mercredi 30 juillet 2014

La planète des singes - l'affrontement: parabole du chaos de notre civilisation?




Bonjour à tous,
j'ai déjà écrit 2 articles sur les versions précédentes de La planète des singes à l'occasion de la sortie de la version de 2011 (http://cinesium.blogspot.fr/2011/08/le-retour-de-la-planete-des-singes.html et http://cinesium.blogspot.fr/2011/08/la-planete-des-singes-les-origines.html). Et cette-dernière, réalisée par Ruppert Wyatt était particulièrement réussie. C'était donc avec impatience que j'attendais la suite qui sort ce jour. Réalisé par Matt Reeves, mais toujours avec Andy Serkis dans le rôle de César, le singe intelligent, La planète des singes - l'affrontement ("Dawn of the planet of the Apes") avait un défi à relever, celui d'être capable de garder l'alchimie du précédent combinant grand spectacle et contenu sociétal. Défi relevé!

Bande annonce



Des "Origines" à "L'affrontement"
Matt Reeves a pris le parti de démarrer son film à partir de la séquence redoutable de la fin du premier épisode. L'effet de la 3D y est d'ailleurs intéressant. La carte des flux aériens symbolisant la propagation du virus tuant les hommes est à l'écran, en relief, mêlée à des images d'archives et des reportages de fiction évoquant la pandémie, les hécatombes par pays et les conséquences sociales et politiques.
L'extinction progressive de l'humanité apparaît alors tout aussi symboliquement à partir d'images satellites qui ont marqué nos esprits depuis des années, celles montrant l'impact de la présence humaine à la surface de la Terre par les traces de lumière émanant du sol. Particulièrement denses autour des grandes conurbations, ces traces se réduisent puis disparaissent progressivement. La civilisation humaine telle que nous la connaissons aujourd'hui n'est plus quand toutes les lumières disparaissent alors des images satellites.

En quelques minutes seulement, l'origine de la planète des singes est expliquée. Minutes terrifiantes qui aboutissent au retour à la forêt de séquoias où les spectateurs avaient laissé César et ses congénères singes.

Passées quelques minutes, des hommes font leur apparition à proximité du camp simiesque, avec des intentions plus ou moins belliqueuses, entraînant même le tir d'arme à feu d'un homme, Carver, sur un singe. Si le conflit est vite réglé par César et par Malcolm (joué par Jason Clarke), un homme accompagnant le tireur, l'opposition entre les deux espèces semble déjà inéluctable. D'autant plus que de chaque côté, s'il y a des leaders de paix, il y a aussi des apôtres de la violence et du conflit. Carver donc, qui ne voit dans les singes que des bêtes sauvages à éliminer, et Koba, le singe ayant été libéré des souffrances des laboratoires par César dans le premier épisode et qui voue une rancune mortelle au genre humain tout entier.

Et bien évidemment, l'affrontement aura lieu entre les deux "espèces".

Pacifisme face au militarisme
Les deux communautés, humaine et simiesque, ont deux philosophies différentes. La première est montrée affaiblie depuis qu'elle ne bénéficie plus des compléments technologiques d'avant la pandémie. Dans un San Francisco laissé à l'abandon et conquis par les plantes, un refuge y a été établi rassemblant les quelques survivants au virus. Dirigé par Dreyfus (Gary Oldman) et Malcolm, le refuge est à la fois un espoir pour l'humanité et en même temps un espace surpeuplé au regard des besoins des humains pour vivre. Mais surtout, ceux-ci ont conçu leur refuge comme une forteresse, défendue et armée par les armes conservée. On peut être surpris du nombre d'armes et de munitions qui restent encore à cette communauté humaine, plus de 10 ans après le début de la pandémie. Cela en dit cependant long sur l'état d'armement des USA et des populations civiles d'avant la propagation de la maladie puisqu'il n'y a pas de pénurie dans ce domaine!

Au contraire, les singes dans leur repaire affichent clairement une règle de vie: APES DON'T KILL APES ("Les singes ne tuent pas les singes"). Écrite sur un mur, cette phrase sonne évidemment comme une opposition directe au comportement humain. Les hommes tuent les hommes, et parfois avec plaisir.
Cette haine de tout ce qui représente l'acte de tuer gratuitement ou facilement ne fait pas des singes pour autant une communauté végétarienne. Les singes peuvent tuer, notamment des animaux pour les manger ou des animaux constituant une menace. Dans une séquence du début du film qui nous fait apparaître pour la première fois dans le film, la communauté simiesque est organisée pour chasser un troupeau de cervidés afin de nourrir le "village" quand soudain surgit un ours menaçant César et son fils. Si l'ours est tué, c'est seulement pour défendre des singes et pas pour le plaisir de tuer...

