jeudi 22 décembre 2011

Les quatre cents coups: témoignage sur l'enfance des années 1950


Bonjour à tous,

revoir Les quatre cents coups de François Truffaut est toujours un plaisir. A chaque fois, on peut y découvrir la grâce et la fraîcheur de Jean-Pierre Léaud - Antoine Doinel et se dire que le cinéma français avait devant lui un surdoué du jeu. Ce qui m'intéressait quand je vis pour la première fois ce film, c'était ce rapport aux parents et à l'école. Le ressenti de l'autorité adulte sur les adolescents n'était, me semblait-il, pas si différent de ce que je pouvais ressentir moi-même. Pourtant, en revoyant ce film adulte, mon regard diffère sur le film. Comme je le dis régulièrement, le cinéma se regarde toujours au présent du spectateur. Et il faut se rendre à l'évidence. Le film de Truffaut permet une comparaison avec aujourd'hui qu'un documentaire aurait du mal à exprimer avec autant de netteté.




1. S'opposer à l'autorité des adultes?
Dès le début du film, Antoine est confronté à l'autorité du monde adulte exercé sur les enfants en général. Le maître puni sévèrement Antoine pris en train de faire passer une image de pin-up à un de ses camarades. La sanction - au piquet derrière le tableau noir - nous est présentée particulièrement injuste car Truffaut nous met dans la connivence. Ce n'est pas Antoine qui a initié la circulation de l'image. Il n'en est que le relai. Mais le sentiment du spectateur n'est lié qu'au point de vue que nous impose le réalisateur. Si le personnage principal avait été l'enseignant, il n'aurait pas semblé si injuste que l'élève se faisant prendre soit celui qui doit être puni. Ce maître n'est d'ailleurs pas si injuste dans l'âme. En effet, alors que des bruits perturbent son cours sans qu'il puisse identifier l'origine, il menace les élèves d'une punition collective: "vous allez me forcer à être injuste". La rigidité de l'école qui formate les élèves pour les rendre docile est évidemment un motif de rébellion pour les élèves de la classe d'Antoine comme, Truffaut l'imagine certainement, pour tous les autres. Certains ne s'en privent d'ailleurs pas dès qu'ils le peuvent. C'est ainsi que les cours de gymnastique se passant dehors sont un moment propice pour tous d'abandonner le professeur qui ne se rend compte de rien. Quand René, le camarade d'Antoine, propose une journée d'école buissonnière, ce dernier n'hésite pas longtemps, préférant le cinéma aux cours de ses différents maîtres. Mais tous les élèves ne semblent pas être en rébellion contre le système. Certains "collaborent" même avec lui, dénonçant sournoisement Antoine auprès de ses parents, se souciant de sa santé après son absence de la veille.
Pourtant, les héros ne sont pas tant en rébellion que cela vis-à-vis de l'autorité adulte quelle qu'elle soit. Antoine met le couvert avant l'arrivée de ses parents le soir et descend la poubelle après chaque repas avant de se coucher. S'il fugue, c'est moins par opposition à ses parents que pour ne pas risquer de se faire punir. Ce qui ne l'empêche pas de retourner à l'école! Et quand sa mère le récupère après sa première fugue, il s'excuse de son attitude en classe sans remettre en question son maître. D'ailleurs, René ne lui avait-il pas dit que le métier du maître était de punir les élèves qui désobéissaient?
De fait, le jeune Antoine évolue dans un monde dont les règles semblent être figées et acceptées par tous.




