jeudi 7 juin 2012
Balades cinématographiques à Lyon: Préparez la rentrée!
samedi 26 mai 2012
La haine: chef d'oeuvre de Mathieu Kassovitz
Dans le cadre des "Lundis du MégaRoyal" de Bourgoin, j'avais programmé lundi 21 mai La haine de Mathieu Kassovitz. Ce film de 1995 semble avoir été tourné après 2005, date des émeutes urbaines qui ont enflammé les banlieues françaises et qui furent si médiatisées. C'est pourtant dix ans auparavant que Kassovitz, alors âgé de 28 ans seulement, tourna un film choc qui fut salué unanimement par la critique sur ses qualités formelles sûrement davantage que sur ce que le film montrait. Le réalisateur en fut conscient, gêné sûrement quand il fut propulsé dans le monde très glamour de Cannes où il fut d'ailleurs récompensé. Kassovitz regrette d'ailleurs que l'engouement pour son film ait servi justement le film et pas la cause qu'il mettait en scène.
Le public lui rendit également honneur en allant nombreux voir ce film. Et notamment le public des banlieues pour qui La haine représentait un film de référence.
Introduction
La question qui se pose est simple. Est-ce que ce film a réellement marqué une rupture dans le cinéma français dans sa manière de représenter la banlieue? Avant lui, d'autres avaient montré cet
jeudi 17 mai 2012
La boum: un film entre trente glorieuses et crise
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Sophie Marceau dans son premier (et plus grand?) rôle
Vic
|
Bonjour
à tous,
le 17 décembre 1980 sortait La boum de Claude Pinoteau qui
avait réalisé quelques années auparavant La gifle avec
Isabelle Adjani et Lino Ventura. Déjà une histoire d'une jeune fille qui rêvait
de davantage de libertés, déjà des parents qui vivaient séparés, déjà une idée
de divorce, déjà une possibilité de liberté sexuelle. Et surtout, une jeunesse
qui continue à revendiquer et à manifester dans la rue. Mais dans La
boum, Vic, 13 ans, incarnée par la débutante Sophie Marceau, vit
heureuse dans une famille bourgeoise. Le père, François Beretton, interprété
par Claude Brasseur, est dentiste tandis que la mère, Françoise Beretton, jouée
par Brigitte Fossey, est dessinatrice de bandes dessinées. Le film commence par
une salle de classe, histoire de planter le décor: ce sera une histoire qui
racontera la vie des élèves. Puis plusieurs plans qui montrent Paris, mais les
beaux quartiers, et surtout, la place du Panthéon et le lycée Henri IV qui
n'est pas ce qu'on appelle un établissement de banlieue. Et Vic arrive devant
l'entrée du lycée tandis que ses parents emménagent
dans
le quartier après avoir quitté Versailles. A partir de cette présentation,
quelle histoire peut intéresser les spectateurs puisque tout semble dégouliner
de bonheur?
La boum, un teen movie classique
La séquence de présentation dans le lycée est caractéristique des films
destinés aux adolescents. Une cour de récréation, des jeunes caractérisés par
leur look, leur comportement; leurs relations avec les autres. Pénélope, qui
deviendra la meilleure copine de Vic, fait comprendre à sa jeune sœur que les
élèves de 6ème ne doivent pas traîner avec ceux de 4ème! Cette présentation
s'accompagne des classiques représentations des adultes, du professeur moqué
pour sa (sur)pilosité aux parents qu'il est de bon ton d'utiliser comme taxi
mais dont on ne souffre pas qu'ils soient vus avec leurs enfants au risque de
les faire passer pour des ringards auprès de leurs copains... qui se comportent
de la même manière avec leurs parents.
L'illusion d'une émancipation adolescente est visible dans tout le film, les
jeunes narguant la caissière de cinéma se laissant berner par la sœur de
Pénélope qui fait croire qu'elle a 13 ans quand elle n'en a que 11 ou
organisant des soirées "chez eux" et non chez leurs parents. Ceux-ci
doivent d'ailleurs se faire le plus discret lors de la boum organisée chez eux!
Pour que les jeunes spectateurs se projettent encore un peu plus dans le film,
les héros collégiens font des blagues potaches à leurs camarades, tournées
autour des relations sentimentales ou sexuelles. Mais le tout reste très
"mignon", très proche des "teen movies" américains de la
même période mais bien loin de ceux d'aujourd'hui, beaucoup plus explicites! Au
contraire, Pinoteau tourne une séquence où les deux amoureux, Vic et Mathieu,
courent l'un vers l'autre, monté au ralenti pour accentué cet amour adolescent
de manière très "kitsch". Mais le réalisateur n'est pas dupe de
l'effet sur les spectateurs qui ne peuvent trouver cela que guimauve. Alors que
c'est Vic qui raconte ce qu'elle a ressenti, Pénélope, toujours sur ce ralenti,
trouve que justement, le ralenti, ça fait "cliché"!
La boum correspond donc à une société sans autre problème que celui
d'aller justement en "boum" et non en "surboum", mot
renvoyant inexorablement aux années 60, de savoir comment s'habiller et le cas
échéant, de sortir avec un garçon ou une fille, au grand dam des parents, qui,
décidément, ne comprennent rien à leurs enfants et qui ne pensent qu'à eux. Le
langage est d'ailleurs un marqueur fort entre la génération de Vic et celle de
ses parents. Il est à noter l'ampleur des "gros mots" utilisés par
Vic en 1980. Sa mère lui reproche de dire "chiant". Manifestement,
Vic serait aujourd'hui d'une "vieille France" quand on entend les
jolis mots d'oiseaux que se lancent les jeunes collégiens de 2012!
Cette rupture générationnelle est donc classique dans un film d'adolescents
mais un personnage vient s'ajouter à l'histoire, et, paradoxalement, faire le
lien entre les deux générations. Il s'agit de Poupette, l'arrière-grand-mère de
Vic interprétée par Denise Grey. Elle est le symbole des libertés conquises ou
à conquérir mais aussi de la sagesse pour les relations amoureuses.