Des singes... ou des hommes?
Cette séquence de chasse est particulièrement édifiante car elle plonge les spectateurs dans une situation émotionnellement gênante. Ce sont des singes et pourtant ils chassent en meute? Les singes mangent-ils de la viande? Sont-ils des chasseurs? Est-ce la fiction du film qui imagine cela ou bien est-ce une réalité de cette espèce animale?
La chasse finie, les singes se retrouve dans leur base de la forêt qu'ils ont aménagée en coupant des arbres. Si l'architecture est toute rudimentaire, elle n'en est pas moins réfléchie, avec une situation dominante pour ce qui correspond aux quartiers de César et de sa famille.
Enfin, sur un mur se trouve donc le principe évoqué plus haut; "les singes ne tuent pas les singes", semblant être la loi fondamentale renvoyant de fait à celle des Hommes: "les hommes naissent et demeurent égaux..." On sait ce qu'il en est aujourd'hui encore de ce droit premier!
Le trouble continue encore quand les singes communiquent entre eux par un langage des signes (celui des hommes ou adapté?). Ces animaux sont certes devenus intelligents après ce que nous avons vu du premier épisode. Mais tout de même, ce langage crée une atmosphère particulière de laquelle sort une ambiance plus pacifique. Pas de cris ni de bruit. Une sorte d'harmonie règne.
Cette harmonie est cependant une harmonie de "mâle". La place du genre féminin est extrêmement réduite, chez les humains comme chez les singes. Elle est positionnée au mieux comme un soutien au mâle dominant et tout au plus comme une mère, génitrice de la descendance. Ainsi Elli (incrnée par Keri Russell), compagne de Malcolm, n'est qu'une simple "accompagnatrice" de son "homme" et négligée par Alexander, fils de Malcolm. Jusqu'à ce qu'il apprenne qu'Elli a été mère et qu'elle a perdu sa petite fille lors de l'épidémie. Sa situation de mère la valorise soudain. C'est d'ailleurs cette même valorisation de mère qui naît à l'écran lorsque César rejoint sa compagne ayant mis au monde un fils. Ceci n'a beau être qu'un singe, l'émotion de la naissance est aussi forte que si la scène avait présenté la naissance d'un bébé humain. Mais la mère du descendant de César n'a d'autre valeur que d'être justement la génitrice. Elle n'aura aucun autre rôle auprès de César.
Ces différentes scènes ont donc pour objectif de mettre le spectateur humain dans une situation d'acceptation d'une forme d'humanité chez ces singes, humanité liée à leur intelligence, intelligence permise par le génie humain - cf. le premier épisode.

Le premier affrontement: une morale bien pessimiste
Sans révéler quoi que ce soit de la dramaturgie du film, il faut néanmoins mettre en avant que le procédé évoqué ci-dessus de mise en empathie avec la communauté singe est particulièrement intéressant car il permet justement de comparer les réactions entre la communauté humaine et celle des singes.
La rencontre entre Malcolm - et quelques autres humains - et César et sa communauté aboutit à une collaboration possible, sous la forme de coexistence pacifique de la guerre froide. Pas de conflit mais les singes chez les singes et les humains chez les humains. Pourtant, au-delà du pacifisme de principe, c'est bien une entente et une confiance qui se développe entre les deux leaders, chacun étant prêt à aider l'autre pour que les deux communautés puissent vivre sans avoir à s'affronter.
Si un des hommes de Malcolm reconnaît la supériorité des singes par le fait qu'ils n'ont pas besoin d'énergie, de chauffage ou de tout autre superficialité, faisant de fait l'apologie de la frugalité, certains singes sont tout autant admiratifs du génie humain, comme Maurice l'Orang Outang fidèle de César qui découvre la magie de la littérature!