2. Une société en mutation
Antoine n'est pourtant pas un enfant comme un autre. Au fur et à mesure du film, le spectateur comprend que son père n'est pas son père naturel dont nous ne saurons rien. Celui que nous connaissons lui a "donné un nom"! Cette phrase peut étonner notre société de ce début de XXIème siècle tant le nombre de femmes ayant des enfants sans être mariées, voire sans ne plus vivre avec le père est fréquent. Sa mère puis plus tard le juge des enfants évaluent grandement le geste du père de substitution. La morale sur cette question est régulièrement évoquée. Elle correspond justement à une société très conservatrice et chrétienne. Un enfant doit naître d'une union "légitime" au risque de connaître les quolibets, qu'ils soient destinés à la "fille mère" ou à l'enfant. Or cette société est en véritable mutation tant du point de vue économique que de celui des moeurs. Une scène est particulièrement caractéristique de cette double mutation. Le repas pris en famille évoque à la fois les vacances, les colonies pour les enfants et montre une bouteille de liminade de marque "Lutetia". Nous sommes loin du lendemain de la guerre, des tickets de rationnement et autres restrictions. Le père organise chaque week-end des rallyes automobiles. Nous sommes donc bien dans une société qui s'est enrichie mais qui manque d'aise puisque l'appartement est désespérément trop petit. Durant le repas, le père évoque la future naissance d'un enfant pour la cousine Huguette. La mére répond alors: "4 en trois ans, c'est du lapinisme". Nous avons ici deux comportements démographiques qui traversent la France de l'après guerre. A la fois le "Bébé Boum" qui a entraîné une augmentation des familles nombreuses. Mais aussi, de par la réaction de la mère, un héritage du malthusianisme si présent en France. Sa réaction violente laisse donc aussi penser que les naissances peuvent se contrôler par divers moyens. Ainsi, nous apprendrons au cours du film que le jeune Antoine a failli ne pas naître puisque sa mère voulait se faire avorter, moyen de contraception "a posteriori" et bien sûr encore illégal en 1959, date de sortie du film, et donc dans les années 1940 à la naissance d'Antoine.
Cette société de consommation, représentée par les congés ou encore la bouteille de limonade de marque va se décliner tout au long du film, sous divers aspects. Ce sont d'abord les loisirs qui sont présents dans le film de Truffaut et en premier lieu, le cinéma qui fait rêver les enfants. C'est la consommation d'objets merveilleux comme des lunettes très particulières qu'un des camarades a pu s'acheter. Ce ne sont pas des lunettes de vue. Il s'agit bien de gadget inaccessible quelques années auparavant encore et qui seront l'objet de la vengeance des écoliers contre le propriétaire de dites lunettes puisqu'il fut le dénonciateur d'Antoine Doinel. C'est aussi la fête forraine avec ses attractions qui font s'évader de leur quotidien ceux qui y participent. Ainsi Antoine s'amuse-t-il terriblement dans cette centrifugeuse qui lui permet de s'affranchir de la pesanteur et de se sentir libre de ses mouvements, à l'inverse de ce qu'il peut vivre chez lui ou à l'école. Ce sont aussi les plaisirs nocturnes et érotiques que nous apercevons lorsqu'Antoine est emmené par la police.
Enfin, cette société se déchristianise malgré les reliquats de l'autorité de l'Eglise. Lorsque Antoine et René se moque d'un ecclésiastique en soutane en lui disant "bonjour Madame", l'irrespect peut apparaître bien mineur dans la France du XXIème siècle. C'était bien plus provocateur en 1959. Mais cela montrait que les enfants n'avaient plus peur de se moquer d'un représentant de l'Eglise. C'est que la morale chrétienne est baffouée pendant tout le film, et en premier lieu par la mère d'Antoine. En effet, celle-ci trompe allègrement son mari, jusqu'à se faire surprendre par son fils. Or jamais dans le film il n'y aura un reproche fait pour cette tromperie. Jamais Truffaut ne mettra en défaut cette femme par son mari. S'il a des doutes, cela ne se manifeste que par des disputes stériles. Et si elle reconnaît à la fin du film à Antoine que toute sa vie elle a été mal jugée par "les autres", elle affirme avoir toujours su vivre avec. Il n'y a donc aucun message moral chrétien dans le film condamnant la mère.


