vendredi 24 août 2018

"En eaux troubles": quand les USA regardent vers l'Asie et la Chine

Bonjour à tous,

Hier, 22 août 2018, est sorti en salle le blockbuster En eaux troubles, énième film racontant l'histoire d'un gros poisson menaçant d'innocents humains pacifiques.
Réalisé par Jon Turtelaub, producteur et réalisateur de films très grand public comme la saga des Benjamin Gates ou le fameux Rasta Rockett, avec comme star portant le film un certain Jason Statham, En eaux troubles est le film qui doit faire un carton au box office cet été, jouant sur la peur des requins avec des clins d'œil avec le film référence, Les dents de la mer, visant un public à la fois jeune amateur de sensation fortes, mais pas trop sanglantes non plus permettant à un public plus familial de passer un moment ensemble, le tout avec un comédien incarnant le film d'action.
Mais plus que cela, En eaux troubles se distingue par le choix de se tourner vers l'Asie, que ce soit dans le casting, dans les
lieux de tournage et dans le financement.
En eaux troubles serait-il alors seulement un film conçu pour remplir les tiroirs-caisses de ses distributeurs/producteurs et pourvoyeur de vente de pop corn dans les multiplexes du monde entier?

Autant le dire tout de suite, je ne suis pas le spectateur cible de ce type de productions. Pourtant je n'ai pas eu de déplaisir à le regarder. Aussi curieux que cela puisse paraître, le film remplit parfaitement sa mission de blockbuster... mais il est en plus très intéressant sur ce qu'il raconte de notre monde actuel!

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Un cartoon à sensations
Inutile de chercher dans ce film une cohérence dans le scénario ou dans les situations de tension. Le spectateur doit se laisser porter par la chronologie des actions et des rebondissements. Tout est cousu de fil blanc. Oui, et alors? On sait que des personnages vont mourir, mais on ne sait pas qui. On sait que certains seront parmi les rescapés. On sait très bien que le héros devra affronter le mal sans même souffrir physiquement à la hauteur du combat mené. Chaque fois que la fin semble être proche, un ultime rebondissement sera proposé... jusqu'au générique. Ok. On le sait à l'avance. Il n'y a donc pas de surprise à ce niveau là.
Ne pas accepter ces principes propres aux blockbusters d'action, c'est comme aller voir un film de Woody Allen et attendre que des séquences remplies d'effets spéciaux remplissent l'écran. Mais là où En eaux troubles est finalement acceptable, c'est qu'il ne se prend jamais vraiment au sérieux. Tout le film est jalonné de petites scènes comiques, parfois mêlant angoisse et référence, comme dans ce plan où le monstre marin apparaît en plein écran derrière la jeune héroïne. L'image est à la fois menaçante et renvoie tout aussitôt à un plan plus drôle se trouvant dans Le monde de Némo.
Certes, toutes ne sont pas forcément les plus fines qui soient, mais elles sont suffisamment nombreuses et décalées pour permettre d'accepter les incohérences scénaristiques. Par exemple, alors que la bêbête menace une plage chinoise, un enfant plonge dans la mer avec sa bouée, sucette en bouche et se retrouve confronté au danger. Après la séquence mouvementée et effrayante, le même gamin, toujours dans l'eau, retrouve son calme et remet sa sucette en bouche comme si de rien n'avait été. Après Pixar, on se retrouve presque chez Tex Avery.
Mais évidemment, on peut ne pas aimer ce genre de film et ce genre de distance prise avec ce type de blockbuster. Mais En eaux troubles en dit plus que ce récit rocambolesque entre des hommes et un gros poisson.