Un
souffle de liberté
Ce qui peut expliquer le succès du film est cet air de liberté qui est présent
durant tout le film. Ce qui peut surprendre, c'est qu'une des premières
affirmations de libertés est liée à la facilité avec laquelle les élèves
annoncent que leurs parents sont divorcés ou en passe de l'être. Ceci
correspond en fait à une situation avérée avec une recrudescence des divorces.
Cependant, il paraît plus probable que ces affirmations soient des mots
d'auteurs pour faire rire et témoigner de cette situation de plus en plus
fréquente plutôt qu'une transcription de la réalité. Peu d'élèves, parfois
encore aujourd'hui d'ailleurs, se vantaient en 1980 d'avoir des parents
divorcés.
Cette liberté s'exprime aussi particulièrement avec Poupette qui à plus de 80
ans a un langage sans langue de bois avec tout le monde, se permettant de dire
des vérités parfois à l'encontre des bonnes mœurs. Ainsi elle se réjouit que sa
petite-fille, Françoise, trompe François et ne manque pas de le lui dire. De
même ose-t-elle aborder le fait qu'une concurrente de Vic pose un problème
parce qu'elle couche (sic). Sauf qu'elle le dit dans un bus alors même qu'une
femme pouvant être la mère de Vic écoute la conversation!
Cette liberté du langage correspond à une liberté acquise après 1968, Poupette étant
de ce point de vue bien en avance sur cette période révolutionnaire!
Les relations amoureuses entre François et Françoise semblent être au beau fixe
mais n'ont pas empêché François d'avoir une liaison avec une femme, que joue
Dominique Lavanant, qui vient le persécuter dans le dispensaire où il
travaille. Mais cette maîtresse n'a plus rien à voir avec celles des
marivaudages ou autres pièces d'antan. Elle assume pleinement sa sexualité,
fait du chantage non pour garder son amant mais pour avoir une nuit d'adieu.
Elle s'habille sexy, propose des films érotiques et des aliments
aphrodisiaques. La révolution sexuelle est passée par là!
C'est
donc une certaine prise de pouvoir par les femmes qui est montré dans le film.
Ce sont elles qui décident. Le point de vue est clair. Les hommes sont des
suiveurs. Poupette s'est choisi une vie libre avec plusieurs maris. Les
relations amoureuses de Vic ne sont jamais vues que par son point de vue. De
même pour Pénélope. Ce sont les filles qui décident et qui réagissent. Il en
est de même pour Françoise, la mère de Vic. Elle travaille, se bat pour vendre
ses dessins dans des magazines, s'habille en costume cravate, change une roue,
casse le magasin de la maîtresse de son mari, décide pour lui de ce que va
devenir le couple une fois que la tromperie est révélée et bien d'autres
détails dans le film. Cette masculinisation du rôle des femmes est d'ailleurs
perceptible dès l'énoncé des prénoms. Françoise et François. Le choix ne peut
être anodin. Une seule lettre ne distingue les deux époux. Cette liberté des
femmes est cependant payée au prix cher. Françoise travaille, Françoise fait à
manger, Françoise doit s'occuper de l'adolescence de sa fille et lui faire
réciter ses devoirs, Françoise doit rencontrer les professeurs quand ceux-ci ne
sont pas contents du travail de Vic. Et Françoise sera à son tour séduite par
le beau professeur d'allemand, interprété par Bernard Giraudeau.
Une belle morale conservatrice?
Les saillies truculentes de Poupette, les blagues potaches, les amours
tumultueuses de Vic, les micro-fugues de Pénélope pourraient laisser penser que
l'ordre moral traditionnel est battu en brèche. Il n'en est rien. D'abord les
représentants de la gente masculine viennent régulièrement rappeler certaines
valeurs masculines. François s'interpose entre Eric, l'amant de Françoise et
des agresseurs. Il fait preuve de courage propre aux qualités traditionnellement
attribuées aux films dont le héros est un homme. Ce qui ne l'empêche pas de
casser la figure à Eric pour qu'il laisse Françoise tranquille. Mais c'est
aussi Mathieu, le petit copain de Vic qui vient casser la figure de François
croyant qu'il sort avec Vic - il ignore bien évidemment qu'il est son père! Il
fait preuve lui aussi de courage et de sens moral, ce dont ne manque pas
en définitive François. Sa liaison est un secret qu'il essaie de masquer
avec son ami Etienne qui le couvre. Cela vaut des quiproquos, des gags et des
remords. Mais finalement, c'est François qui vient tout avouer à Françoise. Si
cette solution choisie par François semble correspondre à des temps nouveaux -
un mari qui avoue son infidélité relève des nouvelles relations mari - femme
après 1968 - elle ne fait que mieux servir un discours plus classique et donne
l'occasion aux scénaristes, Claude Pinoteau et Danièle Thompson, de rappeler ce
qu'est un couple. C'est après une séquence durant laquelle François, qui a été
invité à vivre ailleurs depuis qu'il a avoué son infidélité, est allé chercher
Vic qui avait fait le mur qu'il affirme à sa femme qu'une enfant a besoin d'une
autorité masculine au sein d'une famille unie.
Toutes les libertés présentées durant le film sont vécues par chacun des
protagonistes adultes. Et tous en reviennent. Poupette qui clame haut et fort
son indépendance se fait rabrouer par François qui lui lance qu'elle n'a pas
été capable de garder "un mec" dans toute sa vie. Au lieu de se
fâcher, elle le remercie d'oser lui dire une vérité, ce que plus personne ne
fait vu son grand âge!