3. Des adultes miniatures
Si la société est en mutation économique ou dans ses mœurs, en revanche, le rapport aux enfants semble être assez conservateur. Même si le père peut âpparaître "moderne" en plaisantant facilement avec son fils qui n'est pas son fils naturel, en cuisinant en attendant le retour de sa femme du travail, en reconnaissant au commissaire laisser des libertés à son garçon, il n'en demeure pas moins un père qui peut avoir recours à la violence physique et publique quand il gifle Antoine pour ses mensonges, et ce dans l'école, devant tous ses camarades.
L'éducation relève des responsabilités très précoces données aux enfants qui peuvent apparaître excessives aujourd'hui. C'est à Antoine qu'est confiée la liste des courses qui doivent être faites après sa journée de classe. C'est Antoine qui descend tous les soirs la poubelle et qui débarrasse la table. Ces "corvées" peuvent sembler bien peu de choses. Mais le film progresse en montrant justement que les responsabilités qui incombent à Antoine augmentent et qu'à mesure, ses aspirations à plus de libertés augmentent aussi, et avec elles, ses "bêtises". Quand il commet son délit le plus important, le vol de la machine à écrire dans l'entreprise de son père, il confie son vol à un adulte qui essaie de l'escroquer. Mais il se comporte comme un adulte pour récupérer sa machiine. Dans l'incapacité de la vendre, il décide alors de la rapporter avec son ami René. Pour ne pas être pris, il se met un chapeau pour ressembler à "un nain" (sic). Il devient de fait non plus un enfant, c'est à dire un "petit d'homme"  mais un "petit homme" qu'il n'est pourtant pas!
Son arrestation par un employé le conduit à être amené par son père à la police. L'autorité parentale disparaît derrière l'autorité institutionnelle. Or son délit est bien léger à bien y regarder puisque la machine à écrire est restituée le jour même. Mais la sanction est terrible. Les plans sur son enfermement dans le commissariat au milieu de prostituées ou d'autres vrais bandits marquent un véritable choc entre son statut d'enfant et celui qui lui est conféré par les autorités policières: il est un délinquant. Or ce sentiment d'injustice que nous ressentons est dû au travail de Truffaut. Il nous a montré un jeune garçon qui fait des blagues potaches d'enfants. Il tire à la sarbacane, il dessine des moustaches à une image de pin-up, il vole une bouteille de lait pour se nourrir lors de sa fugue. Il n'est qu'un enfant déboussolé. Mais la société traite ces gestes d'enfants comme des gestes de précriminels. Il n'y a aucune empathie, aucune psychologie enfantine. Il sera traité comme un danger, mis dans un centre surveillé dans lequel se trouvent d'autres jeunes de son âge. Truffaut choque même les spectateurs en montrant de très jeunes enfants mis en cage comme des animaux. Ce n'est que la conclusion de la procédure judiciaire qui l'a amené à ce centre. Prise d'empreintes et de photos, tel un criminel. Au détour d'un plan sublime, Truffaut nous montre Antoine derrière la grille de la porte arrière d'un fourgon de police regardant les lumières de la ville, une larme d'enfant coulant sur sa joue.

Dès lors, la dernière séquence ne peut être qu'un appel à la liberté et au refus d'une société si violente pour une jeunesse que l'on traite comme des dangers en puissance pour la société. Courir vers la mer c'est aller vers un espace de liberté absolu.


Conclusion
Truffaut réussit pour son premier film à évoquer cette société française et ses tiraillements en pleine période de croissance et de progrès mais pourtant encore tellement accrochée à des valeurs et des principes de plus en plus dépassés. La Nouvelle vague n'allait pas faire autre chose que de remettre en cause cette société archaïque et dénoncer en même temps le cinéma qui la représentait voire la magnifiait, "le cinéma à papa".
Godard dans A bout de souffle ou Agnès Varda dans Cléo de 5 à 7 mais encore Louis Malle dans Le feu follet mettront autant de force et de talent à critiquer l'ancienne société et à annoncer une nouvelle société, celle qui sera réclamée en mai 1968.

A bientôt

Lionel Lacour

jeudi 8 décembre 2011

Rio Bravo: une certaine idée des USA


Bonjour à tous,

cela faisait longtemps que je voulais faire un article sur ce film. Que dire de plus que ce qui a pu être dit déjà sur ce chef d'oeuvre réalisé par Howard Hawks en 1959? Que ce soit dans la biographie d'Howard Hawks ou dans les nombreux ouvrages évoquant le western, rien ne semble avoir été oublié. Pourtant, une présentation du film sous l'angle de la représentation du modèle américain me semble intéressante. En effet, ce film est à la fois un classique pour les amateurs de western, une oeuvre conforme au style de Hawks mais surtout un point de vue particulier sur ce que sont les USA pour le cinéaste.

