verticaux du haut vers le bas pour favoriser l’idée que chacun, à son échelle, par son vécu, peut apprendre de l’autre. Le « père » de Chappie est l’inverse de son fils adoptif. Il est un corps humain sans conscience. Et c’est la rencontre avec l’androïde qui lui donne une conscience, mettant sa bestialité passée au service d’une cause plus noble.


ATTENTION SPOILER
La transhumanité que développe Deon, le créateur, prend tout son sens quand sa créature découvre comment extraire la conscience d’un corps, robotisé ou humain, avant que celui-ci ne meurt pour le transférer dans une autre enveloppe, ici artificielle : un robot. La « mère » morte, elle est enterrée avec une poupée de Chappie censée la représenter. Deux corps sans âme, l’un en ayant possédé une, l’autre étant chargé du transfert affectif qu’y mettait Chappie. Mais la conscience de Yolandi, la mère, avait été « sauvegardée » par l’androïde sur une clé USB. Elle est alors transférée dans un nouvel androïde, à figure beaucoup plus humaine, prête à rejoindre ceux de sa famille. Le réalisateur nous offre donc l’idée d’une espèce humaine immortelle, avec une conscience transférable d’un corps à l’autre par un simple transfert numérique et informatique de la conscience. Vision à la fois optimiste qui répond à une des premières questions de Chappie à sa mère d’adoption, question existentielle s’il en est : où s'enfuit la conscience quand on meurt. Le film donne une solution pour ne plus qu’elle disparaisse.
Mais le film ouvre des sujets de réflexions à portée extrêmement pessimiste aussi car il amène inexorablement à plusieurs questions démographiques, économiques et philosophiques : si personne ne meurt plus, pourquoi faire des enfants ? Ne risquerait-on pas alors d’avoir une surpopulation en maintenant une démographie naturelle ? Le droit à avoir un enfant biologique serait-il pour tous, pour les seuls pauvres ne pouvant se payer un transfert de conscience ou pour les riches si les transferts de consciences étaient généralisés pour tous, l’enfant devenant alors un luxe ? Si on peut faire des consciences artificielles comme celle de Chappie, l’eugénisme numérique ne mettra-t-il pas fin à l’humanité biologique à terme ?

L’air de rien, si le film survole trop de thèmes au profit de séquences à effets spéciaux. Les conflits entre Deon et Vincent, arbitré par la patronne, ne dépassent pas les questions économiques ou d'ego quand manifestement il se pose une divergence éthique et philosophique entre l'Orignal de Vincent, machine de destruction pilotée à distance par un homme et les androïdes autonomes de Deon. Chappie aborde néanmoins une somme de questions sur le sens du progrès scientifique et sur l’avenir de l’humanité, avec des vraies interrogations sur ce qu'est un homme, l'humanité, l'âme ou la conscience. Vous direz que pour un Blockbuster, ce n'est déjà pas si mal.

À bientôt
Lionel Lacour




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