C'est toujours Poupette qui pousse à la fois Vic à
retrouver Mathieu à Deauville tout en lui faisant comprendre qu'il ne faut pas
coucher, parce que parfois, des "enfants ont des enfants". François
lui-même a pris ses libertés avec une maîtresse-tigresse et a joué à
l'adolescent en trouvant des stratagèmes pour mentir à sa femme et lui cacher
ses frasques. Mais c'est lui qui avoue tout, accablé par le poids des
responsabilités qu'il a vis-à-vis de sa femme. Elle-même trompe François et
envisage de partir avec son amant au Maroc. Mais elle y renonce pour des
raisons multiples que le spectateur comprend forcément: le remords d'abandonner
son mari qui lui a tendu la main, celui de briser une famille et avec elle, de
nuire à Vic et puis surtout, celui de céder à un amour de passage plutôt que de
réparer son amour. Ces interprétations sont laissées aux spectateurs qui
choisira une ou plusieurs de ces solutions.
Le réalisateur ne laisse d'ailleurs pas vraiment le choix au spectateur. Dès le
début du film, il utilise des séquences dans lesquelles les dialogues sont
inaudibles. La première fois, cela correspond à la présentation d'une famille
unie avec éclats de rires et bonheur à l'image entre les deux époux. Puis il y
a recours quand François vient dire la vérité à Françoise. Encore une fois
quand Françoise rencontre Eric, le professeur d'Allemand, au cinéma puis
l'accompagne on ne sait où. C'est encore ce procédé qui est utilisé quand elle
abandonne Eric à l'aéroport alors même qu'elle allait partir avec lui. C'est
enfin la même chose quand elle rentre de l'aéroport et découvre son mari dans
leur restaurant fétiche et que le spectateur comprend que tout va redevenir
comme avant...ou presque.
Ces séquences sont destinées aux adolescents à qui on fait comprendre que ce
qui concerne la vie intime des adultes n'est pas à être livré aux enfants et
adolescents. Elles sont aussi destinées aux parents qui comprennent que
l'absence de mots n’empêche pas les jeunes de comprendre les situations intimes
par leur comportement.
Et à ce même moment, Vic organise sa boum, chez elle. Et Mathieu est là. Elle
danse avec lui sur la chanson Reality de Richard Sanderson,
chanson qui aura servi de bande son de tout le film. Vic est heureuse. Mais
elle voit arriver un autre garçon, plus beau, dont on comprend qu'elle en tombe
déjà amoureuse.
Conclusion
La boum est donc destiné à deux publics. Aux adolescents qui
peuvent se reconnaître dans la vie de Vic et de ses camarades avec des
nouvelles relations avec leurs parents, moins strictes qu'avant et avec
davantage de libertés. Aux adultes qui peuvent se comporter comme des enfants,
surtout les hommes, avec des mensonges et cachoteries coupables. Mais si la
morale pour chacun semble différente, chacune constitue le côté d'une même
pièce. Pile, la morale pour les jeunes dont l'insouciance est une réalité et
peut-être un moyen pour grandir. Vic peut rêver être amoureuse éperdument
jusqu'à en faire des bêtises. Mais elle peut tomber amoureuse d'un autre garçon
tout aussi vite. Cette liberté est rendue possible par l'absence de
responsabilités qu'elle peut avoir vis-à-vis d'autres personnes. Elle n’engage
qu'elle. Face, la morale des parents est conditionnée au sens des responsabilités
dont ils doivent faire preuve. La liberté, c'est bien, sauf quand elle aboutit
à la destruction d'un lien plus fort: la famille. En ce sens, ce film fait
autant l'apologie des libertés que de l'idéal familial.
Nous sommes en 1980, moins d'un an avant l'arrivée au pouvoir de François
Mitterrand. Et si le film a fait un carton, c'est pour la fraîcheur de ses
interprètes et par un discours assez conventionnel qui séduit le temps d'un
spectacle. Mais il ne répondait en rien à une réalité sociale bien différente
pour les François de 1981: flambée du chômage, début des violences dans les
banlieues, concentration des populations immigrées dans ces quartiers. Toutes
ces questions étaient absentes du film qui ne pouvait toucher que dans ce qu'il
y avait d'éventuellement sociétal, comme le divorce. Mais rien dans une
approche sociale.
Avec l'accentuation du chômage et de la crise, l'arrivée du SIDA, d'autres
films allaient évoquer bientôt une autre jeunesse, désenchantée, vraiment
rebelle, mais toujours en quête de reconnaissance. Mais cela n'enlève pas
à La boum ses qualités, celle d'un film dans la queue de la
comète des Trente glorieuses. En tout cas rien de comparable avec cette horreur
de LOL déjà évoqué dans ce blog, qui reprend les recettes du
film de Pinoteau et dont le succès ne me lasse pas de m'interroger!
A bientôt
Lionel Lacour
dimanche 13 mai 2012
Le Happy end: une notion très importante pour comprendre une société
très régulièrement, les spectateurs de films évoquent, parlent ou critiquent les "happy end" des films. Ce terme est ce qu'on appelle un faux ami. En traduisant littéralement, cela donne donc "une fin heureuse, joyeuse". Cette traduction correspond souvent à la réalité de la traduction, avec des films divers et notamment des films pour la jeunesse dont l'objectif serait de fixer sur pellicule (ou numérique maintenant!) la morale de la société. Le film La boum de Claude Pinoteau en 1981en est un exemple, même si la famille présentée était déjà différente de celle modèle des années 1960 en France. Pourtant, cette expression est plus complexe qu'il n'y paraît. Quand le code Hays fut mis en place, le "happy end" ne correspondait pas seulement à terminer un film par une fin "heureuse"mais à une fin morale, c'est-à-dire à une fin dont les représentants de l'ordre, de la morale et du bien l'emportaient sur les autres, les bandits, les dépravés et autres contrevenants aux bonnes moeurs. Cette approche permet alors de mieux saisir l'évolution des sociétés quant à ce qui est représentable ou non.
Respecter le "happy end": pourquoi?