1. Un titre, un style
Présenter le film à des spectateurs qui ne l'auraient jamais vu est assez drôle. En effet, "Rio Bravo" renvoie forcément à une dimension géographique, qui plus est, aux confins des USA. Le Rio Bravo est en effet le fleuve qui marque la frontière entre les USA et le Mexique, appelé du côté américain Rio Grande (qui est d'ailleurs le titre d'un film de John Ford!). Aussi peut-on s'attendre à parcourir ces espaces, ou du moins, côtoyer le fleuve, comme frontière, limite du territoire américain et du domaine des gringos. La séquence du générique nous permet même d'y croire un instant en suivant un chariot arrivant dans une ville. Même la séquence d'exposition nous conforte dans l'idée que le réalisateur veut nous placer dans un monde aux marges du territoire américain "civilisé". La musique dans le saloon est hispanisante. Quand le personnage interprété par Dean Martin, Dude "Borachon" entre dans ce dit-saloon, nous pouvons le suivre en voyant des serveuses typées latines tandis que derrière le bar est suspendue une toile représentant une corrida. Or, ces évocations d'espaces lointains, encore très marqués par la présence espagnole puis mexicaine disparaissent presque aussitôt de l'écran, sauf par la présence du patron de l'hôtel et de sa femme, eux aussi d'origines latinos. Au lieu des grands espaces américains, au lieu de contempler ce fleuve, cette frontière, Hawks nous force à suivre une histoire qui se limite à un bourg habité par quelques personnes, dont l'économie repose sur l'élevage et le commerce de bétail et autres activités associées, comme le saloon et l'hôtel. De ce bourg, nous ne verrons d'ailleurs jamais un plan d'ensemble. Fidèle à ses principes de mise en scène, tout ce qui est montré à l'écran l'est selon le point de vue d'un des personnages. Pas de plans éloignés donc comme l'affectionne magistralement John Ford. Au contraire, Hawks contient l'espace. Celui-ci est dominé par les hommes. Or l'histoire se résume quasiment à la séquence d'exposition: un homme tue un autre, gratuitement, et est arrêté par le shérif qui le met en prison en attendant l'arrivée d'un juge pour l'emmener à son procès. Le reste du film correspond donc à l'attente de ce juge et à résister au frère de l'assassin qui, grâce à sa fortune, essaie de le faire libérer par la force.
Ainsi, pour revenir à l'idée de départ, présenter ce film revient déjà à évoquer non une représentation de l'espace américain, contrairement à ce que le titre pourrait laisser espérer, mais une histoire somme toute banale dont la trame narrative se résumerait à une attente filmée pendant deux heures mais qui dure des jours. La conquête de l'Ouest selon Hawks passe donc aussi par l'application d'un ordre policier, y compris dans un village aux confins des USA. L'ordre est incarné par le shérif, John T. Chance, interprété par John Wayne, héros de western s'il en est. Et c'est bien cet ordre que Hawks met en avant dans son film.

2. L'ordre vient de l'autorité
Il est désormais célèbre que Rio Bravo est une antithèse du film de F. Zinnemann, réalisé en 1952, Le train sifflera trois fois (High noon). Dans ce film, le shérif, interprété par Gary Cooper, en appelle à la population de sa ville pour l'aider à arrêter des bandits de retour en ville par le train. Or personne ne vient à son secours et il est contraint de les accueillir et donc de lutter seul contre eux. Hawks ne pouvait admettre un tel message. John Wayne non plus d'ailleurs. Selon eux, un shérif n'a besoin de demander de l'aide à personne car il est le détenteur de l'autorité qui permet la sécurité des citoyens. Il se distingue par son étoile et il peut déléguer cette autorité à des adjoints pourvu qu'ils prêtent serment de servir les intérêts de la communauté et de faire respecter la loi. Ce postulat est affirmé de fait dès la longue séquence d'exposition durant laquelle le shérif Chance évite l'humiliation à celui dont on découvrira au cours du film qu'il avait été son adjoint. Puis en arrêtant l'assassin Joe Burdett malgré l'hostilité de ses amis. A partir de ce moment, jamais le shérif ne demandera de l'aide à quiconque, sauf à leur proposer de devenir eux-mêmes adjoints, c'est-à-dire des représentants légaux du maintien de l'ordre, comme il le fit avec le jeune Colorado, interprété par Ricky Nelson, jeune tireur d'élite. celui-ci refusa de devenir adjoint avant de finalement le devenir. Il refuse l'aide de tous ceux qui pourraient risquer leur vie alors que leur mission n'est justement pas de la risquer. ceci incombe au shérif et à ses adjoints. A partir de l'arrestation de Joe Burnett, les obstacles du shérif sont donc le contraire du film de Zinnemann. Quand Cooper essuie le refus de ses concitoyens, Wayne doit refuser l'aide du patron de l'hôtel ou de son ami éleveur. Quand le shérif de High noon voit sa femme l'abandonner, une superbe blonde interprétée par Grace Kelly, celui de Rio Bravo doit quasiment repousser le soutien d'une autre blonde, jouée par Angie Dickinson, mais qui n'est pas sa femme et qui ne semble pas afficher la vertu dont se pare le personnage de Grace Kelly.

3. Rio Bravo, un portrait de l'idéal américain?
Ce que montre Hawks dans tout le film n'est finalement que la société américaine réduite à un microcosme et dans une situation d'urgence. Si le héros est incontestablement le shérif, donc John Wayne, celui-ci, malgré son courage et sa force reconnaît ses points faibles, accepte les conseils et soutient ceux qu'il apprécie.
C'est un leader, mais pas un super héros. Il est l'opposé d'Ethan, le personnage joué aussi par John Wayne dans La prisonnière du désert (voir l'article sur The searchers dans ce blog). Pas de cynisme chez John T. Chance. Mais une capacité à fédérer les hommes, à rechercher la vérité sans préjugés, à permettre à chacun d'être à sa place. A Dudde, il permet de redevenir un homme digne en le responsabilisant et en le sortant de l'alcool. La rédemption est une des possibilités du modèle américain.

