mercredi 3 février 2021

"La cité de la peur" : there is no business like show-business

 

Bonjour à tous.

Les comédies transgénérationnelles, celles que les parents montrent à leurs enfants et que les enfants intègrent dans leur propre culture, ne sont pas si nombreuses. Il en va des Tontons flingueurs, de La grande vadrouille ou du Père Noël est une ordure  et quelques autres, souvent des mêmes auteurs d’ailleurs. En 1994, Alain Berbérian réalise La cité de la peur sur un scénario écrit par les Nuls alors au sommet de leur gloire après le succès des deux saisons de Les Nuls, l’émission de 1990 à 1992. Ces stars comiques de la chaîne Canal + ont donc décidé de projeter leur talent sur grand écran, montrant que leur drôlerie inspiré des plus grands humoristes anglo-saxons pouvait être transposé en salle et sur la durée d’un film entier tout en conservant leur verve et leur spécificité reposant sur le décalage, le mauvais goût et l’implication des autres artistes dans leur délire. Mais c’est surtout dans l’univers du show-business qu’Alain Chabat, Chantal Lauby et Dominique Farrugia plongent leur histoire. Et quoi de mieux que le festival de Cannes pour incarner le temple du show-business avec ses stars de cinéma, ses journalistes et ses groupies.

1.     Le star system revisité

Un nanar absolu Red is dead est projeté en séance de presse au premier jour du festival de Cannes.  Hormis un jeu d’acteur exécrable, une réalisation pitoyable et un discours politique d’un simplisme confondant avec son fameux « meurs, pourriture communiste », les Nuls posent clairement les faits. Ce film est nul tout comme son acteur principal. Pourtant, à la suite d’un fait-divers en lien avec le tueur du film. Le projectionniste de la salle de cinéma où est projeté Red is dead est assassiné comme le fait le tueur du film, avec un marteau et une faucille. Or, malgré le rejet du film par la critique, l’attachée de presse Odile Deray (Chantal Lauby) décide de tirer avantage de ce meurtre et attirer l’attention des médias sur son film. Elle décide de faire venir au festival l’acteur Simon Jérémi (Dominique Farrugia). Les spectateurs découvrent médusés un personnage qui vomit quand il est heureux, a des goûts alimentaires répugnants et ressemble dès son arrivée davantage à un enfant attardé qu’à un adulte accompli. L’objectif d’Odile est de le mettre en scène comme n’importe quelle star du 7e art. Pour cela, elle le fait accompagner d’une voiture, d’un garde du corps et procède à un relooking surtout après qu’un deuxième projectionniste a été assassiné selon les mêmes circonstances. Simon se retrouve alors sous les feux des projecteurs alors même que son talent d’acteur ne le justifie pas.

Cette notoriété soudaine ne touche d’ailleurs pas seulement Simon. En effet, dans plusieurs séquences, le film illustre comment certaines personnes deviennent des sujets d’attention pour ce qu’elles sont et pas pour ce qu’elles font. Ainsi le commissaire Bialès (Gérard Darmond) est-il accueilli telle une rock star par les  journalistes quand il arrive sur les lieux d’un crime. Cette notoriété est à la fois suscitée par une presse en quête de sensationnel et par ceux qui voient l’opportunité d’être mis en avant. Ainsi le commissaire s’inquiète de la tenue qu’il porte et remercie son adjoint d’avoir prévenu la presse. Mais ce sont surtout d’autres personnages qui troublent le plus, provoquant le rire. En effet la veuve du premier projectionniste assassiné se retrouve être désormais invitée dans tous les événements people du festival jusqu’à remonter les marches, telle une star connue de tous. Même par les journalistes commentant cette montée. La sous-préfète au look de cougar est citée deux fois comme si cela était important. En revanche, les deux animateurs de la soirée peinent à reconnaître le premier ministre, qui ressemble vaguement à quelqu’un qui passe à la télévision.

Derrière l’humour se cache malgré tout une critique d’un système médiatique s’intéressant davantage à ce qui fait l’actualité sensationnelle qu’au contenu. Ainsi l’animatrice reconnaît explicitement qu’elle n’a pas le temps de voir les films, toute occupée qu’elle est à se préparer et à paraître. C’est également le public qui est moqué, celui qui se presse voir un film dont ils ne savent rien et dont l’actualité sanglante confère une valeur n’ayant aucun rapport avec sa qualité cinématographique. Cet engouement est d’autant plus factice que les spectateurs réclament le remboursement de leurs invitations car la projection a un peu de retard. A contrario, les vrais artistes acceptent d’être ridiculisés dans des rôles mineurs. Il en est ainsi des quatre projectionnistes interprétés par Tchecky Karyo, Jean-Pierre Bacri, Daniel Gelin et Eddy Mitchell.