Pourtant, ce sont bien ceux qui prônent l'affrontement, la lutte armée, qui vont faire basculer l'histoire vers le chaos et le massacre. Entraîné dans une guerre, les deux communautés vont alors rivaliser dans leur imagination pour détruire l'autre. Et parmi les singes, ceux qui suivaient naguère César, apôtre de la paix, de la négociation et du pardon suivront ensuite, volontairement ou par crainte, un autre leader.
Du côté humain, Dreyfus ne peut pas envisager que les singes puissent être autre chose que des animaux à combattre. Encore moins quand ceux-ci attaquent le refuge.

La force de la parabole que propose le film est la possibilité qu'il donne d'y projeter à peu près tous les conflits humains et planétaires qui existent depuis toujours, et au moins depuis l'époque contemporaine, c'est-à-dire depuis que des grands principes ont été édictés par les hommes pour les hommes (on mettra de côté les révélations divines!), tous foulés au pied par ceux-là même qui les avaient édictés, parfois au nom justement de ces principes! On peut y retrouver le conflit Israélo-palestinien, les guerres de Yougoslavie d'hier ou d'Irak aujourd'hui et bien d'autres encore, faisant s'affronter des communautés qui auraient tout intérêt à vivre ensemble et qui pourtant ne cesse de se trouver des motifs de conflit.
Les singes sont des hommes comme les autres. C'est ce que montrait le film jusqu'à présent. Sauf qu'ils étaient présentés comme des hommes, des singes bons. L'affrontement final montre que le singe est capable de cruauté, de violence semblables à celles des hommes.

ATTENTION: RÉVÉLATION DE LA FIN

Le film est encore plus sombre quand César tue celui qui a entraîné les singes dans une guerre contre les hommes: "Les singes ne tuent pas les singes" lui dit Koba, qui a pourtant tué un singe refusant de tuer un homme. César tue alors Koba après lui avoir dit "Koba n'est pas un singe". Malgré la victoire des pacifistes menés par César, il n'y a aucun triomphalisme de la part de ce chef. Au contraire, la vision proposée, est extrêmement pessimiste. D'abord vis-à-vis de la communauté des singes, représentant une sorte de modèle au début du film, suivant un leader aux valeurs plus humaines que les hommes eux-mêmes, mais suivant massivement un autre les conduisant à leur perte, acceptant que d'autres singes soient emprisonnés voire tué.
Or cette même masse de singes se soumet ensuite et à nouveau à César après que celui-ci a éliminé Koba. Dans une succession de plans et des mouvements de caméra subtiles, les spectateur découvre une masse de singes devenue sujette de César, rejoint en cela par sa compagne et de ses fils.
La démocratie ne semble pas permettre la paix et c'est bien une dynastie qui se profile à l'écran, dominée par César, le roi, sa reine et ses successeurs potentiels, au sommet d'une société simiesque toute dévouée.
Mais César devient roi par la force des choses. Il n'exulte pas. La démocratie ne serait qu'un leurre car il a été montré que la foule n'est pas capable de discernement. Ce qui est vrai pour les hommes l'est pour les singes. Le plan de fin du film est à ce propos très significatif. Dans un gros plan extrême se concentrant sur le regard de César, l'aspect simiesque disparaît. Seuls les yeux, qui pourraient être humains, impriment l'écran, en prévision d'un nouvel affrontement à venir... dans un prochain épisode.

La planète des singes, l'affrontement est donc, à l'instar du premier épisode, un film à la fois grand public, mêlant effets spéciaux vertigineux et séquences à grand spectacle à un discours plus subtil, plus fouillé, relevant de la parabole et dans lequel une vision extrêmement pessimiste de notre société est dépeint. Malgré nos talents réels (génération d'énergie, musique, littérature...), les hommes sont montrés comme finalement voués à combattre les siens ou les autres. Et le modèle qui pouvait lui répondre, plus authentique, plus frugal n'est finalement pas meilleur. Le message peut alors être perçu de différentes manières:
- le film est un constat sans appel de l'impossibilité d'arriver à une civilisation humaine qui abolirait la guerre.
- le film montre que la démocratie ne peut exister définitivement puisque l'Homme, ou le Singe, ne peut éviter que certains ne soient mus par la haine.
- le film est un appel au sursaut contre la bêtise humaine qui préfère suivre les apôtres de la guerre et du chaos plutôt que d'écouter ceux prônant l'entente et la coopération.
Pour un blockbuster, ce n'est quand même pas si mal!

À bientôt
Lionel Lacour

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