Pour Feathers (Angie Dickinson), il est prêt à l'écouter malgré les rumeurs et les mandats d'arrêt. Celle-ci lui rend de son aide et de son amour cette rigueur morale mais aussi son sens du rachat. A Stumpy, le vieil adjoint interprété par Walter Brennan, il confie une mission importante, celle de garder la prison. Il le maintient dans sa dignité malgré son handicap moteur. Quant au jeune Colorado, il lui reconnaît son talent, sa lucidité mais lui reproche d'avoir été individualiste quand il lui a été proposé de devenir adjoint. Quand il accepte ensuite de le devenir, Chance le refuse car cette proposition vient trop tard et surtout pour de mauvaises raisons. Quand celui-ci fit preuve d'un vrai souci de justice et de maintien de l'ordre, alors Chance l'intégra parmi les adjoints. La communauté américaine s'établit donc sur les qualités et les vertus de toutes les générations. Enfin, le patron de l'hôtel, Pedro Gonzalez Gonzalez, n'est pas considéré comme autrement qu'un Américain. Pas de propos xénophobe ou simplement moqueur. Au contraire. D'ailleurs, Pedro montre une énergie folle à devenir un vrai américain. Le melting pot est un idéal montré dans le film.

4. Et l'ordre dans tout cela?
Comme dit précédemment, le maintien de l'ordre repose sur les épaules du shérif. Or celui-ci doit faire face à une réalité historique. En effet, la société américaine repose notamment sur l'idée que chacun peut se défendre par soi-même. La construction du pays s'est faite par la force, que ce soit contre les Anglais pour l'indépendance des colonies américaines, contre les Indiens lors de la conquête de l'Ouest et contre les Mexicains durant le XIXème siècle, avec en point d'orgue la bataille de fort Alamo que John Wayne allait mettre en scène quelques mois après. Cette violence est présente à l'écran dès le début du film. Violence psychologique quand Joe Burdett envoie dans un crachoir une pièce pour que Dudde puisse se payer un verre d'alcool. Violence par les coups de poings ou avec un bâton. Violence par l'assassinat par revolver perpétré par Joe Burnett. Violence enfin par l'arrestation de Joe, que certains ont failli empêcher mais qu'un coup de feu de Dudde a finalement permise, accompagné par un coup avec la carabine sur Joe par Chance.
Cette succession de violence irrigue tout le film. Le recours aux armes à feu est même récurrent, opéré par les hommes de Burdett ou par le shérif ou ses adjoints.
Le respect de l'autorité n'existe que dans un rapport de force entre ceux qui veulent faire valoir leur puissance: le clan Burdett qui peut payer des mercenaires face au shérif qui fait valoir la loi. Cet affrontement passe par de l'intimidation, par des menaces voire des agressions. Ainsi, quand Ethan Burnett, le frère de l'assassin, paie pour faire jouer le De guelo, Colorado informe Chance que cela signifie que les hommes de Burdett vont attaquer. Or cette musique est présentée comme celle jouée par les troupes de Santa Ana avant l'attaque de Fort Alamo ce qui présage de la violence de l'attaque à venir puisque pour les Américains, Alamo est le symbole d'un massacre. Cette musique fut d'ailleurs reprise alors par John Wayne dans son film Alamo en 1960. Or il s'agissait d'une création de Dimitri Tiomkin, compositeur du film Rio Bravo et non de la musique originale de la bataille d'Alamo! Autre manifestation de violence quand Dudde est frappé, ligoté avant que d'être fait prisonnier pour servir d'échange avec Joe.
La séquence de résolution de l'affaire est encore une fois une séquence de violence puisque l'échange entre Joe Burdett et Dudde se conclut par une fusillade et par l'utilisation de bâtons de dynamite par Stumpy. Mais la violence par Howard Hawks n'est pas celle que montrera Sam Peckinpah. cette violence aboutit à une mise en place de l'ordre américain. Car Chance est rejoint justement par Stumpy malgré ses difficultés pour se déplacer et malgré l'interdiction du Chance lui avait faite de venir. Même Pedro Gonzalez Gonzalez est présent dans le combat final! C'est donc une certaine idée de l'Amérique qui se définit dans cette séquence: le Bien triomphe du Mal par l'engagement de tous ceux qui veulent vivre selon un ordre établi dans lequel la police, le shérif, serait le seul garant de la loi. Ce n'est pas au shérif d'en appeler à ce soutien, c'est aux citoyens de se rallier à lui.


