dimanche 15 décembre 2013

Elysium ou le recyclage des angoisses du XXème siècle

 Bonjour à tous,

à l'occasion de la sortie d'Elysium en DVD et Blu Ray, il m'a semblé intéressant de revenir sur ce film de Neill Blomkamp à qui on devait déjà District 9 sorti en 2009. Or la première idée qui me soit venue en regardant la première séquence fut celle d'une sorte de "déjà vu".
En effet, la première séquence présente la Terre comme sur-polluée et surpeuplée. Cela ne rappelle donc rien à personne? Le générique de Soleil vert ne disait pas autre chose. Mais Richard Fleisher réalisait ce film en 1973. Blomkamp n'a donc que poussé la date inéluctable à la fin du XXIème siècle et non au début. Cela voudrait-il donc dire que rien n'aurait changé depuis 40 ans? Science fiction ou Anticipation? (cf mon article sur la distinction entre les deux http://cinesium.blogspot.fr/2013/01/anticipation-ou-science-fiction.html)




Je vous propose donc un retour sur les thèmes d'Elysium, pour voir comment on peut faire du neuf avec du vieux... ou l'inverse!

BANDE ANNONCE


Metropolis du XXIème siècle?
Avec une première séquence présentant les héros quand ils étaient enfants, le film se place clairement dans la direction du "Que sont-ils devenus", comme cette fabuleuse série documentaire des années 1980 qui suivait des adolescents année après année, et qui témoignait des rêves accomplis ou non de chacun des protagonistes. Le rêve dans le film est de pouvoir vivre dans une station orbitale géante désignée sous le nom d'Elysium, sorte de "Center Parc" spatial dans lequel vivent des humains privilégiés. À bien y regarder, cela ressemble au monde de Fritz Lang de Metropolis. Certes le monde n'est pas divisé entre ceux de la surface et ceux des profondeurs, mais il y a tout de même cette correspondance évidente: deux mondes étanches ne permettant pas à ceux vivant malheureusement sur Terre d'accéder sur Elysium tandis que l'inverse est possible.
Cette ressemblance avec Metropolis ne s'arrête pas à cela. En effet, comme dans Metropolis, ceux des profondeurs sont des ouvriers condamnés à travailler et à mourir dans des conditions parfois inhumaine. Ainsi le héros, Max, interprété par Matt Damon, se fait-il irradier dans un poste de travail sans règle de sécurité tandis que ceux vivant sur Elysium mènent une vie de villégiature permanente tout comme les enfants bourgeois de Metropolis.
La ressemblance entre les deux films vaut encore lorsque les Terriens décident de rejoindre massivement Elysium pour se sauver et vivre mieux. On peut y voir encore une similitude avec la montée en masse des ouvriers des cités ouvrières de Metropolis pour enfin vivre dignement.

Une anticipation à la Andrew Niccol?
Elysium lorgne aussi dans l'anticipation contemporaine. La bio-éthique, l'idée de l'immortalité des uns et d'une durée de vie limitée aux autres se retrouvent dans ce film. Mais Andrew Niccol l'avait déjà envisagé avant lui (et d'autres encore). Dans Bienvenue à Gattaca, il y avait déjà une idée des élus par eugénisme. Dans Elysium, on ne sait pas ce qui permet de vivre ou non sur la station orbitale. Mais la conclusion est la même.

Les bien nés, sélectionnés génétiquement, ont des activités supérieures de commandement. Les autres n'exécutent que des tâches subalternes. Les premiers peuvent aller dans l'espace, les autres seront prisonniers à vie de leur Terre.
Mais la ressemblance la plus frappante est celle avec Time out de ce même Andrew Niccol. Les pauvres vivent du travail et courent après du temps de vie. Ils sont mortels. Les riches vivent dans des quartiers luxueux et sont aussi mortels. Mais ils peuvent gagner du temps de vie et donc la prolonger. De ce point de vue, Elysium reproduit ce concept. En effet, ceux qui y vivent sont aussi mortels mais peuvent être soignés par une technologie sophistiquée et réparatrice. Dans les deux films, Elysium et Time out, les deux mondes sont séparés par une sorte de no man's land surveillé par des personnages vivant à cheval sur les deux mondes. Dans Elysium, cet espace de séparation est justement l'espace.

Une démocratie de façade?
Elysium propose encore une vision classique des films d'anticipation avec un État reposant sur une démocratie de façade. Celle-ci semble soucieuse des droits de l'Homme pour les habitants vivant sur Terre et désireuses de venir même illégalement sur la station orbitale. De même, le président se veut critique sur l'emploi de personnes agissant pour le compte de la station au mépris des lois.
Le film émet de fait des critiques sur ces démocraties faibles et hypocrites, se réfugiant derrière le droit mais empêchant que les populations pauvres puissent profiter des avantages de celles vivant sur Elysium.

