dimanche 27 novembre 2011

Carnage: deux "affaires judiciaires" dans le dernier Polanski

Bonjour,

Roman Polanski adapte dans Carnage la pièce de théâtre de Yasmina Reza avec qui il a écrit l'adaptation cinématographique. Pour ceux qui n'ont pas vula pièce, dont je suis, l'intérêt est multiple. Tout d'abord, il y a le plaisir de retrouver Polanski cinéaste dans un film que certains ne considèrent pas comme son chef-d'oeuvre mais pour lequel il faudrait être vraiment insensible pour ne pas esquisser au moins un sourire! Un autre intérêt est donc de voir une comédie en huis clos qui fait s'affronter quatre comédiens tous excellents.
Mais surtout, et c'est ce qui intéresse ce blog, c'est bien le sujet, double en fait, qui irrigue le film. Deux affaires "judiciaires" en parallèle sont ainsi exposées aux spectateurs dont nous n'avons que des bribes d'informations ou bien qu'un point de vue.





1. L'affaire du bâton de bois
Tout commence par une bagarre entre deux garçons, deux enfants, dont un a frappé l'autre avec un morceau de bois. La conséquence est l'entrevue entre les parents de la victime et ceux de l'agresseur. Pas de juge, pas d'avocats -si ce n'est le père de l'agresseur - et une apparente envie de dédramatiser l'incident.
Les parents de la victime, Penelope et Michael Longstreet (inteprétés par Jodie Foster et John C. Reilly) accueillent les parents de celui qui a cassé les dents de leur fils, Nancy et Alan Cowan (Kate Winslet et Christoh Waltz). Ce que Reza et Polanski réussissent à montrer, c'est d'abord l'idée que les parents veulent apaiser les choses. En écrivant les faits, chacun veille à ne pas heurter l'autre, adapte le mot choisi en fonction de la réalité factuelle. Ainsi l'agresseur n'est pas "armé" d'un bâton comme Penelope l'avait initialement écrit mais "muni" d'un bâton après qu'Alan le lui ai fait réaliser que son fils n'avait pas prémédité d'utiliser le morceau de bois comme une arme.
Les Cowan admettent l'agression et acceptent volontiers de rembourser les frais de dentiste. Les Longstreet apprécient cette attitude positive et en appelle au rappel éducatif de l'agresseur. C'est à partir de l'inflexibilité de Penelope sur le comment l'enfant agresseur doit faire amende honorable que la situation dégénère, mettant en cause la permissivité des uns, l'extrêmisme des autres.
Dans le cas des Longstreet, l'agressé est la victime exclusive. A l'image de l'opinion publique actuelle et des victimes en générale, la victime, ici ses représentants, imposent leur sort comme unique objet de l'intérêt judiciaire. Or le père de l'agresseur, Alan Cowan, signale aux Longstreet que leur fils a certes mal agi, mais que ses intérêts étaient aussi à prendre en compte: humiliation, marginalisation et accusation d'être une "balance". Cette prise en compte qu'une "affaire judiciaire" puisse impliquer d'entendre aussi l'agresseur, le coupable, faisant pleinement "partie" du pseudo-procès est catégoriquement refusée par Penelope Longstreet.
Ainsi, ce sont deux visions de la justice qui s'opposent:
- une qui ne prend en compte que l'acte "criminel" ou délictueux final et qui ne voit dans l'exécution de cet acte qu'une marque d'absence ou de manque éducatif.
- une autre qui reconnaît l'acte punissable en soi mais qui essaie de comprendre le contexte de l'exécution du geste incriminé.

Dans le premier cas, les parents ne sont pas des juristes ni des professionnels du droit ou de la justice. Ils souhiatent une justice "réparatrice" du dommage qu'ils ont subi (en l'occurence, leur fils).
Dans le second, les parents sont plus au fait de la justice, le père étant lui-même avocat. Il connaît les principes de la justice. S'ils acceptent de réparer les dégâts, ils ne veulent pas pour autant faire de leur enfant un monstre. Face à l'incompréhension de Pelelope Longstreet qui veut faire du fils Cowan un enfant déviant, à moins qu'il n'accepte de s'excuser de manière très "humiliante", Alan Cowan affirme que c'est inutile puisque son fils est un maniaque!

Comédie féroce, le film montre surtout dans cette trame narrative, l'importance dans l'acte de justice d'un personnage tiers, un juge, non impliqué émotionnellement.