Conclusion
En faisant un film en réaction à High noon, Hawks a présenté sa vision des USA et de la société américaine telle qu'il l'envisage. Elle repose sur l'ordre et la loi que seule une autorité reconnue et légale peut maintenir et faire appliquer. Cette autorité, pourvu qu'elle soit digne, sera alors suivi par la communauté américaine qui est de toutes les origines, de tous les âges, de tous les horizons. Chaque membre de cette communauté peut faillir mais a aussi droit au pardon, à la rédemption et à une nouvelle chance. Son shérif ne fait d'ailleurs que cela: donner à chacun une chance, comme son nom l'indique: à Dudde, à Feathers, à Colorado et à tous les autres. La violence dans le film montre à quel point l'établissement de cet ordre fut difficile dans ces territoires vastes et en marge des USA. Mais cet ordre doit s'imposer partout, et notamment à ceux qui dominent ces vastes espaces, les grands propriétaires terriens. A New York ou le long du Rio Bravo, tous doivent se soumettre à une loi et une autorité supérieure à eux, pour le bon fonctionnement de la société, l'objectif étant le maintien de la paix sociale et la tranquillité. En ce sens, Ford dit la même chose que Hawks quand il tournera en 1961 L'homme qui tua Liberty Valance, toujours avec John Wayne. L'ordre triomphera par le respect de la loi, même si cela devra passer, l'espace d'un temps par le recours à la violence, une violence légitime, pour l'avènement de la loi défendant tous les membres de la communauté pour faire face à une violence barbare pour ne défendre que les intérêts des plus puissants ou des plus forts.
Cette vision est assez conservatrice, comme pouvaient l'être Hawks et Wayne. Elle sera battue en brèche par les oeuvres d'autres cinéastes, Sergio Leone, à qui on pouvait reprocher de n'être pas américain, et Sam Peckinpah, qui était lui américain. Leur vision de la violence la présentait comme constitutive de la société américaine et n'avait en rien la vertu suggérée par Hawks voire Ford.

A bientôt

Lionel Lacour

dimanche 27 novembre 2011

Carnage: deux "affaires judiciaires" dans le dernier Polanski

Bonjour,

Roman Polanski adapte dans Carnage la pièce de théâtre de Yasmina Reza avec qui il a écrit l'adaptation cinématographique. Pour ceux qui n'ont pas vula pièce, dont je suis, l'intérêt est multiple. Tout d'abord, il y a le plaisir de retrouver Polanski cinéaste dans un film que certains ne considèrent pas comme son chef-d'oeuvre mais pour lequel il faudrait être vraiment insensible pour ne pas esquisser au moins un sourire! Un autre intérêt est donc de voir une comédie en huis clos qui fait s'affronter quatre comédiens tous excellents.
Mais surtout, et c'est ce qui intéresse ce blog, c'est bien le sujet, double en fait, qui irrigue le film. Deux affaires "judiciaires" en parallèle sont ainsi exposées aux spectateurs dont nous n'avons que des bribes d'informations ou bien qu'un point de vue.





1. L'affaire du bâton de bois
Tout commence par une bagarre entre deux garçons, deux enfants, dont un a frappé l'autre avec un morceau de bois. La conséquence est l'entrevue entre les parents de la victime et ceux de l'agresseur. Pas de juge, pas d'avocats -si ce n'est le père de l'agresseur - et une apparente envie de dédramatiser l'incident.
Les parents de la victime, Penelope et Michael Longstreet (inteprétés par Jodie Foster et John C. Reilly) accueillent les parents de celui qui a cassé les dents de leur fils, Nancy et Alan Cowan (Kate Winslet et Christoh Waltz). Ce que Reza et Polanski réussissent à montrer, c'est d'abord l'idée que les parents veulent apaiser les choses. En écrivant les faits, chacun veille à ne pas heurter l'autre, adapte le mot choisi en fonction de la réalité factuelle. Ainsi l'agresseur n'est pas "armé" d'un bâton comme Penelope l'avait initialement écrit mais "muni" d'un bâton après qu'Alan le lui ai fait réaliser que son fils n'avait pas prémédité d'utiliser le morceau de bois comme une arme.
Les Cowan admettent l'agression et acceptent volontiers de rembourser les frais de dentiste. Les Longstreet apprécient cette attitude positive et en appelle au rappel éducatif de l'agresseur. C'est à partir de l'inflexibilité de Penelope sur le comment l'enfant agresseur doit faire amende honorable que la situation dégénère, mettant en cause la permissivité des uns, l'extrêmisme des autres.
Dans le cas des Longstreet, l'agressé est la victime exclusive. A l'image de l'opinion publique actuelle et des victimes en générale, la victime, ici ses représentants, imposent leur sort comme unique objet de l'intérêt judiciaire. Or le père de l'agresseur, Alan Cowan, signale aux Longstreet que leur fils a certes mal agi, mais que ses intérêts étaient aussi à prendre en compte: humiliation, marginalisation et accusation d'être une "balance". Cette prise en compte qu'une "affaire judiciaire" puisse impliquer d'entendre aussi l'agresseur, le coupable, faisant pleinement "partie" du pseudo-procès est catégoriquement refusée par Penelope Longstreet.
Ainsi, ce sont deux visions de la justice qui s'opposent:
- une qui ne prend en compte que l'acte "criminel" ou délictueux final et qui ne voit dans l'exécution de cet acte qu'une marque d'absence ou de manque éducatif.
- une autre qui reconnaît l'acte punissable en soi mais qui essaie de comprendre le contexte de l'exécution du geste incriminé.