Que ce soient l'URSS ou les USA, la France ou d'autres pays européens, tous ces pays ont eu une production cinématographique qui a suivi cette règle du "Happy end", forcée par la loi, par la règle ou par l'usage. Bien évidemment, les films soviétiques ne pouvaient finir autrement que par une valorisation du modèle communiste dans la séquence finale. La liste des films est assez pléthorique pour n'en citer que quelques uns, du Cuirassé Potemkine en passant par tous les autres chefs-d'oeuvres des années 1920 au film Les moissons et autres films de pure propagande des années staliniennes et de ses successeurs. Le cinéma hollywoodien ne fut pas en reste. Le code Hays des années 30, le soutien des majors durant la seconde guerre mondiale puis la guerre froide, et notamment pendant le maccarthysme, ont eu pour conséquence de voir triompher le bien défini par l'establishment le plus souvent puritain et anti-communiste.
En France, le cinéma n'est pas beaucoup moins éloigné de cette ligne du respect de l'ordre dans ses films. Les gangsters se font tuer ou arrêter par les policiers. Et si parmi ces derniers il y a des traîtres, nulle rédemption possible. Un flic pourri n'est pas récupérable.
Le respect du "happy end" classique dans les films est donc un signe évident du respect d'un ordre établi et des valeurs qu'il est sensé représenter pour la société. Au contraire de la littérature, le cinéma est jugé comme étant plus nécessaire à contrôler dans le message qu'il véhicule. La nature même de la création cinématographique permet davantage de contrôle que pour d'autres créations artistiques. Le financement provenant de sociétés privées ou d'Etat, celles-ci veillent scrupuleusement à ce que le message ne soit pas subversif, ou en tout cas, le moins contraire à ce qui correspond à leurs valeurs.
Nombre de films qui ont pu apparaître comme des contestations de l'ordre établi ne font cependant que conforter cet ordre par un "happy end". Parmi les films les plus célèbres dans ce cas se trouve Metropolis dont la fin contraste singulièrement avec le discours global du film. Le patron de l'entreprise finit bien par serrer la main du mouvement contestataire ouvrier, laissant augurer un avenir meilleur sans remettre finalement en cause l'ordre établi.
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| Curd Jurgens veut Brigitte Bardot dans son lit, mais elle est mariée à Jean-Louis Trintignant. Un scénario torride pour une fin malgré tout très morale! |
Même dans le film Le cave se rebiffe en 1961 dont les héros sont des truands faisant de la fausse monnaie, le "happy end" est en quelque sorte sauvé. En effet, si deux d'entre eux réussissent à récupérer l'argent - vrai - en échange de celui qu'ils ont imprimés - et donc faux! - le film se finit tout de même par un carton rappelant que tous les protagonistes de l'histoire furent arrêtés par la police!
Il est donc évident que le cinéma, même "libre" de pression d'Etat, est un art dont la propension à remettre en cause des valeurs d'ordre public ou morales est assez conditionné à une évolution tendancielle de l'opinion publique. Les films - et même les séries - destinées aux adolescents peuvent de prime abord être perçues comme contraires à la morale et aux représentations traditionnelles du respect des valeurs notamment familiales. Or il est très rare que la morale de ces films - et donc de ces séries - ne revienne pas à un retour vers un ordre établi, quitte à voir les parents ou les institutions mises en causes dans le film faire un pas vers les jeunes. C'est peut-être ce qui amènera au qualificatif de progressiste!
Le "happy end" au sens du respect des valeurs de l'ordre public traditionnel est donc un élément identifiant fort pour analyser une société, les valeurs qui l'animent et les marges d'évolution possible.
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| Les deux vagabonds héros du film Les temps modernes de Charlie Chaplin |
Le cinéma, même américain, n'a pas attendu la fin du code Hays pour remettre en cause l'ordre établi et encore moins pour finir par une absence de "happy end". En 1937, Chaplin dans Les temps modernes n'était-il pas beaucoup plus subversif que Fritz Lang dans la conclusion de son film. Quand Fritz Lang faisait se serrer les mains du patron et de l'ouvrier, Chaplin fait errer les deux amants vagabonds et clochards rejetés de la société à laquelle ils aspirent pourtant dans une séquence mémorable. Pas de "Happy end" ici puisque l'ordre établi et les valeurs du modèle américain sont clairement dénoncés. Loin de permettre à tous de pouvoir devenir quelqu'un, le modèle américain vu par Chaplin est un modèle qui exclut les plus modestes de l'illusoire "rêve américain". Le film fut néanmoins un succès, peut-être parce que Charlot était un marginal pour la société américaine et que finalement, il n'était pas un personnage dans lequel l'Américain moyen pouvait vraiment se projeter.
Ce ne fut pas le cas dans le film de Renoir La règle du jeu. En 1939, le film explose la société française, montrant qu'elle reste une société hiérarchisée malgré la république et que les valeurs qui l'animent sont finalement loin d'être une réalité. L'antisémitisme touche tout le monde, y compris le petit personnel! Mais surtout, alors qu'il y a eu un meurtre, celui-ci sera finalement couvert par un témoignage affirmant que ce fut un accident. Ainsi, l'ordre public ne pouvait être rétabli puisque le crime n'était pas puni, sous couvert de tas de bonnes raisons soi-disant morales elles-mêmes. C'est bien ce que dénonçait d'ailleurs le réalisateur. Les personnages incriminés, les héros du films auxquels les spectateurs s'étaient attachés s'en sortaient, ce qui pouvait constituer un "happy end" au sens commun mais pas au sens réel. Les spectateurs français étaient donc mis face à une réalité dans laquelle ils pouvaient certainement se projeter, il suffit de se souvenir de la tirade de Jean Renoir affirmant que tout le monde mentait depuis 1936, mais à laquelle ils ne pouvaient pas adhérer. Accepter cette fin, c'était accepter ce que disait le film. Que le criminel, le fut-il par accident, soit arrêté et condamné, aurait conforté les spectateurs dans l'illusion de leur société. Le film fut un échec malgré ses qualités indéniables. Mais la remise en cause du "happy end" n'était pas acceptable. Pas encore.
Les échecs, ou les succès, des films ne s'explique pas seulement par le respect ou non du "happy end". Le non respect de ce dernier doit, pour être accepté, renvoyer à une forme proche de la parabole, comme peut l'être Charlot, ou bien correspondre à une évolution de la société à qui est destiné le film.