Les nouveaux territoires à explorer
Ce n'est pas une nouveauté et régulièrement le cinéma invite les spectateurs à imaginer les nouveaux territoires qu'il reste à découvrir à l'humanité. Si pendant les débuts du cinéma, les forêts tropicales représentaient un mystère absolu dans les films, depuis que l'essentiel des terres émergées a été cartographié et même s'il reste des espèces animales terrestres à découvrir, les nouvelles frontières à franchir sont dans deux directions: l'espace interstellaire et les fonds marins. Si le premier est régulièrement investi par le cinéma, et particulièrement par le cinéma américain, les profondeurs océaniques le sont beaucoup moins. Or à bien y regarder, pour ces deux espaces méconnus, les ressemblances sont troublantes quand bien même la distance à parcourir est bien différente. Coût des investissements à consentir, matériel résistant à la pression ou à la chaleur, durée pour voyager, tenues appropriées pour les explorateurs, conséquences sur leur santé, espoir de découverte d'espèces vivantes inconnues, confirmations de théories scientifiques... D'ailleurs Abyss de James Cameron en 1989 ou à Sphère de Barry Levinson en 1998 additionnaient les deux espaces, faisant de l'océan une sorte de territoire préservé pour des espèces extraterrestres.
Or la particularité de En eaux troubles est de placer son histoire sur la base de recherches scientifiques portant sur l'étude des fonds des océans, élaborant une théorie sur la possible existence d'un espace sous-marin situé sous ce qui constituerait le fond de la fosse Marianne. Ici point de présence extra-terrestre mais celle d'une vie sous-marine endogène et protégée des hommes. Les espèces animales sont à la fois inimaginables et certaines menaçantes voire agressives et dangereuses. Des êtres préhistoriques comme dans Jurassic Park donc, pas ressuscitées par la bio-génétique mais préservée dans un territoire protégé par un océan de 10 000 mètres de profondeur et dans lequel vit le plus grand prédateur sous-marin de tous les temps, un requin géant appelé mégalodon.
Comme pour la conquête de l'espace, les investissements sont colossaux. Mais à la différence de celle-ci à ses origines, il s'agit d'un financement privé. Une sorte d'Elon Musk, le patron de Space X,  D'ailleurs, il y a une certaine similitude entre le patron de Tesla et Morris, le milliardaire finançant la base off shore d'étude des océans. Pas de costume cravate, une familiarité avec ceux qui travaillent pour lui, un côté adolescent à l'idée de découvrir l'inconnu mais aussi une approche pragmatique sur la rentabilité de ses investissements. Peu importe ce que ce que ces recherches coûtent, peu importe que des machines soient détruites, ce qui compte est de pouvoir ensuite optimiser économiquement le résultat des découvertes, notamment face à une concurrence potentielle.

Des nouveaux territoires à investir
Mais En eaux troubles ne raconte pas seulement le potentiel imaginaire que représentent les fonds sous-marins encore inexplorés. Il démontre que les USA se tournent ostensiblement vers le Pacifique et plus précisément vers la Chine.  En effet, le livre de Steve Alten, Meg: a novel of deep terror publié en 1997, plaçait l'action et la menace du mégalodon sur les côtes californiennes. Le changement de lieu est dû à plusieurs facteurs. D'abord les abandons successifs du projet d'adaptation du livre. Puis, plus récemment, à la co-production chinoise de Gravity Pictures, qui prend en charge la distribution en Chine. La conséquence de cette co-production est à la fois économique et artistique. Hors écran, cette participation du géant asiatique permet au film d'avoir un budget plus important mais également de s'ouvrir à un marché de plusieurs centaines de millions de spectateurs. De par cette co-production, En eaux troubles devient un film chinois et contourne de fait les quotas imposés en Chine limitant le nombre de films étrangers distribués dans le pays. C'est donc une manne financière non négligeable à saisir qui est permise par un tel montage financier car le film peut engranger des recettes en salles en plus de celles espérées sur les territoires habituels pour ce genre de production, que ce soit sur le continent américain ou sur le deuxième marché hollywoodien, c'est-à-dire l'Europe. À la différence que le marché chinois est encore presque vierge de ce genre de spectacle et que le co-financement est à l'échelle et du pays et de ce genre de production. L'Europe devient de fait un espace plus marginal et un territoire rapportant des revenus en salle complémentaires.
Sur l'écran, l'orientation vers la Chine est tout aussi visible. D'abord le directeur du site de recherche Mana One est chinois, l'océanographe Zhang (Winston Chao), aidé par sa fille Suyin (Bingbing Li). Ensuite, Mana One est situé au-dessus de la fosse Marianne, c'est-à-dire au large des côtes asiatiques. Enfin, tous les territoires évoqués sont en Asie, et notamment la plage de la séquence finale, censée représenter une plage chinoise, quand bien même cela a été tourné intégralement en Nouvelle Zélande!
Ce tropisme chinois et asiatique n'est pas préjudiciable pour les spectateurs américains ou européens et est en revanche un plus non négligeable pour les spectateurs chinois. Le succès du film auprès d'eux le démontre d'ailleurs. En effet, par les nombreux rôles attribués à des comédiens asiatiques, par les territoires correspondant à leur réel, le public chinois peut se projeter facilement dans l'histoire qui est racontée, comme les spectateurs américains et européens avaient pu le faire à la sortie des Dents de la mer de Steven Spielberg en 1975. En eaux troubles ne manquent d'ailleurs pas de jalonner son film de référence à cette œuvre matrice. Ainsi qu'à d'autres films d'ailleurs. Ce qui permet aux spectateurs occidentaux de se sentir impliqués autrement que par les espaces représentés.