Dans le premier cas, les parents ne sont pas des juristes ni des professionnels du droit ou de la justice. Ils souhiatent une justice "réparatrice" du dommage qu'ils ont subi (en l'occurence, leur fils).
Dans le second, les parents sont plus au fait de la justice, le père étant lui-même avocat. Il connaît les principes de la justice. S'ils acceptent de réparer les dégâts, ils ne veulent pas pour autant faire de leur enfant un monstre. Face à l'incompréhension de Pelelope Longstreet qui veut faire du fils Cowan un enfant déviant, à moins qu'il n'accepte de s'excuser de manière très "humiliante", Alan Cowan affirme que c'est inutile puisque son fils est un maniaque!

Comédie féroce, le film montre surtout dans cette trame narrative, l'importance dans l'acte de justice d'un personnage tiers, un juge, non impliqué émotionnellement.


2. L'affaire du téléphone
Là ou le film aurait pu n'être qu'un pugilat incessant et pour tout dire pénible, Polanski et Reza ont su mêler à cette affaire judiciaire juvénile une autre affaire, bien plus grave, pour laquelle nous n'avons à l'image qu'un protagoniste. En effet, Alan Cowan est l'avocat d'un groupe pharmaceutique dont un médicament semble être mis en cause par ses effets sur la santé, notamment les poumons, de certains patients le prenant. Bien sûr, l'affaire résonne en nous du fait de l'actualité française et mondiale du médiator et des conséquences tant sanitaires, judiciaires que politiques. Mais nous nous trouvons spectateurs, ou plutôt auditeurs de conseils juridiques d'un avocat à son client. Cet effet marche d'autant plus que les autres personnages, les Longstreet et Nancy Cowan sa femme, sont eux aussi forcés d'écouter ces conversations téléphoniques incessantes et interrompant la trame narrative principale. Ainsi se rend-on compte que l'avocat ne se place jamais du de vue de la santé mais bien du point de vue de la défense des intérêts de son client en faisant valoir la loi avant la morale. Il est conseiller en communication, en rédaction de communiqué de presse ou en réaction à des attaques médiatiques.
En étant qu'auditeurs d'informations de toutes façons parcellaires, nous ne savons absolument pas si l'avocat défend une cause juste ou si son client vend effectivement des médicaments dangereux à la santé. Or c'est bien dans cette situation que se trouvent les autres protagonistes. Si bien que lorsque la mère de Michael Longstreet appelle et signale qu'elle prend le médicament suspect, son fils lui interdit de le prendre, non au nom de la vérité scientifique ou judiciaire qui aurait condamné le médicament, mais au nom du doute. Il est en quelque sorte coupable d'un "délit d'initié", agissant à partir d'informations qu'il n'aurait jamais dû entendre. A ceci près que son raisonnement ne s'appuie que sur une seule source, celle d'un avocat défendant son client, laboratoire pharmaceutique. Ainsi, être défendu transforme le défenseur en coupable. Le syllogisme est assez clair:
- Un coupable a besoin d'un avocat
- L'avocat défend le laboratoire pharmaceutique
- Le laboratoire pharmaceutique est donc coupable.
Or ce syllogisme est évidemment problématique puisque si un coupable a en effet besoin d'un avocat, une victime également! De plus, le coupable ne le devient justement qu'après le jugement.
Sauf que confronté à une situation cette fois-ci réelle et non statistique, lorsque la mère de Michael Lognstreet demande s'il faut effectivement ne pas consommer le médicament, son conseil ne relève ni de la science ni de la culpabilité de son client. Il relève de la responsabilité humaine face à un cas cette fois-ci clairement identifié. A ce moment du film, l'avocat change de registre et de rôle. Il est dans l'empathie avec la mère et dans une fonction d'expert, ce qu'il n'est pas en réalité, par rapport à Michael Longstreet parce qu'il a été initié d'informations qui n'auraient jamais dues lui parvenir. Dès lors, il fait valoir à titre individuel le principe de précaution, chose qu'il refuse de prendre en compte lorsqu'il évoque les effets du médicaments à large échelle, faisant valoir la balance entre les bénéfices et les risques.