La fin du "happy end"?
Il est de coutume de dire que le premier film américain à ne pas avoir respecté le "happy end" est le film Guet apens de Sam Peckinpah avec Steve Mc Queen et Ali Mc Graw. Ces hors la loi, poursuivi par la police réussissent à s'en sortir s'en avoir à rendre des comptes à la justice. Depuis ce film, le cinéma américain n'a plus été inhibé, concluant régulièrment par des fins dans lesquelles des personnages ayant agi en contradiction avec l'ordre établi n'ont pas été inquiétés par ce dernier, voire ont pu prospérer. C'est par exemple le cas du héros de Impitoyable de Clint Eastwood en 1992 qui après avoir tué plusieurs individus devient un homme d'affaire, c'est tout du moins ce que dit le carton final du film.
Du côté français, le non alignement sur le "happy end" classique s'observe aussi dans bien des films. Yves Boisset, dans Dupont Lajoie en 1975 ou dans Le prix du danger renonce au "happy end" de manière très déconcertante. Dans le premier cas, le violeur d'une jeune fille interprété par Jean Carmet laisse s'organiser et même participe à une ratonnade sur des travailleurs immigrés clandestins accusés d'avoir perpétré ce crime. Il s'en sort impuni par la justice française. La séquence finale voit un des rescapés du lynchage venger son frère en tuant le vrai violeur. Ce crime ne peut être impuni non plus. Mais en finissant sur ce meurtre, Boisset ne prône pas la légitime défense mais dénonce le racisme et une société qui est incapable de faire respecter l'ordre, couvrant des crimes croyant maintenir un ordre social mais générant une violence incontrôlable. Dans Le prix du danger en 1983, c'est une chaîne de télévision qui crée un jeu dans lequel les participants acceptent d'être des chasseurs ou d'être chassé contre un pactole. Le film dénonce bien évidemment les dérives possibles de la télévision. Mais surtout, et alors que des meurtres sont perpétrés, les règles du jeu dénoncées et les tricheries démasquées, le candidat interprété par Gérard Lanvin est finalement mis en hôpital psychiatrique. Le jeu télévisé est quant à lui maintenu et même développé sans que les autorités de l'Etat n'interviennent. Cette absence de "Happy end" était plus acceptable pour la société que pour La règle du jeu car le film se voulait être de l'anticipation dans un pays imaginaire. La morale contraire à la morale de l'ordre établi était acceptable car elle ressemblait finalement à celle d'un signal d'alarme contre une telle évolution de la télévision et pour laquelle la majorité des spectateurs pouvait se sentir impliquée en refusant justement une telle dérive.
"Happy end" et "happy end": la question de l'empathieSi le "happy end" est plutôt la règle dans les films, celui-ci doit donc se distinguer par plusieurs formes. Le "happy end" conventionnel dans lequel les héros représentent le bien et la morale l'emportent sur ceux qui n'agissent pas en conformité avec l'ordre établi et qui sont punis. C'est le principe de Robin des Bois ou de Zorro. D'autres films peuvent laisser l'illusion d'un "Happy end" parce que les héros du film réussissent alors même qu'ils sont des bandits. Les tontons flingueurs relèvent de ce registre, comme Guet apens cité plus haut.
Enfin, vous avez des films dont les héros sont des hors la loi ou des êtres foncièrement mauvais mais qui, par le récit et la mise en scène, génèrent en vous une certaine emapthie. C'est le cas de Bonnie and Clyde, Easy rider et même plus récemment La chute dans lequel le personnage de Hitler a une approche plus humaine qu'abituellement. Pourtant, la fin les condamne, dans les cas cités par la mort, respectant le principe du "happy end".
Il se peut parfois que deux "happy ends" soient possibles. C'est le cas des Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang. Ce dernier voulait que son héros, Mr Fox interprété par Stewart Granger laisse un jeune héros en mourant sur une embarcation en pleine mer. Fox était un trafiquant et en mourant, il était finalement puni par une morale supérieure à laquelle il se soumettait, laissant le jeune garçon désormais libre. Le "happy end" était dans la morale même si le héros pour lequel le spectateur avait de l'empathie devait mourir. Les studios l'obligèrent à réaliser une autre fin en ajoutant une séquence dans laquelle le jeune garçon qui a hérité de la propriété de Fox, annonce qu'il attend le retour de son ami, une sorte de père de substitution. Avec cette fin, le "happy end " est différent. Il laisse planer un suspens sur la mort de Fox. Mais surtout, il consolide l'idée très conservatrice d'une cellule familiale forte, fut-elle adoptive, liant le fils à son père, le tout adossé à une logique patrimoniale. Cela fut imposé par les studios à Fritz Lang qui fit de son film celui qu'il détesta le plus de son oeuvre!
Le "happy end" a donc une véritable fonction pour le réalisateur. Il est le garant d'un ordre établi, qu'il soit celui de la famille ou de la société. Rompre avec cet ordre ou le remettre en cause, c'est le témoignage que celle-ci est en mutation et dénonce cet ordre, soit qu'il ne corresponde plus aux aspirations de la population soit parce que l'institution censée faire respecter cet ordre est défaillante.
L'historien, le sociologue, le politique et tous ceux qui doivent analyser l'évolution de la société et consulter son poul devraient parfois prendre conscience que le respect ou le non respect d'un "happy end" dans certains films est souvent révélateur d'une réalité de la société dont la mutation doit être prise en compte pour apporter soit une analyse pour les uns, soit une solution politique pour les autres. Cela peut valoir bien des sondages sur l'état de la société!
A bientôt
mercredi 9 mai 2012
Censure et Cinéma aux 5èmes Rencontres Droit et Cinéma de La Rochelle
je me fais aujourd'hui le relais d'une manifestation de très grande qualité se déroulant à La Rochelle pour la 5ème édition déjà. Ce sont également des Rencontres Droit et Cinéma mais, à la différence de celles que j'organisent à Lyon, abordant le sujet selon un angle thématique.
