avant la sortie du film La planète des singes: les origines, j'avais proposé le 8 août une petite analyse comparée entre les trois version de cette donc fameuse "Planète des singes" (voir article Le retour de La planète des singes) N'ayant pas vu alors le film de Rupert Wyatt, j'osais espérer qu'elle ne pourrait être que plus convaincante que celle de Tim Burton. Et compte tenu de l'angle d'approche, novatrice par rapport au livre de Pierre Boulle mais aussi par rapport à la première version cinématographique, j'imaginais que, si le film était réussi, une suite serait envissageable.
Après avoir vu le film, je peux dire que ma surprise a été grande et que je suis sorti de la salle plutôt enthousiasmé du spectacle que j'avais pu voir.
voir aussi
Le retour de La planète des singes?
et
La planète des singes: l'affrontement
1. Un blockbuster?
Comme le dit la critique de Télérama, ce film est un "faux" blockbuster. Que pouvait-elle entendre par là? Tout simplement que tous les ingrédients sont présents pour faire du film une autre production américaine à la Emmerich: des effets spéciaux dans tous les sens, des scènes d'action spectaculaires, des mouvements de caméra virevoltants... Oui, tout est bien présent. Sauf que Ruppert Wyatt aurait pu comme d'autres tomber dans la mode du cinéma en relief. Quand on regarde le film, on imagine combien d'autres réalisateurs se seraient vautrés dans l'utilisation abusive de ces scènes de surgissements, de gorilles hurlant face caméra, d'hélicoptères fonçant sur l'écran ou encore de scènes aériennes au sommet des séquoias ou du Golden Gate.
Or rien de cela. Non, Ruppert Wyatt a su garder la magie du cinéma, en deux dimensions, parce que lui, peut-être à la différence de bien d'autres, a su mettre en scène un scénario qui était autre chose qu'une histoire spectaculaire. Pour cela, il faut reconnaître aux deux scénaristes Rick Jaffa et Amanda Silver une vraie intelligence tant dans le récit que dans l'interprétation qu'ils ont faite de l'oeuvre. En réalité, si le livre de Pierre Boulle est crédité, c'est plutôt vers la version de F.J. Schaffner qu'il faudrait plutôt trouvé une réinterprétation. Et Ruppert Wyatt, en montrant des images de Charlton Heston dans la version originale de La planète des singes passant à la télévision, ne s'est pas caché dans la référence qui l'a inspiré. En effet, l'intelligence de la version de 1968 avait été de garder tout du livre, à l'exception du chapitre introductif et des deux autres de conclusion, pour finir sur une scène d'anthologie: la planète des singes révélant son secret par la vision apocalyptique de la statue de la Liberté ensablée.
La version de Schaffner introduisait dans son film l'angoisse majeure de l'époque, celle d'un nucléaire pouvant éliminer la civilisation humaine. La version 2011 s'est affranchie du livre en racontant l'histoire à l'endroit, ce que la saga commencée en 1968 allait expliquer à partir de l'épisode 3 jusqu'au 5 (Les évades de la planètes des singes, La conquête de la planète des singes, La bataille de la planète des singes), mais elle a compris que l'utilisation de l'image d'une planète passant sous contrôle des singes impliquait un discours sur notre civilisation, ses angoisses et ses dangers quand Tim Burton ne faisait que salement une caricature sans âme et sans intérêt de ce qu'était censée être la société humaine. Ruppert Wyatt a quand même introduit des scènes de très grand spectacle plutôt réussies avec l'invasion progressive de San Francisco par les primates jusqu'à la traversée monumentale du Golden Gate. Les amoureux des grandes séquences mouvementées y trouveront leur compte!
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Un film de Vincenzo Natali en 2009. |
En 2009 sortait le film Splice avec notamment Adrien Brody. Le scénario est assez proche de celui de La planète des singes: les origines. Deux scientifiques ont créé dans un laboratoire des êtres vivants à partir d'ADN de diverses espèces. Au moment de montrer leur découverte aux investisseurs potentiels du laboratoire, ces deux créatures s'entretuent violemment, mettant fin aux recherches. Sauf que ces deux scientifiques continuent et créent en secret un être vivant avec en plus de l'ADN humain. Cette créature se développe, devient intelligente et doit être sortie du laboratoire et éduquée à l'écart du monde...