 

2.    Un focus taquin sur l’industrie cinématographique

Ainsi, c’est bien l’industrie cinématographique et ceux qui en vivent qui est gentiment, mais sûrement moquée dans La cité de la peur. Et notamment ce qui concerne l’après-production. Ainsi, il s’avère que le rôle des attachés de presse est primordial pour le succès d’un film. C’est ce que fait d’ailleurs avec passion Odile Deray en essayant de vendre un film calamiteux par l’organisation d’une séance réservée aux journalistes. Mais c’est également elle qui utilise le « buzz » autour de Red is dead et des assassinats de projectionniste pour relancer la promotion jusqu’à l’organisation d’une séance en clôture du festival. Rien n’indique d’ailleurs que ce film était prévu en projection dans la salle du Palais du festival. Le succès de cette promotion que le réalisateur montre une montée en puissance dans la communication, avec une attachée de presse gérant en quelques jours et dans des bureaux flambant neufs une équipe de communiquant déployant toutes les possibilités de marketing. Car derrière le succès médiatique du film, c’est la carrière d’Odile qui est en jeu. Peu importe le sort des personnes qu’elle côtoie, elle ne pense qu’aux retombées médiatiques. Et le « bad buzz » autour des meurtres n’est que du buzz pour le film dont elle a la charge. Jusqu’à ce qu’elle intéresse même des cinéastes étrangers !

Ainsi, le rôle des journalistes-critiques de cinéma est relégué au second plan. Ceux qui ont vu le film le premier jour du festival n’en ont pas parlé parce que trop mauvais, ou ne sont pas allés jusqu’au bout de la projection. À aucun moment il n’est mentionné dans La cité de la peur que le film ait été mal accueilli par eux. L’aspect qualitatif est donc relégué derrière des considérations autres. Et si le film des Nuls insiste à ce sujet, c’est aussi pour se moquer d’une cinéphilie parfois pointue que représente Cannes. Ainsi sont régulièrement cités les films projetés en compétition, avec des titres improbables, de réalisateurs inconnus venant des pays d’Europe centrale ou d’Asie. Ces films sont sélectionnés pour des critères qualitatifs mais si la lecture de leurs titres des films fait rire les spectateurs de La cité de la peur, c’est que cela renvoie aussi à un certain snobisme du festival de Cannes, sélectionnant parfois des films qui ne seront que peu programmés en salle et très peu vus. De fait, Red is dead peut être très mauvais. Sa carrière ne sera pas moins calamiteuse que certaine des films sélectionnés mentionnés.

En fait, les Nuls montrent surtout que le cinéma, et avec lui, le festival de Cannes – comme les autres événements du 7e art – sont surtout un business. Et au-delà des salles de projection, La cité de la peur insiste sur l’organisation du festival. Car s’il y a une sélection de films en compétition, Cannes est surtout pour les professionnels un moment privilégié pour faire connaître leurs projets, leurs productions. À plusieurs moments d’ailleurs apparaît un panneau indiquant « marché du film ». Il s’agit bien de quelque chose de choisi par la réalisation car Berbérian tourne en dehors de la période du festival. En effet, les habitués de cet événement auront remarqué l’absence des installations éphémères à proximité du palais et qui accueillent toutes les grandes institutions privées et publiques de l’industrie cinématographique. En disposant plusieurs fois ce panneau « Marché du film », le réalisateur rappelle que le cinéma est certes un spectacle – la preuve, il en fait une œuvre lui-même – mais aussi et surtout un business. Cela se traduit donc par des salles réservées aux professionnels ayant des badges spécifiques, des services de sécurité etc.

 

3.     Le business où tout est spectacle

Quand Serge (Alain Chabat) arrive à l’aéroport de Nice en tant que garde du corps du comédien Simon, il présente la voiture dans laquelle ils vont rejoindre comme une vraie publicité, ce que le réalisateur s’empresse de représenter ainsi avec des plans pastichant les spots publicitaires des véhicules censés vendre du rêve plus qu’une voiture. Il y a donc, au détour d’un gag, une confusion entre réalité, ils vont prendre une voiture, et l’illusion donnée par la mise en scène d’un véhicule ordinaire devenu un spectacle en soi.