Si vous êtes du côté de La Rochelle, ne manquez pas ces conférences et projections!
samedi 5 mai 2012
Le Forum des images - Mai 2012
une fois n'est pas coutume, je vous propose de découvrir une programmation à laquelle je ne participe pas, ni de près ni de loin mais qui mérite le détour.
Le forum des images est en effet organisé à Paris depuis bien longtemps déjà et offre au public une approche cinématographique variée faisant du film une clé de compréhension du monde dans lequel nous vivons.
J'insisterai surtout sur la programmation intitulée "Paris vu par Hollywood" dont l'intérêt évident est de voir comment les Américains se représentent une ville chargée de symboles historiques, ville dont les grands moments historiques ont souvent abouti à des messages que certains, à tort ou à raison, ont prétendu être universels.
Je vous laisse découvrir tout le programme sur le site du forum des images et vous invite à découvrir ces moments forts, notamment avec Denis Podalydes dans une master class ou avec l'historien du cinéma Antoine de Baecque.
Très bon Forum des images à Paris et à très bientôt.
Lionel Lacour
mercredi 18 avril 2012
La publicité twingo: radioscopie de la jeunesse d'aujourd'hui
une fois n'est pas coutume, je vais vous proposer l'analyse d'une publicité récente. En effet, et la lecture des différents commentaires qui sont sur les fameux sites qui permettent de voir des vidéos en streaming le prouve, les publicités génèrent des réactions très intéressantes, preuves que les spectateurs de ces spots comprennent qu'on leur vend autre chose qu'un produit. L'image, la mise en scène et la petite histoire sont aussi pour nous raconter, soi-disant, ce que nous serions si nous achetions ce produit, et donc ici cette voiture: une Twingo Renault. Vous pouvez donc voir ou revoir cette publicité sur ce lien:
http://www.youtube.com/watch?v=e1zqXWKNHO8
Maintenant analysons en effet le message.
A qui est destinée cette publicité?
Le message pourrait être confus. En effet, vous avez deux générations dans la même voiture: une mère et sa fille. Dans d'autres spots, c'est même la grand-mère et sa petite fille! Bref, revenons en au spot étudié. En réalité, le spot s'adresse vraiment à la conductrice car elle seule conduit la voiture. Sa fille n'a pas d'autre objectif que de l'associer à sa jeunesse. Sauf qu'en partageant quelque chose qui caractérise les jeunes d'aujourd'hui, cela fait des conducteurs, et ici conductrices, des personnes jeunes et donc forcément ouvertes d'esprit. Forcément, elle aussi a un tatouage.
Et à bien y regarder, le message semble assez efficace car les twingos neuves sont surtout achetées par des adultes de plus de 30 ans. Les twingos achetées par des plus jeunes sont souvent des voiture d'occasion! D'autres véhicules du même segment attirent davantage les jeunes: mini, fiat 500 par exemple.
Que dit cette pub sur les mères?
Cette publicité valorise la génération des "parents". En effet, si cette publicité met en scène une pratique culturelle de la jeunesse actuelle, c'est bien sûr dans un premier temps pour rappeler que cela peut choquer une partie des aînés. Il suffit de voir ou d'entendre certaines réactions sur ces pratiques de tatouages, pratiques autrefois associées aux repris de justice, ou aux pirates (mais ceux-ci étaient plus rares au XXème siècle!). On pourrait dire la même chose de la pratique du percing qui s'est propagé dans le temps et dans le corps durant ces deux dernières décennies. Il y a donc bien dans un premier temps une volonté de montrer cette jeune fille comme une personne de son temps qui cherche à se démarquer de sa mère, soit symboliquement la génération précédente. Et l'effet est obtenu. Il est certainement aussi celui d'un grand nombre de mères découvrant le tatouage de leur fille dans le bas du dos.
Sauf que le (mini) coup de théâtre survient quand nous comprenons que la mère est en colère non pas à cause du tatouage, mais à cause de la qualité du tatouage. Elle-même en a un, situé au même endroit, mais forcément mieux. "Ça, c'est un tatouage!" La mère fait donc partie d'une génération qui a su rester jeune.
Avoir une twingo, c'est donc avoir une voiture apparemment sage mais pour une population qui est encore jeune et qui le montre!
Ce que dit vraiment cette publicité!
Ce spot est un résumé de ce que vivent les jeunes Français aujourd'hui à qui les générations précédentes ne laissent aucune possibilité d'émancipation. Grands-parents issus de Mai 68 et parents nés après 68 ont été bercés par l'idée que leur génération avait bousculé l'ordre établi pour les premiers, ou éduqués dans cette mythologie pour les seconds. Avec l'augmentation de l'espérance de vie et surtout l'amélioration des conditions de vie qui font qu'un homme ou une femme de 60 ans n'est plus forcément un vieillard, les différences entre générations se sont estompées. Aurait-on imaginé voir une actrice de plus de 40 ans être présentée comme sex symbol dans les années 1960? Bien sûr que non. C'est pourtant ce que l'on dit de Monica Belluci ou de Jennifer Aniston. Il y a donc un gommage des différences inter-générationnelles qui valorise les plus âgés tout étonnés d'apparaître encore comme séduisants et dynamiques. Mais cela a pour effet une dévalorisation des générations plus jeunes.
La pub Twingo dit bien cela. "tu crois être rebelle par un tatouage? Tu ne seras pas plus rebelle que moi et en plus le mien est plus beau." Ce qui est oublié, c'est qu'il est aussi plus cher car le petit tatouage de la fille est forcément moins cher que le grand de sa mère. L'effet est assez inhibant pour les jeunes qui ne peuvent pas se démarquer de leurs parents: plus riches, plus rebelles, plus provocateurs que leurs enfants.