Sans raconter la fin, les spectateurs ayant vu la dernière version de la planète des singes y verront quelques similitudes. Outre le déroulé narratif, elles relèvent d'abord de cette angoisse de nos sociétés face aux progrès de la science, et notamment dans la manipulation des gènes. Mais si Splice n'est au mieux qu'une série B avec un dernier acte à la limite du ridicule, le film de Wyatt ne souffre ni de moyens, la motion capture est maîtrisée à la perfection, ni de développement scénaristique permettant d'aller au-delà de la simple intention de Splice.
En effet, le héros, Will Rodman, interprété par James Franco, a une motivation dans sa volonté de développer un sérum biologique à base de virus. S'il le teste sur des chimpanzés, c'est dans un objectif thérapeutique pour les hommes: soigner la maladie d'Alzheimer. Le sérum test s'appelle d'ailleurs ALZ 112. Cette motivation est liée à cette maladie dont souffre son père. Quand la démonstration de la réussite de l'ALZ 112 échoue, Will récupère en secret le petit d'une chimpanzée qui lui a transmis génétiquement le sérum qu'on lui transmettait. S'en suivent alors des séquences d'éducation du jeune chimpanzé.
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Incroyable Andy Serkis dans le rôle de César tenant dans ses bras son "grand-père" |
Ce que le film montre aussi, c'est les liens qui existent entre le monde capitaliste et la science. L'un a besoin de l'autre et réciproquement. Mais si la science est mise en cause dans le film, c'est davantage le monde capitaliste représenté ici par un laboratoire pharmaceutique et biologique qui est le plus criticable. Cela aussi s'inscrit dans les sentiments des populations occidentales comme des pays du Sud. Le film généralise une situation mais qui paraît crédible au regard de certains faits ou de certaines rumeurs. N'a-t-on pas dit que le SIDA était une maladie créée par l'homme, testée sur des singes et transmise ensuite par erreur et par contagion à l'ensemble de la planète? En jouant sur des angoisses primaires et sur des peurs collectives, Wyatt réussit ce que Schaffner avait fait avec l'angoisse du nucléaire.
Ainsi, en mêlant les peurs quotidiennes liées au vieillissement de la population et celles dues à un capitalisme incontrôlable se servant d'une science expérimentale et apprentie sorcière, le film peut ensuite imposer un discours, quitte à ce que certaines facilités scénaristiques existent.
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Plongée extrême pour montrer l'état de domination des primates par les hommes. Ruppert Wyatt usera de ce même procédé classique pour illustrer le renversement de situation. |
Le film de Ruppert Wyatt et un film de grands sentiments. La haine de la violence, , la générosité, la reconnaissance, le respect de l'autorité et le respect des autres et de soi irriguent le film.
Ainsi écrit, cela peut ressembler à n'importe quel film américain plein de guimauve. L'intérêt du film est que cela passe surtout par les singes et leur comportement, à commencer par celui adopté par Will, César. A noter que le nom César est celui de la première saga et qui soulèvera les singes dans La conquête de la planète des singes.
Le premier grand sentiment qui est évoqué, outre celui de l'employé qui rechigne à tuer les chimpanzés du laboratoire et refuse à tuer le bébé, futur César, est l'amour d'un fils pour son père, atteint donc de la maladie d'Alzheimer. Jamais le fils ne manifeste un quelconque regret de s'occuper de son père mais de la tristesse de voir ce qu'il est devenu, lui l'ancien professeur de piano. C'est cet amour pour son père qui lui fera tester sur lui l'ALZ 112, en dehors de tout protocole et encore plus d'autorisation du laboratoire, pour qu'il guérisse. Ce qui se passe effectivement. Mais cet amour filial passe aussi entre Will et César devient le vrai fils de la famille, apprenant comme un écolier, jouant comme un enfant, s'habillant comme un humain. Cet amour familial passe dans des scènes quotidiennes dont une émouvante où César aide son "grand-père" à tenir ses couverts. Sans mot, juste par le geste, tout l'amour et le respect de l'ancien est illustré dans cette séquence.
D'autres séquences montrent encore le respect de l'autorité comme lorsque César demande gestuellement à Will l'autorisation de grimper à un Séquoia.