Cette confusion va aller crescendo avec le spectacle que représentent les assassinats des projectionnistes. Les protagonistes, directs ou indirects, de ces crimes en série deviennent des personnages à part entière. Les veuves sont scrutées comme des héroïnes et acclamées sur le tapis rouge à égalité avec les artistes. Jusqu’à Emile le projectionniste amoureux d’Odile et le véritable assassin, qui montant les marches du palais pour projeter Red is dead attire l’attention des fans comme des animateurs. Il est un spectacle à lui tout seul car il pourrait être la prochaine victime. Le réalisateur insiste avec l’utilisation du ralenti et d’une musique de thriller. Tout est spectacle donc dans le cinéma, en dehors même du contenu des films.

D’ailleurs, Berbérian signifie cette omniprésence du spectacle par l’utilisation de procédés suscitant l’émotion à tous propos. Ainsi, quand Serge Karamazov doit éviter des mimes en faisant un saut sur la Croisette, le réalisateur utilise le gros plan sur le visage du garde du corps, le tout au ralenti pour accentuer encore plus les sensations. Quand il atterrit, des juges sortis de nulle part viennent mesurer la longueur du saut avec un record du monde ! Certes le décalage de la situation crée l’hilarité. Cela manifeste pourtant aussi que la réalisation audiovisuelle des compétitions sportives insiste de plus en plus sur l’émotion au-delà de la performance pure. Ce qui montre bien que ce « tout spectacle » est présent partout, pas seulement au cinéma. Et que ce « tout spectacle », comme pour l’industrie cinématographique,  ne prend pas en compte seulement le qualitatif !

Le spectacle est donc une clé de la société contemporaine. Et cela est relayé par les médias de l’immédiateté de 1994 dans un film qui ne connaît pourtant pas encore les réseaux sociaux. C’est ainsi que la télévision est omniprésente, que ce soit sur les lieux d’un crime avec foison de caméras relayant en direct l’arrivée du commissaire ou interviewant des victimes. La presse écrite se nourrit également de ces crimes en série pour « feuilletonner » et proposer chaque jour des titres plus accrocheurs pour vendre leurs journaux.

Comme un pied de nez arrive alors la séquence de la Carioca sur une musique latino génialement adaptée par Philippe Chany, longtemps compositeur attitré des films avec Alain Chabat. Elle doit occuper les spectateurs en salle face au retard de la projection du film Red is dead. Serge Karamazov entame ainsi un solo de trompette enchaîné par une chanson, bientôt rejoint par le commissaire. Séquence improvisée dans la narration du film, Berbérian en fait une sorte de réplique de comédie américaine avec des décors certes minimalistes mais créant une ambiance exotique, le tout mis en scène avec une vraie élégance artistique, le rire étant suscité par ce couple improbable de deux hommes effectuant une chorégraphie ambiguë. Cette séquence magistrale et mémorable au point d’être rejouée en 2019 au Festival de Cannes pour les 25 ans du film est de fait le seul moment de spectacle artistique de La cité de la peur - hormis la séquence finale de Red is dead – tout le reste n’étant que spectacle médiatique reprenant les codes des spectacles artistiques.

 

Le succès de La cité de la peur repose donc sur le talent de l’équipe des Nuls, de leurs acolytes habituels et des seconds rôles prestigieux. Les auteurs ont su transposer leur imaginaire fécond télévisuel sur un format plus long, enchaînant humour potache, gags et incises aussi efficaces sur petit écran que sur le grand. Mais le succès est aussi dû au regard porté par ces humoristes sur un univers dont ils connaissent parfaitement les contours et les limites, créant des notoriétés sur une exposition télévisuelle qui ne dure que le temps de l’émotion et de l’événement. Un système où personne n’est dupe du jeu et où chacun essaye de tirer profit. Car si les télévisions se précipitent sur les faits divers et les individus, la célébrité qui en découle vient aussi que chacun recherche ce que Warhol définissait par le quart d’heure de célébrité permis par les médias de masse. Depuis ce film, rien n’a changé. Au contraire. Les réseaux sociaux créent même le phénomène de viralité amplifiant la notoriété immédiate de parfaits inconnus. Et ce n’est pas Tomy, le pêcheur de coquilles Saint-Jacques de Saint Malo qui pourra dire le contraire après le reportage lui étant consacré en décembre 2020 par France 2, créant un engouement inouï autour de sa personne !

À très bientôt

Lionel Lacour

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