La symbolique de ce tatouage est également sexuelle car son positionnement est évidemment fait pour être vu par d'autres personnes que celle qui le porte. A commencer par le partenaire sexuel. Dans ce cas, le petit ami de la fille, le compagnon (mari ou pas) de la mère. Le message est le même que précédemment. La mère signifie à sa fille qu'en terme de liberté sexuelle, les jeunes n'ont rien à apprendre aux parents qui ont fait la révolution sexuelle à partir de 1968. Les films qui évoquent ce grand moment de liberté sexuelle sont nombreux comme Milou en mai de Louis Malle. Plus provocateur encore, le grand tabou de la sexualité des parents est désormais effacé et exprimé ostensiblement aux jeunes et aux enfants. Les parents ont une sexualité, ce que les enfants savent naturellement mais qu'ils occultent. Mieux, ces parents affichent leur sexualité, ce qui est une autre manière d'inhiber un peu plus les enfants.
Une telle publicité peut faire bondir par le message qu'il véhicule. Le spot peut faire sourire les parents qui se reconnaissent dans cette mère et hurler ceux qui refusent justement cette posture de ces générations de parents qui veulent faire plus jeunes que les jeunes. Le plus étonnant, c'est que des jeunes se laissent prendre au seul humour et ne réalisent pas que c'est bien leur histoire qui est racontée. En réalité, le spot est une merveilleuse analyse de ce qui leur arrive. Ils ne sont que des suiveurs. Ce qu'ils peuvent imaginer pour se démarquer de leur parents a déjà été fait par leurs parents et en mieux. Impossible de faire mieux qu'eux, d'être plus imaginatifs qu'eux, d'être plus libres qu'eux. Pas étonnant qu'ils n'arrivent pas à trouver autre chose que des stages plutôt que des emplois. Les générations qui les précèdent ne cessent de leur dire qu'ils ne pourront jamais être mieux qu'eux. Donc pourquoi leur donner des CDI puisqu'ils seront toujours moins bien que les générations qui les précèdent.
Si la publicité Twingo est de fait un manifeste de la supériorité des générations des plus de 40 ans, il devrait être un appel à l'émancipation des jeunes, diplômés ou pas, contre le diktat de ceux qui les empêchent de s'émanciper! Faisant partie de la génération des "castrateurs", ce n'est pas un appel auto-destructif mais juste un appel à la prise de conscience qu'on ne peut pas indéfiniment empêcher des générations d'accéder à des fonctions dans des conditions stables sans qu'un jour le retour de bâton ne soit terrible.
Vous aurez donc compris, vous voulez laisser à la jeunesse une possibilité de se démarquer de plus anciens, ne faites pas comme elle, ne vous faites pas tatouer. Et surtout, ne roulez pas en twingo!
A bientôt
Lionel Lacour
mercredi 11 avril 2012
Ma part du gâteau: A mort les traders
1. Une fable plutôt qu'un film réaliste
Le scénario ancre l'histoire dans un réalisme terrible en mettant en situation des employés d'une entreprise de Dunkerque dont le sort est lié à la mondialisation et à la délocalisation que cette dernière semble imposer. Si l'opération a pour conséquence de licencier massivement les employés de l'entreprise, elle permet l'enrichissement de traders dont celui à l'initiative de la spéculation sur la faillite de la dite entreprise, provoquant le chômage de ses employés.
L'une d'entre eux, Karin Viard, doit élever ses enfants alors qu'elle est divorcée. Elle trouve un emploi de femme de ménage à Paris pour un trader odieux interprété par Gilles Lellouche qui s'avère être celui qui a coulé l'entreprise pour laquelle elle travaillait. Mais elle n'en sait rien.
Après le choc culturel et économique entre ces deux personnages, ceux-ci semblent finalement se plaire, le trader étant présenté comme finalement un peu plus humain que ce que nous pouvions imaginer. Jusqu'à un voyage en Angleterre durant lequel, après avoir couché avec sa femme de ménage, le trader réalise qu'elle vient de Dunkerque et qu'elle travaillait pour l'entreprise qu'il a contribué à ruiner. Il le dit avec désinvolture sans réaliser le désastre humain qu'il a engendré, à commencer par son employée. Celle-ci décide alors d'enlever le fils du trader et de l'emmener à Dunkerque afin de forcer le trader à venir face à ceux qui ont été licenciés par sa faute.
Je passe les différents détails assez risibles du film qui relève parfois de la comédie lourde plutôt que du film réaliste. Qu'une licenciée de Dunkerque trouve du travail à Paris chez LE trader qui a coulé son sentreprise, c'est déjà fort. Entendre le trader hurler par téléphone qu'il s'est baisée la bonne alors qu'il est sur la terrasse de sa chambre, au premier étage de l'hôtel, au-dessus de l'entrée de celui-ci et bien sûr juste au moment où Karin Viard sort de l'hôtel ne manque pas d'étonner quant au discours du film qui se veut une fable sociale.
Les invraisemblances sont légions. Cela ne serait pas si grave si, comme dans les films du réalisme poétique de Marcel Carné, il y avait justement de la poésie. La situation de Jean Gabin dans Le quai des brumes n'est pas très réaliste non plus. Mais il n'y a pas de ridicule dans les relations humaines. Le film de Klapisch n'a rien de poétique. Ce n'était pas son propos. Mais il n'est pas réaliste non plus tant les situations relèvent parfois de la comédie de boulevard ou de café théâtre.
Alors soit, le film est une fable jouant sur l'exagération des situations, une comédie à l'italienne. Attendons la morale de la fable.
2. Les petits contre les puissants
Revenons donc à la situation finale.
Karin Viard, la gentille employée baffouée a enlevé le fils du méchant trader Lellouche. Le deal est clair: il vient récupérer son fils à Dunkerque sans prévenir la police. Et que fait-il ce salaud? Il appelle la police. Klapisch est malin. Il nous a montré au préalable que ce père se désintéressait totalement de son fils avant que la gentille Karin Viard ne lui explique qu'il fallait s'occuper de lui. Donc là, le voir s'inquiéter pour son fils, quelle supercherie! Forcément, il n'a pas le droit moral d'appeler la police puisqu'il ne s'occupe pas bien de son fils! CQFD.