De fait, la ministre de la sécurité interprétée par Jodie Foster revêt à la fois le rôle le plus cynique mais en même temps le plus cohérent avec le principe même d'Elysium. Les Français auront pu y reconnaître certains ministres de l'intérieur. Mais le film n'est pas destiné aux spectateurs de l'hexagone. La lecture est donc plus générale. Les Américains ont pu identifier ce qui se passe pour les populations mexicaines voulant traverser le Rio Grande, les Israéliens n'ont certainement pas ignoré une possible correspondance avec la volonté de certains migrants palestiniens de venir sur le territoire hébreu.
La démocratie proclamée dans le film a donc des limites qui sont celles de l'affichage des valeurs et l'acceptation de fait d'un maintien des populations extérieures à Elysium dans une situation de misère et de soumission.
D'une certaine manière, le film repose sur le syndrome Charlot. Le spectateur se projette dans la situation de Max, Frey et des habitants de la Terre, trouvant légitime leur volonté d'accéder à une vie meilleure quitte à franchir des limites protégées d'Elysium. Tout comme face aux naufragés immigrés débarquant sur l'île de Lampedusa en Méditerranée, le spectateur a de la compassion pour ces Terriens qui risquent leur vie pour rejoindre la station orbitale si opulente. Mais le spectateur à qui est destiné ce film n'est pas celui qui vit la situation des Terriens dans cette fiction ou des Africains dans la vraie vie mais. Il est celui d'Elysium ou des pays du Nord qui se soucie du sort des migrants clandestins, critique les mesures jugées radicales de la part de certains ministres de l'intérieur ou équivalent tout en réclamant plus de sécurité et de contrôle aux frontières. De ce point de vue, le film est un sacré révélateur de nos contradictions de citoyens!

Une critique de la mondialisation capitaliste?
L'entreprise dans laquelle travaille Max et bien d'autres travailleurs est sous contrôle de dirigeants venant d'Elysium qui viennent vérifier le bon fonctionnement des usines, c'est-à-dire leur productivité au profit exclusif d'Elysium.
Les ouvriers sont alors soumis à une autorité implacable représentée par des androïdes capables d'identifier chaque individu par le code ADN. Cet aspect liberticide montre alors un contrôle des individus et leur incarcération de fait puisqu'ils sont identifiés comme des prisonniers de pénitenciers. Ils n'apparaissent ainsi que comme une main-d'œuvre servile sans espoir de promotion interne ou de progrès, tandis que les populations d'Elysium sont montrées oisives.

Le film a donc cet indéniable avantage de permettre des projections pour de nombreuses situations internationales actuelles. Il suffit d'ailleurs de revenir à l'objectif des deux personnages principaux, Max d'abord, et son amie d'enfance, Frey, incarnée par Alice Braga. Les deux souhaitent migrer vers Elysium pour y trouver un moyen de guérir. Le premier des effets mortels de l'irradiation, la seconde de la leucémie dont est victime sa fille. En est-il autrement entre les pays dits développés et ceux du Sud économique? L'espérance de vie de certains pays africains vue à l'aune de celle des pays occidentaux fait passer ces derniers comme des terres "d'immortalité"!
On ne manquera donc pas de reconnaître dans ces migrations clandestines conduisant les Terriens vers Elysium au risque de leur vie des similitudes avec les tentatives désespérées des certaines populations d'Afrique ou d'ailleurs pour se rendre dans des pays où la vie est meilleure, quitte à périr en mer ou être tué par des milices occidentales pas toujours légales.

À bien y regarder, rien de neuf dans la représentation de ce monde divisé en deux parties inégalement développée. Les mêmes critiques, les mêmes moyens, et en fait aussi, les mêmes représentations. Certes, on sort du monde horizontal ou vertical ancré sur Terre. Mais ceci n'est dû qu'aux technologies nouvelles. De même l'immortalité d'Elysium n'est pas une immortalité consubstantielle à une nouvelle race humaine mais permise par le développement des sciences. Autrefois, la médecine ne pouvait envisager cela mais une amélioration de l'espérance de vie par une alimentation saine et abondante et des conditions sanitaires meilleures. Elysium n'est donc aucunement innovant dans la problématique. Il permet en revanche d'accrocher des éléments nouveaux, au moins par leur médiatisation, de cette aspiration des peuples à ne plus vivre comme des parias tandis que d'autres vivent des richesses exploitées sur les terres polluées pour leur plaisir par la majorité de la population. De même, la mise en cause d'une démocratie "droit de l'hommiste" mais qui se satisfait de pratiques protégeant le groupe de privilégiés est une approche plutôt nouvelle à porter au crédit du film, même si cela est asséné de manière parfois caricaturale.
Quant à l'histoire en elle-même, je laisse les avis de chacun s'exprimer! Car ce qui m'intéresse ici est bien ce que nous dit le film de nos sociétés, et ce avec d'autant plus d'étonnement que le film est hollywoodien à souhait, avec une grosse production aux effets spéciaux colossaux. La morale du film apparaît néanmoins particulièrement savoureuse et américaine par son aspect christique - le sacrifice d'un homme pour sauver tous les autres! - sans résurrection cependant... quoi que!

À bientôt
Lionel Lacour

Rappel: mon article sur la science fiction et l'anticipation: http://cinesium.blogspot.fr/2013/01/anticipation-ou-science-fiction.html

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