Ce qui n'est alors qu'une séquence spectaculaire qui permet à César de voir San Francisco de haut devient ensuite une figure récurrente dans le film. Cette verticalité qui place celui qui détient l'autorité au dessus. Quand le dirigeant du laboratoire arrive dans son entreprise alors occupée par les singes, une contre-plongée extrême le positionne clairement "sous" les singes qui dominent désormais l'espace. Wyatt use souvent de ce type de plan pour resituer les personnages, humains ou simiesques, dans leur hiérarchie. Car le film montre aussi que chacun doit avoir sa place dans une société. Quand César est "emprisonné" avec d'autres primates, il se sent humilié car il se sent finalement plus humain que primate, doute qui l'avait d'ailleurs exprimé de diverses manières dans le film. Sa période d'emprisonnement lui permet de comprendre où est sa place et donne lieu à des séquences de grande intensité, que ce soit entre singes ou entre César et les hommes.
Mais la morale du film porte aussi sur la place de la violence. Celle-ci conduit au désordre et à la rupture de la paix. César en fera l'amère expérience. Alors que son "grand père" est agressé par un voisin ne comprenant pas qu'il souffre d'Alzheimer, César vient le défendre violemment. Ce qui précipite son enfermement. Dans un autre registre, Jacobs, le patron du laboratoire accélère les essais du ALZ 113 car très prometteur en terme de réussite médicale mais surtout de revenus pour son entreprise, alors même qu'il avait justement interrompu les essais de l'ALZ 112. Ce sont les essais non maîtrisés sur l'ALZ 113 qui entraîneront les désastres à venir dans le film. Dans les deux cas, la violence entraîne une rupture d'équilibre. Peu importe qu'elle soit sa forme et son origine. Celle de César était due à l'amour pour le père de Will et s'est manifestée par une explosion physique. Celle de Jacobs était due à l'avidité et s'est manifestés par une débauche non maîtrisée de moyens pour créer l'ALZ 113. Les conséquences sont désastreuses dans les deux cas.
C'est ainsi que César comprend, dans son propre cas, que la violence n'est pas une solution et qu'il empêche chaque fois qu'il le peut, qu'elle se manifeste de manière gratuite et démesurée. C'est ce refus de la violence qui lui fera dire NO contre l'homme qui veut le frapper ou contre les singes qui veulent tuer un homme rendu inoffensif.
Conclusion
Le film a quelques imperfections sans gravité. La possibilité biologique pour qu'un singe parle ne dépend pas de son intelligence. Mais le film est une parabole comme pouvait l'être le livre ou la version de 1968. Certaines réactions peuvent sembler trop exagérées, notamment l'enthousiasme de Jacobs pour l'ALZ 113 alors même qu'il avait stoppé net le développement de l'ALZ 112 sans aucune enquête sur les raisons de sa défaillance. Mais le spectateur acceptera cela sans aucun problème parce que le propos du film est ailleurs. Le tour de force du film de 1968 était sa séquence finale, qui, à sa sortie, était absolument cauchemardesque. En racontant l'histoire dans le bon sens, Wyatt s'évitait une rupture de cohérence temporelle. Mais il s'empêchait aussi un retournement de situation comme en 1968. Et pourtant, les scénaristes et le metteur en scène ont réussi ce tour de force de créer une fin sans effets spéciaux monstrueux, juste par la maîtrise du récit et de l'image à générer une angoisse chez le spectateur qui peut suffire pour un seul épisode mais aussi ouvrir la porte à une suite, ce que j'envisageais déjà le 8 août sans avoir encore vu le film. Mieux, le film laisse sans aucun doute des pistes sur la découverte par d'autres hommes d'une planète conquise désormais dominée par César et d'autres singes. Je ne peux hélas révéler ce dont il s'agit mais elle résonne en nous comme la statue de la Liberté faisant face à Charlton Heston! Avec cette approche supplémentaire: le monde n'est plus divisé en deux camps mais bien en proie à une mondialisation inéluctable. Ce que la version de Tim Burton ne permit jamais tant il s'était perdu dans le temps, l'espace et les idées, celle de Ruppert Wyatt est prometteuse d'une suite qu'on espère au moins d'aussi bonne qualité.
A bientôt
Lionel Lacour