Bon, la police arrête Karin Viard qui assiste, avec le fils de l'autre, à un spectacle de danse auquel participe une de ses filles en présence de tous les licenciés de l'usine fermée. Ah! les "prolos" qui se tournent vers la culture quand tout va mal! Karin Viard est embarquée et mise dans le "panier à salade" de la police venue avec deux autres véhicules puisque c'est une dangereuse enleveuse d'enfants, le tout devant le trader, sa copine forcément belle et futile et son coupé mercédès forcément hyper luxueux. Sauf que la plus jeune fille de Karin Viard voit la scène, appelle les spectateurs qui se mobilisent pour empêcher la camionnette de police d'avancer. La fillette désigne aussi le trader comme étant celui qui a causé la perte de leurs emplois.
Et là, devant toute la police médusée et inactive, deux mouvements vont se conjuguer. Le premier est d'empêcher la camionnette de la police d'avancer et d'emmener l'odieuse enleveuse d'enfant qui est bien évidemment une victime de la société comme le film nous l'a bien montré. Ainsi, les hommes et les femmes se mettent devant les véhicule qui ne peut avancer malgré ses accélérations, le tout devant d'autres policiers qui n'interviennent pas.
La deuxième réaction est tout aussi puissante. Quelques uns des chômeurs se voient désigner par la petite fille le trader à l'origine de la faillite de leur entreprise. Celui-ci protège sa maîtresse et son fils dans sa mercedes. Il doit affronter physiquement la colère des ouvriers, et, lâche bien sûr, affirme qu'il n'est pas le seul à avoir permis la liquidation de l'entreprise. Quel trouillard ce trader, lui qui frimait tant en affirmant à sa bonne - maîtresse d'une nuit qu'il était à l'origine de la ruine de sa boîte! Il se prend donc une gifle, tombe à terre, se relève et court. Ou plutôt fuit. Les autres le poursuivent prêts à le lyncher.
Et la police dans tout ça? Elle n'intervient pas.
Après avoir vu Lellouche courir dans la nuit sur la plage de Dunkerque - que va-t-il devenir? - le film se finit sur le visage de Karin Viard, heureuse du soutien de sa famille et de ses anciens collègues, unis pour l'empêcher d'être arrêtée par la police.
3. Une morale nauséabonde
Ainsi donc, le film se termine avec plusieurs idées fortes: on peut enlever un enfant quand sa cause est juste et la police ne doit pas enpêcher cela. En jouant sur la victime de licenciement qui travaille beaucoup pour gagner peu face à un trader qui gagne énormément en nous le montrant travailler peu, Klapisch joue sur du velour. Qui pourrait avoir de l'empathie pour Lellouche. Et même quand il nous le rend plus humain, disons plus sensible, il n'attend pas longtemps pour nous révéler sa vraie nature: un être égoïste et forcément incapable d'aimer. Il ne peut avoir que du mépris pour sa bonne! Le réalisateur met le spectateur dans le principe que l'amour que le trader peut avoir pour son fils n'est qu'une parodie d'amour. Il ne voudrait finalement que se venger de celle qui a osé s'opposer à sa volonté. Son appel à la police est donc présenté comme immoral. Ou plutôt digne de lui. Il ne comprend toujours pas pourquoi cette femme a enlevé son fils alors qu'il est évident qu'elle ne lui veut aucun mal puisque elle est gentille!
Mieux, quand il récupère son fils et qu'il est désigné par la fille de Karin Viard comme étant le trader liquidateur, Klapisch semble valider qu'on a le droit de le frapper. Les ouvriers auraient pu détruire l'objet représentatif de la fortune du trader: la mercédès. Non, ils s'en prennent à lui. La morale est forte. On peut lynché un salaud, un trader. Il y a presque une logique pléonasmique. Un trader est un être à éliminer, à poursuivre. La preuve, la police, pourtant présente en nombre, ne retient pas les lyncheurs ni ne les poursuit. On reste avec un plan de Lellouche courant seul sur la plage sans savoir ce qui va lui arriver. Ce n'est plus l'affaire de Klapisch ni celle des spectateurs. Son sort est déjà réglé.
Quant à celui de l'héroïne, il est voué au triomphe. Elle est celle qui a lutté contre la finance, contre la city. Elle a résisté à l'oppresseur. Elle lui a enlevé son fils et ce n'est pas mal, puisqu'elle est gentille!
Conclusion
Si le film pose de bonnes questions quant à la place de l'individu dans une économie mondialisée symbolisée par les conteneurs transportés sur les cargos, il dérive dans son approche morale qui dépasse la caricature. Klapisch fait valoir la légitimité sur la légalité. Soit. Il ne fut pas le seul. Et Les aventure de Robin des bois de Michael Curtiz ne faisait pas autre chose en 1938. Mais les assassinats de Normands par les hommes de la forêt de Sherwood étaient une parabole qui symbolisaient la violence du combat social durant la grande dépression américaine projetée à la fin du XIIème siècle anglais. Le problème de Ma part du gâteau est qu'il n'y a justement pas de distanciation entre la morale et ce qui est montré. De fait, le discours proposé conduit à accepter non seulement la violence, mais aussi à se substituer à la justice. Le trader s'est conduit en salaud, certes, mais aux yeux de qui? Etait-ce illégal? Et au nom de cela, peut-on tuer cet homme?
Ce qu'il a fait est peut-être immoral mais ce n'est pas illégal. En donnant la possibilité de lyncher un homme plutôt que de s'en prendre au système qu'il représente, le message du film ressemble furieusement à un message extrêmiste conduisant à l'effacement du droit et de la justice et à sa substitution par des comités non élus qui eux sauront éliminer les nuisibles de la société.
Parti avec de bons sentiments et une approche sociale, le film dérive donc vers une morale populiste pour finir par une morale qui n'est pas si éloignée de la morale des régimes totalitaires (voir la conférence que Robert Bardinter a donné en 2011 lors des 2èmes Rencontres Droit Justice Cinéma quand il commentait le film soviétique Les dentelles).
A bientôt
Lionel Lacour









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