Des nouveaux territoires mais une culture mondialisée
Si les spectateurs occidentaux ne sont pas si dépaysés par le film, c'est aussi parce que ce qui est montré de la Chine et de sa culture ressemble comme deux gouttes d'eau d'océan à la leur. Et c'est là que le film en dit encore plus que la seule histoire de mégalodon.
Que l'action se situe dans l'Océan Pacifique, soit, que le héros Jonas (Jason Statham) vive en Thaïlande, pourquoi pas. Mais que l'océanographe soit chinois, ayant des occidentaux sous ses ordres, voilà qui pourrait être troublant. Or le cinéma et la télévision américains ont depuis longtemps mis des personnages "non européens" dans des rôles de commandement. Ainsi, l'équipe qui constitue le Mana One se compose de membres d'origines ethniques très variées (des asiatiques, des noirs, des blancs...) mais également d'hommes et de femmes, ces dernières ayant des fonctions décisionnelles, que ce soit Suyin, l'ex-femme de Jonas, Lorie ou encore la scientifique Jaxx.
Mais c'est surtout par l'espace touristique de la plage chinoise  que l'effet de la mondialisation est le plus sensible bien que sacrément exotique aux yeux des spectateurs occidentaux. La multiplicité des baigneurs dans la mer, la majorité ayant des bouées autour du ventre, donne des plans d'une grande originalité au regard des plages américaines ou méditerranéennes. Cette sur-densité constitue sans nul doute une spécificité chinoise que même les plages de la Grande Motte n'égale pas. Mais elle est aussi une caractéristique d'une population de plusieurs centaines de millions d'individus qui goûte désormais aux loisirs et aux vacances, notamment balnéaires, comme autrefois les populations occidentales se précipitaient sur les plages pendant leurs congés payés.
Cette mondialisation s'observe aussi et surtout par ce qui est similaire à nos sociétés occidentales. Des dragueurs de plages aux minettes en bikini, des gamins mal éduqués aux mères happées par leur téléphone. En un plan rappelant l'arrivée du requin de Spielberg vers le bord de la plage, le spectateur découvre que les fonds marins au bord de la plage sont constellés de produits et déchets laissés par les touristes comme par exemple des tubes de crème solaire. Cette pollution semble ainsi inhérente à une société de consommation de masse. Tout comme les incivilités commises par les pratiquants de jet ski au milieu des baigneurs. Cette mondialisation ressemble de fait manifestement à une occidentalisation des pratiques sociales. Par exemple, une séquence montre un mariage au sein d'une famille bourgeoise chinoise. Or celui-ci se fait en tenue traditionnelle... occidentale, smoking pour le mari, robe blanche pour l'épouse. Et le luxe s'affiche en yacht.
Le film est donc une réussite de ce point de vue. Les Chinois s'y voient représentés positivement ou caricaturés sans méchanceté, comme les Américains ou les Européens peuvent l'être dans ce genre de films, les occidentaux, et particulièrement les Américains peuvent reconnaître et se satisfaire de voir que c'est leur mode de vie qui est adopté, voire leurs symboles qui sont adoptés ou adaptés par ce géant, comme cette statue géante à l'entrée de la baie où se trouve la plage "victime" et faisant largement penser à cette statue métallique à l'entrée de New-York.


Si En eaux troubles n'est pas le plus grand film de l'année, loin de là, il n'est pas le plus inintéressant à découvrir, pour peu qu'on se laisse aller comme on lirait un conte pour enfant, le spectaculaire en plus. Le réalisateur apporte aux spectateurs ce qu'ils attendent dans ce genre de film, les rebondissements, les moments de bonheurs simple, les éléments de frayeur, mais aussi les invraisemblances comme la discrétion d'un requin de plusieurs dizaines de tonnes au milieu d'une plage (!) ou les actes de bravoure de Jonas, nécessaires et obligatoires pour ce genre de film, et acceptables parce que le film ne se prend pas au sérieux, grâce à cet humour décalé proposé de part en part, et à de nombreuses références visuelles, allant des Dents de la mer au Monde de Némo. Mais surtout, En eaux troubles témoigne d'une double réalité, celle d'une probable réorientation du marché hollywoodien vers l'Asie et la Chine, et celle d'une Europe qui ne sera plus qu'un complément de recettes pour les majors américaines.

À très bientôt
Lionel Lacour




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