2. L'affaire du téléphone
Là ou le film aurait pu n'être qu'un pugilat incessant et pour tout dire pénible, Polanski et Reza ont su mêler à cette affaire judiciaire juvénile une autre affaire, bien plus grave, pour laquelle nous n'avons à l'image qu'un protagoniste. En effet, Alan Cowan est l'avocat d'un groupe pharmaceutique dont un médicament semble être mis en cause par ses effets sur la santé, notamment les poumons, de certains patients le prenant. Bien sûr, l'affaire résonne en nous du fait de l'actualité française et mondiale du médiator et des conséquences tant sanitaires, judiciaires que politiques. Mais nous nous trouvons spectateurs, ou plutôt auditeurs de conseils juridiques d'un avocat à son client. Cet effet marche d'autant plus que les autres personnages, les Longstreet et Nancy Cowan sa femme, sont eux aussi forcés d'écouter ces conversations téléphoniques incessantes et interrompant la trame narrative principale. Ainsi se rend-on compte que l'avocat ne se place jamais du de vue de la santé mais bien du point de vue de la défense des intérêts de son client en faisant valoir la loi avant la morale. Il est conseiller en communication, en rédaction de communiqué de presse ou en réaction à des attaques médiatiques.
En étant qu'auditeurs d'informations de toutes façons parcellaires, nous ne savons absolument pas si l'avocat défend une cause juste ou si son client vend effectivement des médicaments dangereux à la santé. Or c'est bien dans cette situation que se trouvent les autres protagonistes. Si bien que lorsque la mère de Michael Longstreet appelle et signale qu'elle prend le médicament suspect, son fils lui interdit de le prendre, non au nom de la vérité scientifique ou judiciaire qui aurait condamné le médicament, mais au nom du doute. Il est en quelque sorte coupable d'un "délit d'initié", agissant à partir d'informations qu'il n'aurait jamais dû entendre. A ceci près que son raisonnement ne s'appuie que sur une seule source, celle d'un avocat défendant son client, laboratoire pharmaceutique. Ainsi, être défendu transforme le défenseur en coupable. Le syllogisme est assez clair:
- Un coupable a besoin d'un avocat
- L'avocat défend le laboratoire pharmaceutique
- Le laboratoire pharmaceutique est donc coupable.
Or ce syllogisme est évidemment problématique puisque si un coupable a en effet besoin d'un avocat, une victime également! De plus, le coupable ne le devient justement qu'après le jugement.
Sauf que confronté à une situation cette fois-ci réelle et non statistique, lorsque la mère de Michael Lognstreet demande s'il faut effectivement ne pas consommer le médicament, son conseil ne relève ni de la science ni de la culpabilité de son client. Il relève de la responsabilité humaine face à un cas cette fois-ci clairement identifié. A ce moment du film, l'avocat change de registre et de rôle. Il est dans l'empathie avec la mère et dans une fonction d'expert, ce qu'il n'est pas en réalité, par rapport à Michael Longstreet parce qu'il a été initié d'informations qui n'auraient jamais dues lui parvenir. Dès lors, il fait valoir à titre individuel le principe de précaution, chose qu'il refuse de prendre en compte lorsqu'il évoque les effets du médicaments à large échelle, faisant valoir la balance entre les bénéfices et les risques.

Il existe donc une distance entre la justice et l'utilisation du droit pour défendre les intérêts des justiciables et les citoyens qui réagissent souvent par l'émotion et la réaction. Cette mise à distance est difficile à mettre en oeuvre dans un huis clos. Le téléphone portable devient l'objet de la mise à distance. Il sépare les simples citoyens des professionnels du droit. En effet, s'il permet une mise en relation de tous les protagonistes de la vraie affaire judiciaire du film, mais qui sont absents de l'image, il isole les autres personnages, bien visibles à l'écran. En coupant cette communication de manière brutale, et je ne révélerai pas comment, le personnage d'Alan Cowan redevient un citoyen comme un autre, coupé de son affaire mais surtout, abaissé au niveau des citoyens "normaux"! En ne permettant plus à l'avocat de communiquer, celui-ci perd son rôle dans la société, mettant en péril ses clients.

Conclusion
A partir d'une histoire simple faisant se téléscoper deux mondes représentés par deux couples, Polanski évoque autre chose qu'une simple histoire de bagarre d'enfants qui se serait soldée par quelques dents cassées. C'est bien sûr la vision que nous avons des faits qui est présentée dans ce film. De l'affaire de la bagarre, nous ne voyons que le point de vue des parents qui, bien que concernés, ne sont pour autant pas les plus concernés. Alan Cowan est d'ailleurs le seul à ne pas dramatiser l'affaire et à ne vouloir impliquer les parents que dans ce qui les concerne vraiment: les réparations! Quant à l'affaire du médicament qui pourrait être dangereux, nous ne voyons que la partie de la défense qui sous-entendrait qu'elle est donc coupable.
Dans tous les cas, le spectateur n'a qu'un aspect des choses alors qu'on lui demande de fait, par l'exposition parcellaire des événements, à porter un jugement. La séquence finale répond à la question en réalité posée par Polanski. Tout est affaire de proportion et certaines affaires ne méritent pas l'importance que des personnes extérieures à l'affaire lui donnent. Serait-ce un message personnel de Polanski?

A très bientôt

Lionel Lacour

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