Il existe donc une distance entre la justice et l'utilisation du droit pour défendre les intérêts des justiciables et les citoyens qui réagissent souvent par l'émotion et la réaction. Cette mise à distance est difficile à mettre en oeuvre dans un huis clos. Le téléphone portable devient l'objet de la mise à distance. Il sépare les simples citoyens des professionnels du droit. En effet, s'il permet une mise en relation de tous les protagonistes de la vraie affaire judiciaire du film, mais qui sont absents de l'image, il isole les autres personnages, bien visibles à l'écran. En coupant cette communication de manière brutale, et je ne révélerai pas comment, le personnage d'Alan Cowan redevient un citoyen comme un autre, coupé de son affaire mais surtout, abaissé au niveau des citoyens "normaux"! En ne permettant plus à l'avocat de communiquer, celui-ci perd son rôle dans la société, mettant en péril ses clients.

Conclusion
A partir d'une histoire simple faisant se téléscoper deux mondes représentés par deux couples, Polanski évoque autre chose qu'une simple histoire de bagarre d'enfants qui se serait soldée par quelques dents cassées. C'est bien sûr la vision que nous avons des faits qui est présentée dans ce film. De l'affaire de la bagarre, nous ne voyons que le point de vue des parents qui, bien que concernés, ne sont pour autant pas les plus concernés. Alan Cowan est d'ailleurs le seul à ne pas dramatiser l'affaire et à ne vouloir impliquer les parents que dans ce qui les concerne vraiment: les réparations! Quant à l'affaire du médicament qui pourrait être dangereux, nous ne voyons que la partie de la défense qui sous-entendrait qu'elle est donc coupable.
Dans tous les cas, le spectateur n'a qu'un aspect des choses alors qu'on lui demande de fait, par l'exposition parcellaire des événements, à porter un jugement. La séquence finale répond à la question en réalité posée par Polanski. Tout est affaire de proportion et certaines affaires ne méritent pas l'importance que des personnes extérieures à l'affaire lui donnent. Serait-ce un message personnel de Polanski?

A très bientôt

Lionel Lacour

vendredi 18 novembre 2011

3ème édition des Rencontres Droit Justice et Cinéma: c'est officiel!

Bonsoir,
la troisième édition des Rencontres Droit Justice et Cinéma a été annoncée officiellement au Barreau de Lyon, organisateur de cet événement avec l'Université Jean Moulin Lyon 3, l'occasion de présenter le nouveau logo de cette manifestation dans une soirée qui accueillait Gregory Faes, Directeur Général de Rhône Alpes Cinéma et Victor Vitelli, Délégué aux affaires publiques et commerciales du Consulat des USA de Lyon. Ces deux institutions sont désormais partenaires des Rencontres.


Rhône Alpes Cinéma organisera une exposition documentaire de films ayant été tournés à Lyon abordant le thème du droit et de la Justice. Cette exposition aura lieu au Palais de Justice, rue Servient. Une manière originale finalement d'amener les spectateurs non plus dans les salles de cinéma mais dans un lieu où se rend la justice en France ou ailleurs.

Le Consulat des USA soutient lui aussi les Rencontres en mettant en relation les organisateurs avec tous ceux qui aux Etats-Unis pourront venir commenter et analyser les films américains programmés dans la troisième édition.

Mais c'est bien sûr la personne qui allait présider cette édition 2012 qui était attendue.
Ainsi, c'est le réalisateur français Yves Boisset qui ouvrira les Rencontres Droit Justice et Cinéma le 12 mars 2012 par la projection du film Le prix du danger, film d'une étonnante actualité au regard de ce que devient la rpogrammation télévisuelle contemporaine. Yves Boisset sera ensuite interrogé par Jean-Jacques Bernard, Rédacteur en chef de Ciné+ Classic pour évoquer son intérêt pour représenter dans ses films les problèmes de justice de la société française.

Le reste de la programmation est à venir sauf pour les séances lycéennes qui seront accueillies par l'Institut Lumière et le cinéma Comoedia (informations sur cette programmation réservée aux classes de lycée sur demande).

Je reviendrai vers vous très prochainement pour d'autres informations sur la programmation à venir.

A bientôt

Lionel Lacour